‹ François CoillardChapitre 60 sur 282 · LU VE ET LA STATION · texte numérisé non relu

LU VE ET LA STATION

A SÈCHÉKÉ

m’humilie, c’est de voir des hommes comme ces étudiants de Cambridge, qui sont partis pour la Chine et qui partout, à bord, à Aden, en Australie, ont amené des âmes à la connaissance du Sauveur. Ce sont des hommes remplis de la puissance du Saint-Esprit et de la foi. Oh ! si seulement le Seigneur me baptisait à nouveau de son Saint-Esprit, moi qui peux n’avoir que peu de temps à vivre!

Une question qui nous occupe, ces jours-ci, c’est celle de nos bagages. Après avoir chargé nos voitures à Léribé, nous avons dû décharger et laisser des caisses. Nous en avons ensuite semé tout le long de la route, à Bethléem, à Prétoria, à Mangouato, à Léchoma, et maintenant ici, à Séchéké. Quand les aurons-nous à la Vallée? Voilà un gros problème à résoudre. De la solution dépendra, en partie, le succès de la mission. Sûrement, quand le moment sera venu, Dieu nous enverra l’aide qu’il nous faut.

M)ie Élise Coillard et M. Jeanmairet s’étaient fiancés à Léchoma le 1 7 juillet ; le mariage fut célébré le 4 novembre dans «une atmosphère de calme, de sérénité et de bonheur, comme celle dont jouirent sans doute les convives de Cana ».

8 novembre i885. — Les difficultés croissent sous nos pas. Quand en verrons-nous la fin? Hélas! l’école est dure à laquelle Dieil nous a placés. Nous sommes bien tombés à Séchéké dans le bourbier du désespoir. Qu’il est difficile d’accepter la volonté de Dieu et de la trouver bonne, agréable et parfaite, quand elle est diamétralement opposée à la nôtre. Mais inutile de regimber. Nous voici plantés à Séchéké pour six mois encore et plus. Il faudra recommencer à bâtir. Que Dieu ait pitié de nous !

Diane, un de nos chiens, a été emportée la nuit dernière

F. COILLARD AU ZAMBÈZE

l3o F. COI LL A. RD MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE

par un crocodile. Les hyènes nous font, toutes les nuits, une guerre acharnée.

i3 novembre. — Toujours les hyènes. L’avant-dernière nuit nous n’avons pas pu dormir. Notre pauvre Bruce ! On dirait qu’il sent que maintenant toute la responsabilité de la garde est tombée sur lui. Posté à côté de la voiture, il aboyait à tout rompre; mais sa voix est si aigre et sur un diapason si élevé qu’elle vous donne le frisson. Middleton et Kambourou ont brûlé passablement de poudre. A entendre les détonations, on aurait cru qu’il y avait une bataille. Christina avait presque le délire. Hier, elle n’a pas pu se lever. C’est affreux d’être malade ou d’avoir à soigner un malade dans un wagon. Le nôtre est si plein qu’on a de la peine à se glisser jusqu’au lit.

Enfin le campement fait place à une installation plus durable :

« Trois semaines ont suffi pour construire notre case x. Les murs en sont de pieux et de roseaux crépis de boue, mais ils supportent un bon toit de chaume et c’est l’important. Nos tentes sont brûlées, pourries, à peu près hors d’usage. C’est un pauvre abri qu’une tente où vous cuisez comme dans un four ou pataugez comme dans un cloaque. Les vents la font osciller comme un homme ivre. Nous passâmes une fois la nuit dans les transes ; je croyais à chaque instant que la tente tomberait sur nous et, par prudence, nous n’allumions pas de chandelles. Le lendemain, nous nous casions de notre mieux dans le wagon. Et bien nous en prit, car, au milieu de la nuit, un ouragan renversa la tente. Au matin c’était un triste spectacle. Et pourtant là, dans sa cage à moitié écrasée, le serin de ma femme chantait à s’égosiller. Quelle leçon ! d

i. Lettre à M. E. Lacheret, Séchéké, 26 décembre i885.

A SÈCHÉKÈ

12 décembre i885. — La poste est arrivée, hier soir, avec cinquante-sept lettres. Je suis élonné de la bonté dont on nous entoure. On nous choie; on nous croit, hélas ! bien plus dévoués que nous ne le sommes. Cela me fait trembler. Pour moi, l’illusion n’est pas possible. Je sais ce que je suis; ce que l’on dit de moi en Europe c’est ce qu’on me croit être, ce que je devrais être et ce que je voudrais être. Que Dieu ait pitié de moi et me rende accompli !

Enfin, le 18 janvier 1886, arrive à l’adresse de Coillard une lettre de Léwanika.

Il m’attend, dit-il, avec impatience, je suis son ami et il est maintenant au pouvoir. Il aimerait un chien noir, les crocodiles ont mangé les siens; il me demande surtout un fusil, il lui faut aussi de l’huile pour sa lampe. Je suppose que nous partirons bientôt pour la Vallée, mais j’avoue que les dispositions de Léwanika me font peur.

1 g janvier 1886. — Nous sommes très préoccupés de l’œuvre et du peu de chemin que nous avons encore fait dans la confiance et l’attention des gens ; nous avons eu; à ce sujet, de sérieux entretiens avec Jeanmairet. Avonsnous été assez généreux ? Avons-nous été fidèles? C’est un examen qui s’impose à nous. La conclusion c’est que nous n’avons pas de foi.

2g janvier. — Les chefs montrent très peu d’empressement à nous servir. Ils prétendent s’occuper de mon voyage et causent en buvant de la bière, mais c’est tout.

Christina a eu avant-hier un accès de fièvre, hier elle était mieux, mais, vers le soir, elle a eu une nouvelle attaque. La question de la guérison par la foi nous préoccupe beau» coup.

l3a F. COILLARD — MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE

Dimanche 3i janvier 1886. — Ce dimanche me laisse navré. Il y a trois semaines, j’avais, le samedi soir, annoncé que le lendemain c’était le jour du Seigneur, et j’avais invité les chefs à venir au coup de cloche. Le lendemain, en effet, ils étaient là au lever du soleil, entourant lamaison, tous solennellement assis sur leurs sièges, comme des sénateurs. Avec la meilleure volonté du monde, je ne pus m’occuper d’eux avant le déjeuner et avant notre petit culte domestique. Mais, immédiatement après, nous nous rendîmes auprès d’eux, nous leur enseignâmes des cantiques. Christina leur fit répéter et leur expliqua ce passage : « Que servirait-il à un homme de gagner tout le monde... » Elle leur parla admirablement. Je leur parlai ensuite sur le même sujet. Ce fut une matinée bien employée jusqu’à 10 heures et demie. Dimanche dernier, ils ne vinrent pas de si bonne heure. Aujourd’hui, je leur avais fait dire de grand matin de ne venir ni trop tôt ni trop tard, mais bien au premier coup de cloche. Je sonnai deux fois, sans que nous vissions personne apparaître. Je fis pour mes garçons une école du dimanche. Enlin ils arrivèrent. Je leur racontai le déluge. On écoutait assez bien ; on répondit même à mes questions avec entrain. Mais quand, quelques instants après, je les questionnai sur ce que j’avais dit : rien ! Pas le moindre étonnement, pas la moindre curiosité. Je parlais encore, quand les chefs m’interrompant : « Où est le café? Nous avons faim, donne-nous à manger. » Comment créer quelque intérêt dans des esprits pareils?

5 février 1886. — Je n’ai pas le courage de prendre la plume tous ces temps-ci et que dirais-je? Il se passe peu d’événements autour de nous et mes pensées sont trop sombres pour en faire la confidence. J’ai essayé de me remettre à mon journal de la première expédition, mais j’en suis dégoûté. Il ne vaut pas l’impression. Le livrer au public c’est

Page 1