CHAPITRE IV
LÉCHOMA, SÉCHÉKÉ, LÉALOUYI
Départ pour Séchéké. — Premier culte à Séchéké. — Atermoiements. — Faux départ pour la capitale. — Troubles à la Vallée. — Traces de Livingstone. — Retour à Léchoma. — Toujours la porte fermée. — Départ pour Léalouyi. — Livingstone. — En voyage. — Bon accueil à Léalouyi. — Séfoula, future station. — Souvenirs de Léribé. — Retour à Léchoma. — Epizootie. — Attente. — Réponse des chefs. — Départ de Léchoma. — Kazoungoula. — Enfin à Séchéké !
Comme six ans auparavant, c’était à Séchéké que Coillard devait aller pour obtenir la permission de pénétrer jusqu’à la capitale des Barotsis. Séchéké était la résidence de douze à quinze chefs dont le principal, Morantsiane, avait toutes les attributions et les pouvoirs d’un vice-roi :
<c Ce chef1 n’est pas le Morantsiane, le vieillard que j’ai connu il y a six ans et que j’aimais, mais son fils, à moitié abruti par l’abus de la bière et la fumée du chanvre. »
En route, Coillard passe par Mparira 2.
Mparira , mardi 12 août 1884 . — Dieu soit béni, trois fois béni ! Me voici donc dans les parages du Trans-Zambèze.
1. Lettre de Séchéké, du 19 août 1884, impr. dans J. M. E., i885, p. i35 et suiv. ; — Sur le Haut-Zambèze , p. 124 et suiv.
2. Mparira, île sablonneuse au confluent du Ghobé et du Zambèze. Trois chefs barotsis y résidaient, gardant le gué de Kazoungoula, l’entrée du pays.
F. COILLARD
MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE
Mon cœur déborde de joie et de reconnaissance envers ce Maître toujours bon, ce Père toujours tendre et toujours fidèle ! Que ne l’aimé-je davantage, d’un cœur plus pur et plus dévoué! En fléchissant ici les genoux, pour la première fois depuis six ans, pour la première fois depuis que l’entreprise est décidée, je me sens pressé de me consacrer tout de nouveau à mon Seigneur. Me voici, Seigneur ! fais de moi, fais des miens, ce qu’il te semblera bon. Que je te glorifie, et par ma vie et par ma mort ! Je suis de plus en plus émerveillé de la bonté de Dieu et des réponses qu’il daigne accorder à nos prières. Nous étions tout tristes de l’échec de ma première visite à la rivière ; aux yeux de quelques-uns c’était de mauvais augure, surtout étant donnée l’apparente mauvaise volonté des chefs de Séchéké qui avaient arrêté ma lettre au roi, et l’indifférence de Mokoumba, le chef de Mparira, qui, non seulement n’est jamais venu nous visiter, mais ne m’a jamais même envoyé directement ses salutations. Je croyais, moi, tout simplement, en reposant mes yeux sur la longue ligne bleue qui borne notre horizon de Léchoma, que là est bien le pays où le Seigneur nous appelle à prêcher l’Evangile, mais que le diable fera encore des efforts désespérés pour nous entraver.
Ce que nous craignions, ma femme et moi, c’étaient les délais d’il y a six ans. « Que penses-tu de ce silence des chefs et de leur indifférence ? me demandait-elle. Vont-ils encore nous faire passer par les expériences de jadis? » — « Patience, en un jour tout peut changer. » Et tout en disant cela, nous nous demandions s’il ne serait pas prudent de visiter Mokoumba. C’était le dimanche après-midi (io août). A peine étions-nous rentrés au camp, qu’on nous montrait une longue file qui serpentait dans la plaine. Quelques instants après, la file faisait son entrée au camp et tout s’expliquait. C’étaient une trentaine d’hommes que les chefs de
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A SECHEKE
Séchéké envoyaient pour nous chercher avec les canots. Il fallut s’exécuter et faire ses préparatifs: ouvrir des caisses, les déballer, les réemballer, les recharger sans trouver ce que l’on cherche. Ce fut une rude journée qui se prolongea fort avant dans la nuit. Le lendemain matin, on mit la main aux derniers préparatifs et, après avoir donné les dernières instructions et prié, nous partîmes. Je laissai ma femme brisée de fatigue, mais calme et heureuse. Sa prévoyance habituelle avait multiplié son travail et ses peines ; mais elle aussi sentait si vivement la main de Dieu et les réponses à nos prières, que l’aiguillon de la séparation en était émoussé.
Nous arrivâmes au gué vers le coucher du soleil. Quand nous traversâmes, le disque du soleil plongeait dans l’eau, s’y mirant et s’y jouant à ravir. La rivière élait de cristal et reflétait les rives boisées. Mon cœur débordait de joie et de reconnaissance, je jouissais d’une grande paix.
Nous campâmes au caravansérail, quelques huttes bâties par des voyageurs. On me choisit la meilleure. Ben et Aaron m’y installèrent de leur mieux et, bientôt, ce n’était, tout autour, que groupes babillards, feux flamboyants ; les uns bouillissaient le millet, d’autres fumaient le chanvre et toussaient à tout rompre, pendant que des conteurs, pleins de feu, arrachaient à leurs auditeurs des exclamations de surprise, des applaudissements et des éclats de rire. La nuit de ces gens fut de courte durée, je dus même leur imposer silence, espérant pouvoir un peu dormir, mais le sommeil fuyait mes paupières et mon cœur se répandait en une prière ininterrompue.
SèchékJ, samedi 16 août 1884 • — Jusqu’ici, enfin!... Plus loin, quand? Voilà toujours la question. Les Barotsis sont d’étranges gens, il faut l’avouer. Après tout, nous n° sommes pas parfaitement sûrs que les choses s’arrangeront comme nous avions compté.
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Déjà à Léchoma, Coillard avait appris que les lettres, qu’il avait écrites au roi pour lui annoncer son arrivée, avaient été interceptées par les chefs de Séchéké ; elles venaient seulement d’être expédiées, « mais par un esclave à pied, comme quelque chose de peu d’importance ».
Quand viendra la réponse ? On l’attend. Les chefs sont confus et croient bien qu’ils ont commis une bévue. Pour la réparer, ils veulent envoyer Tahalima chez le roi. C’est un homme de confiance certainement, ce qui peut faire beaucoup pour notre cause, mais je voudrais quelque chose de plus. Je voudrais aller moi-même et voilà la difficulté. Ils ont peur de m’ouvrir le chemin de leur capitale.
C’est étonnant comme des difficultés surgissent à mesure que d’autres se dissipent et comme le ciel se couvre de nouveau, à peine y a-t-il eu quelque éclaircie. Le Seigneur ne veut pas permettre que, mémo pour un moment, nous marchions par la vue : il sait ce qu’il veut et il sait ce qu’il fait.
Dimanche ij août i884 • — Premier service à Séchéké, ou plutôt première prédication. J’eus quelque peine à rassembler les gens ; je m’assis tout bonnement au lékhotla avec Aaron ; il se forma un petit groupe et je commençai à leur enseigner nos chants. Le groupe augmenta vite, il vint même des femmes et des esclaves. Mais une vive discussion s’engagea entre les chefs pour savoir où les faire asseoir sans enlever au lékhotla son caractère exclusif et sacré. J’essayai d’apaiser le tapage de ces messieurs, le bon sens prévalut et le sexe féminin prit place immédiatement derrière les jeunes gens. Tout était bien étrange pour ces pauvres gens; ils me regardaient bouches béantes, imitaient les intonations de ma voix, les moindres de mes gestes, répétaient mes paroles et toussaient comme moi. C’était impayable. En toute autre circonstance, j’aurais eu de la peine à garder mon sérieux. Mais prêcher l’Evangile à Séchéké !... Je fis une
l’évangile prêché a séchéké
esquisse rapide de l’histoire de la rédemption et je fus frappé de l’attention que prêtaient, certains hommes. Aaron parla ensuite avec une force et un à-propos qui n’ont rien de surprenant chez lui. Après le service, les chefs vinrent me visiter. Puis je me reposai ou essayai de me reposer; j’étais, comme toujours, assiégé de curieux qui obstruaient ma porte. Quand je me réveillai, ils s’étaient retirés et je pus jouir d’un moment de solitude.
L’après-midi, nous essayâmes de réunir les gens. J’envoyai des messages aux chefs, puis, suivi de Ben qui portait mon siège, j’allai m’asseoir sur la place publique. Aaron, qui a tous les symptômes de la fièvre, resta à la maison. J’attendis longtemps. Enfin, Morantsiane et un autre chef, Rataou, arrivèrent avec une troupe de gens. J’entonnai mon cantique, je le leur fis répéter et chanter. Mais hélas ! mon auditoire n’était pas à jeun. Ils avaient tellement bu que je dus couper court à nos exercices. Une foule de femmes, princesses et esclaves, et des enfants, de tout âge et de toute condition, se tenaient à distance. J’allai vers ces groupes. A mon arrivée, les femmes et les jeunes filles, qui étaient assises, commencèrent à battre des mains et à courber le front dans la poussière. Je leur parlai de Dieu, de son amour, je leur fis répéter l’épitomé de l’Evangile, Jean ni, 1 6, et passai. «Ah! et nous autres nous ne mourrons pas? Pourquoi 11e nous fais-tu pas mourir, nous aussi, missionnaire ? » Elles demandaient pourquoi je ne leur enseignais pas à prier, car prier, ici, c’est « mourir ». L’expression est reçue par l’académie des Barotsis.
Le lundi 18 août, un envoyé du roi arrive, autorisant l’expédition de Coillard à traverser le fleuve. Celui-ci demande à être mené vers le roi, à la capitale, avant de faire traverser le fleuve à tous les siens. Rataou s’offre pour conduire le missionnaire,
F. COILLARD
MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE
à la condition que celui-ci soit en mesure de satisfaire le roi par des présents.
Serai-je en mesure de le faire? Voilà la question. Toute la journée je n’entends qu’une chanson : « Thouso », c’est-àdire, un secours. Les chefs n’ont pas honte de mendier et ils mendient avec une effronterie, une persistance qui vous confondent. Pour peu que cela dure, nous serons bientôt complètement dévalisés.
J’eus un entretien sérieux avec Ralaou, mais je sens bien que je suis dans les grilles des Barotsis. Que Dieu m’aide dans celte éducation si difficile que nous avons à faire! J’ai dû envoyer chercher à Léchoma de nouvelles provisions d'étoffe pour la route.
En attendant le retour de ces canots, Coillard évangélise avec l’aide de M. Jeanmairet et de Joseph, qui Pont rejoint; mais il est harcelé par la curiosité et la mendicité des gens.
21 août i884. — Après notre toilette du matin, nous avons appelé à la prière. Comme personne ne venait, nous avons entonné un cantique et, bientôt, nous vîmes des groupes arriver de tous côtés. Nous eûmes un nombreux auditoire. On commence à savoir nos deux cantiques: « O créateur des hommes... » et « Dieu, maître de la terre... » On chante avec entrain. Pendant deux jours, j’ai lu et expliqué la parabole de la brebis perdue, aussi simplement et aussi brièvement que possible; j’ai fait redire Jean ni, 16 et j’ai terminé par l’Oraison dominicale que tout le monde répète. Mais la prière pour eux c’est quelque chose de si drôle, qu’en se prosternant, plusieurs éclatent de rire. Après la prière, Aaron fait son école avec entrain, tout le monde y assiste, hommes, femmes et enfants, et tout le monde répète: abc.
TOUJOURS A SÉCHÉKÉ
Lundi 2 4 août. — Les canots ne sont pas de retour de Léchoma, donc il est impossible de partir. Je suis porté à murmurer et à m’impatienter, mais à quoi bon ?
Hier, nous avons eu le service à l’ombre de notre arbre. Les chefs sont venus avec leurs gens. Nalichoua étant absent, pas une âme de sa maison n’a osé venir. On a eu beau les appeler à la prière, la voix se perd dans l’espace. Les chefs qui ne viennent pas au service trouvent que c’est un manque d’égards envers eux que d’y appeler leurs gens. Gomme Aaron criait : « Venez à la prière ! » un individu lui répondit avec aigreur : cc Sont-ils à toi les gens pour que tu les appelles? » 11 avait mis le doigt sur la difficulté. C’en sera une très grande ; on peut le prévoir.
Nous avons adopté le système de nous réunir, nous, et d’entonner à l’unisson un cantique, puis un autre, puis un troisième s’il le faut, jusqu’à ce que tout le monde soit réuni. Le moyen nous réussit bien. Hier, nous avons ainsi rassemblé un bon auditoire. M. Jeanmairet a fait ses salutations, Joseph ensuite a parlé assez bien, puis j’ai répété à grands traits l’histoire de la rédemption. Nous avons fait chanter les gens, je les ai catéchisés. La plupart ont compris de quoi il s’agit. L’après-midi, ils étaient tous si horriblement ivres que mes efforts pour un nouveau culte ont été vains.
Mardi 26 août 1884 • — Déjà mardi! déjà le 26 août! Et nous sommes encore ici ! Je suis rongé d’inquiétude. Je n’en ai pas dormi de la nuit. Je tremble pour notre grand voyage à la Vallée1, au temps des plus fortes chaleurs.
Ce matin, j’ai réuni mes hommes pour leur parler sérieusement de leur conduite parmi les païens. La position de
1. La « Vallée » est un terme impropre, mais courant depuis Livingstone, pour désigner la vaste plaine que traverse le Zambèze dans sa partie supérieure et qui est, à proprement parler, la plaine du Borotsé, ou le pays des Barotsis.
nos évangélistes est semée d’écueils. Oh! il faut qu’un Mossouto, pour se tenir debout ici, soit un géant de la foi.
Je considère que les grands obstacles que nous rencontrerons viendront des chefs : ce seront la bière, les femmes et les esclaves.
Coillard attend toujours : l’organisation de son voyage rencontre mille difficultés, la femme de Rataou est malade, les chefs ne veulent pas donner de canots, ils redoutent une invasion des Matébélés, ils s’enivrent.
« C’est bien le pays où la patience doit être parfaitement mise en pratique^ écrit Coillard à sa femme. J’ai bien failli perdre le peu que je possède de celte belle vertu. »
Un jour (27 août), il parle raide ; il menace de partir à pied pour la capitale ; alors, Morantsiane se décide à lui fournir, le lendemain, deux canots.
Cette journée a été un peu orageuse. Mais le calme intérieur, grâce à Dieu, n’en a pas été troublé.
Le lendemain matin, Morantsiane s’esquive et ne revient que l’après-midi.
En le voyant arriver, se dandinant, à moitié ivre, je sentis que j’avais besoin de la grâce de Dieu pour ne pas m’impatienter.
Enfin, le samedi, les canots étaient chargés, les rameurs essayés. MM. Coillard et Jeanmairet partaient, tandis qu’Aaron et Joseph se rendaient, à pied, à l’étape du soir ; mais, encore en vue de Séchéké, un des bateaux se remplit d’eau ; il fallut aborder en toute hâte ; Rataou envoya un autre canot et, ainsi, on atteignit un poste de bétail, où l’on passa le dimanche.
ENCORE A SÉCHÉKÉ
Le lundi matin, tandis qu’on réparait le bateau, un message des chefs de Séchéké arrivait, annonçant qu’une révolution avait éclaté à Léalouvi, que le roi Robosi avait été expulsé ; ils disaient à Coillard qu’il lui était impossible d’aller à la Vallée et qu’il lui fallait attendre que le pays fût pacifié. Coillard revint à Séchéké.
Lundi /er septembre 1884 • — De nouveau à Séchéké ! Un pas en arrière ; espérons que ce n’est que pour prendre un nouvel élan et mieux sauter, j’ai pleine confiance.
« Tout le pays est plongé dans l’anarchie1. Impossible de songer à voyager dans des circonstances pareilles. Le risque d’être pillé est trop grand, pour dire le moins. C’est un vrai coupe-gorge que ce pays. Si jamais nous avons désiré porter l’Evangile là où Satan a son trône, je ne crois pas que nous nous soyons trompés de chemin. Et cependant, là aussi, il y a des hommes ; nous, nous pouvons les aimer et être heureux parmi eux. »
Un peu plus tard, Coillard écrivait encore2 :
« Il paraît que c’est, le règne de la terreur chez les Barotsis. On tue les meilleurs de la nation. Oh ! que Dieu est bon de nous avoir gardés et arrêtés au moment où nous partions pour la Vallée. Humainement parlant, nous n’en serions pas revenus. Les Bassoutos, j’allais même dire les Zoulous, sont des anges à côté de ces Barotsis. Voilà des sauvages pur sang ! A ce point de vue, ils sont intéressants. Je suis bien déterminé à ne conduire ma femme et ma nièce au milieu d’eux que quand le pays sera pacifié et que