LA STATION DE SEFOULA
réunis ; le crieur avait fait son devoir et sa voix avait été entendue ; nous avions une belle assemblée d’hommes et les femmes mêmes, enhardies par la présence de celles du roi, s’étaient jointes à nous. Nous chantâmes, je priai, j’eus le temps de lire quelques versets de Matthieu xxn et la pluie arriva et nous dispersa. Il plut tout le jour. Ce fut un triste jour; chacun se blottit où il put. Notre trou à nous est si petit, si étouffé, si humide, si encombré et si mal aéré qu’on ne peut y rester dix minutes sans s’endormir. A la nuit, nous avons pu avoir une tonte petite réunion au lékhotla, mais, à cause de la pluie, je ne dis que deux mots.
Je ne puis me défendre de l’impression qu’une nouvelle révolution se prépare ; il est impossible qu’Akoufouna puisse rester longtemps sur le trône.
21 janvier. — Pas à pas, la lumière se fait. Combien nous voudrions voir tout d’un coup l’avenir en perspective devant nous. Mais Dieu ne le veut pas, et c’est pas à pas, qu’il nous éclaire et nous conduit.
Enfin, avec l’assentiment des chefs, l’emplacement donné à la mission est choisi à Séfoula, où Coillard passe le dimanche 25.
Lundi 26 janvier i885 . — J’ai peu dormi, ce qui du reste est assez fréquent ces temps-ci. Middleton me donne du souci, il va s’affaiblissant. Et puis la fondation de notre mission, le camp de Léchoma, etc., il y a de quoi occuper l’esprit. Mais « quand les pensées s’agitent en foule au dedans de moi, tes consolations réjouissent mon âme ». (Ps. xciv, 19.)
Après avoir convenu avec les chefs que ceux-ci lui enverront àSéchéké, dès que le pays sera sec, soit en mai ou en juin au plus tard, des canots pour transportera Séfoula gens et bagages, Coil-
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lard prend le chemin du retour. Il résume ainsi ses impressions sur ce premier séjour à la capitale :
« Quand je jette un regard en arrière x, je ne puis m’empêcher d’admirer les voies de Dieu à notre égard. N’eût été la profonde conviction que j’ai toujours eue de son appel, jamais je n’aurais osé lutter, comme je l’ai fait depuis huit ans, pour venir languir et mourir au Zambèze. Mais il nous a conduits. Même la révolution, qui a éclaté à notre arrivée et qui a retardé de toute une année la fondation de la mission, a son bon côté : elle nous a ouvert une porte encore plus large, si possible, dans ces régions. La nation est fatiguée de ces révolutions. Les chefs qui, comme le roi luimême, ont toujours l’épée de Damoclès suspendue sur leurs têtes, soupirent après un nouvel état de choses qui leur donne de la sécurité. Ils ne connaissent pas le Sauveur du monde et pourtant, pour eux, sans qu’ils s’en rendent bien compte, il est le Désiré des nations. Parce que nous sommes ses ambassadeurs, ils nous ont reçus avec un empressement qui a quelque chose de touchant. Ils ne comprennent pas l’Evangile que nous apportons ni le message dont nous sommes chargés, mais ils savent que nous parlons de paix et c’est là ce qui nous recommande et nous ouvre les cœurs. Ce n’est pas étonnant. Il serait difficile d’imaginer un coupegorge plus affreux où le vol, la brutalité et le meurtre se donnent pleine carrière.
« Nous-mêmes nous avons été les victimes de cet état de choses. On a pillé les marchandises que j’avais laissées à Séchéké. Ç’a été une perte sérieuse qui m’a mis plus d’une fois dans un grand embarras. En route, les porteurs de nos bagages se sont cachés dans les bois, ils ont forcé les ser-
i. Lettre à M. E. Lacheret, Léchoma, i4 mars i885.
PAUVRES BAROTSIS
rures de mes caisses et ont volé mes vêtements. Pendant le voyage, quand nous comptions sur un peu de nourriture, du poisson, du gibier que nous nous étions réservés, nous découvrions que, pendant la nuit, nos jeunes Zambéziens avaient festiné et nous laissaient la faim. En théorie, on s’élève au-dessus de tout cela; dans la pratique et quand cela se répète, c’est plus difficile. A Léchoma, ma femme, pendant qu’elle était malade, a fait les mêmes expériences. On a volé de tout, jusqu’au linge de corps de ces dames. Je me suis plaint aux chefs, mais que peuvent-ils les chefs? Ils volent l’ivoire de leur roi et leurs serfs les volent à leur tour.
« Je suis triste d’avoir tracé ce tableau, il est trop noir pour i’envoyer au delà des mers. Mais que cela ne décourage pas nos amis; si nous cherchions des païens idéaux nous serions restés en Europe. Peut-être a-t-on eu le tort de donner une couleur poétique un peu trop accentuée aux mœurs et au caractère national des Bassoutos. Quand des dames dévouées comme Mesdames X*** font une si belle œuvre dans les quartiers les plus dégradés de leur cité, ce n’est pas la poésie, mais c’est bien la profonde misère de ces êtres humains qui les touche et les attire. Eh bien! qu’on le comprenne, c’est notre cas à nous.
cc Plus la misère est grande, plus il faut d’énergie, de persévérance et de compassion pour appliquer le seul remède qui puisse la guérir. Je suis loin d’être découragé ; mon cœur bondit de joie à la pensée que, dans trois ou quatre mois, nous traverserons enfin le Zambèze en famille étirons nous établir au milieu de ces pauvres Barotsis. On nous prédit toutes sortes de mauvaises choses, mais Dieu est avec nous. Nous irons à la rencontre de ce Goliath du paganisme dans l’esprit de David, avec la fronde, les cinq cailloux pris au torrent et la confiance dans le Dieu des batailles. Ah ! quelle joie s’il nous était donné de voir quelques-uns de ces
F. COILLARD AU ZAMBÈZE
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pauvres « possédés » assis aux pieds du Sauveur, vêtus et dans leur bon sens ! Si même cette joie nous était refusée, et que nous ne fussions appelés qu’à préparer les voies à d’autres serviteurs, qui viendront semer et récolter là où nous défrichons, notre ministère n’aura pas été vain.
« Nous avons, devant nous, des tribus sans nombre à évangéliser, et nous ne sommes que deux missionnaires et deux évangélistes, quand nous devrions être quinze ou vingt. Je me prends à m’étonner de nos délais et de notre indifférence. On dirait que nous jouons aux Missions. »
Durant le voyage de retour, Coillard eut son lit de camp brisé ; lès moustiques, les danses nocturnes faisaient rage.
ier février i885. — Voilà bien des nuits que je passe sans sommeil. Hier, j’en étais tout à fait malade. Mes pensées — pourquoi ne pas l’avouer? — sont à Léribé. Ce Léribé ! J’y repasse ma vie de vingt-sept ans, avec tout ce qu’elle a de doux et de béni. L’amer ne se sent plus à pareille distance. C’est une admirable dispensation de la Providence que le temps et la distance arrachent leur aiguillon aux épreuves les plus dures et nous permettent d’envisager sans frisson ce qui jadis nous a causé des douleurs si vives. Les joies au contraire semblent tout aussi fraîches aujourd’hui qu’alors. Je passe en revue tous les membres de mon troupeau, et je m’arrête involontairement, ou plutôt inconsciemment, sur certains noms. Que deviennent-ils ces objets de ma première affection ? Retrouverai-je jamais au Zambèze des Rahabs, des Katérinas, des Mikéas, etc. Des chrétiens avec ces noms-là, peut-être, mais plus des amis de cœur avec la vie desquels, comme à Léribé, ma vie puisse s’identifier. Je ne suis plus à un âge où l’on fait de ces amis-là. Que Dieu me pardonne tout ce qu’il y a eu de charnel et d’égoïste
RETOUR A LÉCHOMA
dans ces amitiés qui ont répandu tant de charme sur ma vie au Lessouto ! Il m’en a sevré, sans doute pour mon bien, et je crois que c’est sincèrement — non sans un sentiment de douleur — que je l’en bénis. Qui a jamais trouvé à redire à l’éducation qu’il donne à ses enfants? Quoi qu’il en soit, il m’est permis de vous aimer encore, vous que j’ai eu la joie d’amener au Seigneur et de voir grandir en connaissance et en grâce. Notre rendez-vous est Là-Haut devant le trône de l’Agneau. Puisse aucun de vous n’y manquer!
Le dernier jour du voyage, Goillard s’écrie, en parlant de ses rameurs :
Nos Masoubias sont de terribles gens, menteurs, voleurs, moqueurs et effrontés. Je suis fatigué d’eux. Que Dieu me pardonne ! Il ne se fatigue pas de moi, lui.
Coillard arrive à Léchoma le mardi io février, après deux mois d’absence.
Notre Léchoma a perdu de sa poésie, il est désolé. La maladie a pris possession de^ notre hameau et a visité tout le monde, grands et petits. Personne n’a échappé. La chère petite Philoloka1 est la première victime, sur l’autel de Dieu, pour l’œuvre que nous allons commencer.
Léchoma, 2 mars . — Mes patients se remirent en peu de jours. Ma femme, déchargée d’une responsabilité trop lourde pour elle et délivrée des terribles anxiétés qui lui faisaient passer constamment des nuits blanches, retrouva le calme. Pendant mon absence, malade et pleine d’inquiétude à mon sujet, elle devait tout taire et se montrer d’une constitution