‹ François CoillardChapitre 52 sur 282 · LIVINGSTONE · texte numérisé non relu

LIVINGSTONE

mettait en joue, abattait immédiatement un des buffles qui paissaient à une distance incroyable, abandonnait la viande à celui qui l’avait demandée et passait outre. Voyageait-il en canot : « Vous avez faim? disait-il aux bateliers, eh bien ! avertissez-moi quand nous passerons un village. » Il achetait alors des pots de lait caillé, de la bière, etc..., ses gens se gorgeaient et les restes de cette abondance étaient rendus à ceux de qui elle avait été achetée. Voulait-il un bœuf gras, on le lui amenait, cc Qu’en dites-vous mes amis, est-ce là ce qu’il nous faut? y> — « Oui, docteur. » Il prend son fusil et abat l’animal. « Maintenant que veux-tu pour ta bête ? » Le marché conclu, le prix payé, il prenait un morceau de choix et rendait le reste avec la peau au premier propriétaire.

Il avait une prédilection pour les vieillards ; il les appelait, s’entretenait avec eux, leur faisait toutes sortes de questions, puis les congédiait avec un présent. Voyait-il des bergers, des jeunes filles au travail ? il s’entourait d eux et les renvoyait toujours avec des présents.

C’est de cette manière qu’il s’ouvrait le chemin des tribus qui semblaient les plus hostiles. Lorsqu’on se ruait sur lui, avec des menaces qui faisaient trembler ses compagnons, lui se taisait, laissait gronder le tonnerre. Une fois l’orage apaisé, il causait, distribuait quelques paquets de verroterie et quelques morceaux d’étoffe aux gens qui, enthousiasmés, s’en retournaient chez eux et apportaient pain, lait caillé, bière, et Livingstone passait outre.

Il étonnait par des merveilles : rien de plus curieux que les descriptions passionnées qu’on vous fait de la lanterne magique, des fusées, des feux de Bengale, des chandelles romaines, etc... qu’il exhibait dans les grandes occasions. Il allumait de la poudre sur la main d’un homme au moyen d’une lentille, il faisait approcher et passer sous les yeux

F. COILLARD AU ZAMBÈZE

de ces Zambéziens toutes les nations du monde à travers une lunette et que sais-je ? L’admiration, l’étonnement de ces pauvres gens ne connaissaient pas de bornes. Aujourd’hui l’imagination s’en mêle et grandit ces beaux souvenirs du passé.

Ce qu’il y a de certain, c’est que Livingstone a prêché par sa vie pure et d’un dévouement hors ligne, plus que par ses paroles. Les vieux qui l’ont connu, qui ont voyagé avec lui, parlent de lui avec enthousiasme et terminent toujours en disant : « Le docteur ! Ah ! ce n’était pas un homme comme un autre, c’était un dieu! » Quel beau témoignage! Quelles traces à laisser derrière soi! En recueillant les principaux traits qui ressortent de tous ces récits et en cherchant à reconstituer la figure de cet homme extraordinaire, je trouve qu’il était énergique, enjoué et pourtant plein de dignité, généreux, droit et vrai.

Durant ce temps d’attente à Séchéké, où régnent l’inquiétude et la terreur, Coillard fait une première visite à Léchoma, du 6 au 10 septembre.

Que Léchoma est beau avec ses arbres, son ruisseau, son coteau, ses huttes qui s’élèvent en amphithéâtre au milieu du feuillage ! Et puis c’est une ruche d’abeilles, tout le monde y travaille. 11 y a de l’entrain et chacun a l’air heureux.

Nous avons quitté Léchoma, le mercredi 10 septembre, retrempés et réjouis. Il y a une ombre pourtant. Le mardi soir, au clair de lune, nous étions avec ma chère femme à examiner notre nouvelle bâtisse. Elle devint si sérieuse et si pensive que je lui demandai ce qu’elle avait. « Je pense, dit-elle, à toutes les bâtisses que j’ai vu construire depuis que je suis en Afrique. » Hélas ! il est bon que nous nous

VISITES A LECHOMA

le répétions souvent pour ne pas perdre courage : « Il a compté mes allées et venues ! » Le lendemain le nuage s’était éclairci. La grâce de Dieu avait repris le dessus, et nous nous quittions calmes et sérieux.

Une seconde fois, Coillard revient à Léchoma pour un séjour plus prolongé (26 septembre-icr novembre). C’est de là qu’il écrit à Georges Appia (10 octobre 1 884) •

« Je vous laisse à penser si je suis heureux de pouvoir dater ma lettre du Zambèze. Je serais plus heureux encore si j’étais à la Vallée. Le diable nous dispute le terrain pas à pas. Est-ce parce qu’il tremble ? Cela, je vous l’avoue, me donne du courage. Si tout allait sur des roulettes, comme on dit vulgairement, je serais inquiet, car mes expériences seraient bien différentes de celles des apôtres, de Paul en particulier. Que nos amis en Europe ne soient pas trop impatients et qu’ils ne se découragent pas. Attendre est aussi une œuvre, un ministère qui, rempli avec foi, a ses bénédictions.

cc Notre campement se transforme visiblement. A côté des tentes, s’élèvent des huttes, une petite chaumière de deux chambres même. Bientôt les tentes, qui sont insupportables en été, et qu’il nous faut soigner en vue de l’avenir, disparaîtront et notre petit établissement sera aussi complet que nous pouvons le désirer dans les circonstances actuelles. Les jeunes noirs qui viennent travailler s’attachent à nous et ne veulent plus nous quitter. Ceux qui viennent vendre leur blé apprennent à nous connaître et nous revoyons souvent les mêmes visages. Et il faut voir comme ils sont blessés si on ne les reconnaît pas.

« Pendant mon séjour au delà de la rivière, j’ai pu juger de l’impression que fait notre camp sur ces pauvres Zambé-

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ziens. On colporte les paroles de ma femme, on raconte ce qu’on a vu et entendu, de sorte que Léchoma est comme un phare que Dieu fait briller au seuil de ces régions ténébreuses. Et qui peut dire jusqu’où vont pénétrer ces rayons ? Toujours est-il que notre cœur est à la Vallée. Je suis aux aguets, pour voir s’il arrive des messagers des chefs de Séchéké. Personne ne peut dire quand le pays sera pacifié. Ce qui ne serait guère rassurant, si nous ne regardions qu’aux hommes, c’est que le chef qui s’est mis à la tête de la révolution ne nous est pas favorable, dit-on.

« Les chefs de Séchéké, eux, comptent que nous avons déjà pris pied dans le pays et désirent vivement, disent-ils, que nous soyons présents quand le nouveau roi sera élu ou plutôt présenté à la tribu. Nous allons renvoyer nos Bassoutos aussi tôt que possible. C’est une mesure d’économie. C’est aussi brûler nos vaisseaux, c’est vrai; mais nous ne regardons pas en arrière. En avant ! plus loin ! toujours plus loin î C’est notre devise. Je suis de plus en plus frappé de l’importance du champ qui est devant nous. Aucune langue, aucun dialecte ne peut nous rendre les services du sessouto. Cela nous ouvre une porte immense, il est presque impossible d’en exagérer la grandeur. Quand l’Évangile aura passé le Zambèze, qui ou quoi pourra l’arrêter ? Cette perspective fait bondir le cœur. »

De nouveau les chefs de Séchéké envoient chercher Coillard en toute hâte. Pourquoi?

Le Maître que nous servons ne permettra pas pourtant que nous soyons toujours les jouets de ces gens-là. Ceux qui se confient en lui ne seront jamais confondus. Ces pauvres Barotsis ! Quelle abnégation il faut pour les aimer ! Les meilleurs ne valent pas grand’chose.

ENCORE A SÉCHÉKÉ

Séchéké, mardi 4 novembre 188 4 . — Oui, à Séchéké, le bourbier du découragement, pour ne pas dire le bourbier du désespoir. Personne n’est encore venu de la Vallée. Donc l’ordre du jour n’a pas changé : attendre. Le trajet a été triste, l’arrivée non moins. Tout est bien sombre. Si nous n’allons pas aujourd’hui à la capitale, c’est évidemment que le chemin n’est pas ouvert. Que ferons-nous ? Mais, gens de petite foi, pourquoi douterions-nous ?

Vendredi 7 novembre 1884 • — L’horizon est toujours aussi sombre et aussi menaçant. Notre pierre d’achoppement est toujours Morantsiane. Son but est de nous extorquer des présents.

8 novembre. — Nous avons eu ce matin une conférence avec les chefs. Tous les principaux étaient là. La séance fut assez longue. On parla beaucoup pour ne pas dire grand’ chose. Morantsiane, en deux mots et assez froidement, exposa ma demande : « Le missionnaire demande qu’on le laisse passer. )> Je parlai aussi, leur rappelai comment ils m’avaient empêché de passer outre, il y a quelque temps, alléguant qu’il n’y avait pas de roi, partant, pas d’autorité dans le pays. « Aujourd’hui il y a un roi, donc plus d’obstacles. » Un long silence suivit mon petit discours, silence pénible, mais significatif. Quand enfin Rataou l’interrompit, ce ne fut que pour montrer l’impossibilité de me conduire à la Vallée dans les circonstances présentes. Aucun chef n’oserait se présenter devant le roi, avant d’avoir appris officiellement qu’il y a un roi et qu’on l’appelle. Tahalima, puis tous, une fois la note donnée, parlèrent dans le même sens. En vain, représentai-je qu’un nouveau délai entraînait les plus graves conséquences : pour nous ce pouvait être un signe que la tribu ne nous recevait pas et que, par conséquent, il nous était loisible de diriger nos pas ailleurs. On causa encore, mais sans arriver à aucun résultat. La conclusion

F. COILLARD

MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE

(|iie je tirai de tout cela c’est que, pour le moment, la porte est fermée. Faut-il l’enfoncer ? Le seul moyen est sans doute une nouvelle distribution de présents. Mais non, il est immoral ce moyen-là. Dieu règne ! Ah! quand on est encore dans la barque qu’il est facile de présumer de sa foi ! Quand on est en pleine tourmente, essayant de marcher sur les eaux, qu’elles sont terribles les vagues qui vous couvrent de leur écume ! Ce que je redoute c’est le découragement chez mes compagnons de voyage et une défaillance dans leur confiance en notre entreprise.

Malgré tout, le temps du Seigneur arrivera, et alors tout sera lumière. Quelque difficile que soit le service que le roi demande de nous, il ne saurait être ni inutile, ni stérile. Paul a passé deux ans en prison à Césarée. Pourquoi nous, qui ne sommes pas des apôtres, ne pourrions-nous pas attendre quelques mois à Léchoma ? Sûrement Dieu sait ce qu’il fait, et tout est bien. Tant de sacrifices, d’afflictions et de prières ne peuvent être perdus ! C’est chose remarquable et remarquée de tous qu’après tous nos voyages, toutes nos fatigues, toutes nos privations, et pendant la plus mauvaise saison de l’année, aucun de nous n’ait été malade.

Comme précédemment , les chefs offraient à Coillard des canots, mais chacun se refusait à l’accompagner à la capitale et, vu l’état du pays, Coillard ne pouvait s’y rendre sans l’un d’eux; aussi, il retourna à Léchoma vers le i5 novembre, après avoir obtenu la promesse qu’un chef viendrait l’y chercher, quand il pourrait partir pour la Vallée.

Ce fut un soulagement pour ma pauvre femme que les ouvriers ont tant tourmentée pendant mon absence. Le travail a avancé; depuis quelques jours, Elise est installée chez elle et moi dans mon cabinet d’étude. Toutes les tentes sont

RETOUR A LÉCHOMA Io3

abattues, l’enclos de la station est presque fini. Nous voilà donc à l’œuvre.

Lèchoma, 3a novembre i884- — Il semble que le Seigneur ait voulu nous avertir et nous faire, en même temps, apprécier ses bontés. La fièvre a fait son apparition parmi nous. Aaron et Lévi ont été d’abord atteints. Ce dernier nous a même donné de l’inquiétude, mais Dieu a béni les remèdes et, après quatre ou cinq jours, nos amis se sont remis. Ils se rétablissaient à peine que moi-même je me sentais saisi. Elise, aussi, a vu passer sur elle l’ombre de cet ange mélancolique. C’est maintenant le tour de Ma-Roulhé, la femme d’Aaron. La pauvre enfant paraît plus sérieusement prise que qui que ce soit. Nous crions au Dieu de notre délivrance.

Tout à coup, le 29 novembre, la nouvelle arrive que le nouveau roi, Akoufouna, a envoyé deux hommes pour chercher Coillard et Tamener à la capitale.

Voilà une de ces éclaircies que nous attendons et, cependant, elle nous prend par surprise. Gens de peu de foi î Nous demandons que la prison s’ouvre et quand Pierre luimême frappe à la porte, nous ne pouvons croire que ce soit bien lui. Mais un voyage à la Vallée, par ces temps de pluie et de chaleur ! Cela fait trembler ma pauvre femme.

Coillard ne put pas partir tout de suite, Lévi avait eu une rechute inquiétante, Mme Coillard était malade, et cependant les chefs envoyaient messages sur messages.

Une femme malade! quelle idée que cela puisse retarder mon départ d’un seul jour ! C’est du nouveau pour eux. Et il pleut presque tous les jours. Quand il ne pleut pas, le soleil est de feu! Quelle perspective!

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Des chefs de Séchéké vinrent à Léchoma.

Samedi i3 décembre. — - Ils étaient venus voir ma femme. Son état les a touchés. Rataou, au premier coup d’œil, a vu qu’elle était sérieusement malade et, pendant deux ou trois jours, je me suis demandé si le Seigneur voulait la retirer à lui. Jeudi (11 décembre), le mieux continuant, j’ai préparé mes paquets et je les expédiai avec Aaron et Middleton, des porteurs et des ânes. J’eus donc un peu de répit. Nous eûmes une délicieuse après-midi avec ma femme. Elle était beaucoup mieux, tout était calme et silencieux autour de nous. Nous fîmes une visite ensemble au jardin, nous causâmes et nous nous préparâmes doucement à cette dure séparation. Je partis hier matin.

« J’ai donc quitté les miens h Que Dieu veille sur eux ! Ma femme s’est montrée à la hauteur des circonstances, Dieu l’a admirablement soutenue. Je devais partir une semaine plus tôt quand elle est tombée malade. « Demain j’irai mieux, me disait-elle, et tu pourras partir. Je ne serai pas sur ton chemin quand Dieu t’ouvre la porte et t’appelle. » 11 y avait donc un arc-en-ciel sur notre séparation, car Dieu avait exaucé nos prières. »

« Ah! si vous saviez ce qu’on éprouve1 2 en se trouvant sur le seuil de cette Afrique centrale où pas le moindre rayon de l’Evangile n’a encore pénétré. Si les amis qui blâment notre imprudence pouvaient, même de loin, apercevoir

1. Lettre de Séchéké, i5 décembre 1884, impr. dans J. M. E., 1 885, p. 198 et suiv. ; — Sur le Haut-Zambèze, p. i43 et suiv. — Goillard emmenait avec lui Aaron et Middleton.

2. Lettre de Léchoma, 9 décembre 1884, impr. dans J. M. E., i885, p. 192 et suiv. ; — Sur le Haut-Zambèze, p. i4o et suiv.

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