‹ François CoillardChapitre 66 sur 282 · Letlre à Mmc Pierre Odier, Séchéké, 3 août · texte numérisé non relu

Letlre à Mmc Pierre Odier, Séchéké, 3 août

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jour! Oui nous eût prédit, il y a dix ans, que nous le célébrerions au Zambèze ? Le cher major Malan, lui, parlait des Banyaïs. Il croyait que le Maître nous voulait ailleurs qu’au Lessouto, dans ce délicieux nid de Léribé. Il était le seul à prophétiser. Il prophétisait vrai. Et puis quand, le 2 janvier

1884, nous quittions Léribé, qui aurait dit qu’en juillet 1886, notre voyage à la Vallée ne serait pas encore terminé ? Le Seigneur nous a mis à une école où certainement

— ce n’est pas présomptueux de ma part de le reconnaître

— nous avons appris quelque chose.

J’ai travaillé tout le jour à coudre la tente de mon wagon. C’est un point de ressemblance avec l’apôtre Paul. Malheureusement c’est le seul.

« Nous avons à notre service deux jeunes gens1 : l’un, Kambourou, est notre factotum et aussi notre blanchisseur. Il frotte impitoyablement le linge jusqu’à le trouer, ou bien le rapporte à peu près dans le même état où il l’a pris. Il 11’a jamais été à Paris, ce Kambourou, il ne connaît pas l’eau de Javelle; il fait le désespoir de notre ménagère. L’autre est notre marmiton, éveillé et intelligent : c’est Ngouana-Ngombé, « le veau » ! Comme Kambourou, il était loué pour un mois; en voici dix que les deux sont avec nous. Ngouana-Ngombé a pris goût à la cuisine, qui se fait en plein air. Il va puiser l’eau, chercher le combustible dans la forêt, il pile le maïs qu’il fait cuire tous les jours sans sourciller. Quand on l’appelle, il accourt, sautant sur une jambe : on sait qu’il est de bonne humeur; le contraire, c’est l’exception. Il a une montre dans la tête, ce garçonlà, et elle ne se détraque jamais. A sept heures, à la minute, tous les matins, le café (mêlé à du maïs rôti) et la polenta

1 Lettre à Alfred Boegner, Léchoma, 24 juin i885, impr. dans J. M. E.,

1885, p. 5 16 et suiv. ; — Sur le Haut-Zambèze , p. 162 et suiv.

KAMBOUROU ET NGOUANA-NGOMBE 1 45

sont sur la table, et, à cinq heures, le dîner. 11 ne faut pas que je le loue trop, autrement il pourrait bien me donner un démenti. Gela m’est déjà arrivé plus d’une fois. Ce qui nous fait plaisir c’est que ces deux garçons, sous les soins de ma nièce d’abord, de M. Jeanmairet ensuite, vont savoir lire couramment et écrivent déjà assez bien. Je demande instamment les prières des amis pour eux, afin que leurs cœurs s’ouvrent à la grâce de Dieu. »

Séchéké, dimanche 18 juillet 1886. — .Oh ! comme nous soupirons après le jour où nous verrons quelqu’un se convertir. C’est notre cher Ngouana-Ngombé qui est surtout l’objet de nos prières. Je puis bien l’appeler « cher », car nous l’aimons. Il est évidemment heureux chez nous ; mais son temps va finir ; restera-t-il avec nous ? Voilà la question. Lui déclare ne pas vouloir nous quitter, mais il n’est pas son maître. Reste à savoir si Mokoumba1 y consentira. Il est à craindre qu’il ne veuille en faire son propre domestique. Gela nous préoccupe et jette un nuage sur nos esprits. G’est triste de penser qu’il pourrait nous être ainsi arraché et rejeté dans l’avilissement de l’esclavage. Nous ne voyons pas comment nous pourrions nous en tirer sans lui. Mais Dieu y pourvoira.

20 juillet . — Tous les soirs, au culte de famille, Ghristina nous lit un chapitre de With Christ in the school of praijer, par Andrew Murray. Quelle lecture bienfaisante ! G’est juste l’aliment qu’il nous faut, car jamais nous n’avons autant vécu de prière, Ghristina et moi, que depuis que nous nous sommes occupés du Zambèze. Plus nous avançons, plus nous sentons que la confiance que l’on place en

i . Chef de Mparira, maître de Ngouana-Ngombé, voy. Ed. Favre, ouvr. citéy p. 428 et ci-dessus, p. 88. — Mokoumba laissa Ngouana-Ngombé au service de Coillard.

F. COILLARD AU ZAMBÈZE

F. COILLARD

MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE

l’homme n’est que sable mouvant. Nous nous rejetons, nous et nos fardeaux, sur Dieu. Oh ! quel repos en lui !

Les difficultés s’accumulent qui empêchent le départ pour la Vallée :

2g juillet. — Je pourrais bien dire avec le psalmiste : « Tous tes flots et toutes tes vagues ont passé sur moi. » Mon âme est abreuvée d’amertume et parfois il me semble que le courage va me faire défaut. Nous n’avons pas encore fait un seul pas dans cette entreprise sans que Satan n’ait rugi et remué ciel et terre, pour tâcher de nous entraver. Notre départ de Léribé, celui de Prétoria, celui de Mangouato, celui surtout de Léchoma l’an passé, ne se sont pas effectués sans de terribles luttes. Il faut qu’il en soit de même de celui de Séchéké. Je ne puis avoir personne pour nous accompagner, car les chefs ne sont pas encore de retour et les quelques garçons sur qui j’étais en droit de compter ont fait ensemble un complot pour ne pas m’accompagner à la Vallée. Mes wagons sont chargés légèrement. Il y en a quatre, j’ai deux conducteurs. Aaron offre de se charger du troisième ; et le quatrième ? Et le bétail, et les brebis et les chèvres, qu’en faire ? Et le chemin, qui nous le montrera ? Je ne vois pas à deux pas devant moi. L’obscurité m’environne. Et chaque jour qui passe fait approcher la fin de la saison, la bonne pour la santé et le travail. Dieu le sait, et pourtant il permet tous ces délais.

/er août. — Christina se sent déjà veuve; nous avons mis ordre à nos petites affaires, séparant nos vêtements et notre linge, partageant nos provisions de toute espèce. Pauvre chérie ! que de fois l’émotion l’a vaincue !

8 août 1886. — Nous sommes encore ici ! Et les wagons doivent revenir chercher ma femme avant la saison des pluies.

DÉPART POUR SÉFOULA

Dieu le sait, et tous les jours nous le lui disons dans d’ardentes prières. L’œuvre est sienne. Pourquoi donc tant d’anxiété ?

La veille, les chefs de Séchéké, amenant le nouveau Morantsiane 1 , étaient arrivés de la Vallée. Coillard va pouvoir s’entendre avec eux pour son voyage.

Ils ont promis de me trouver des hommes. Mais il faut avoir de la patience.

Enfin l’expédition part : d’abord les chèvres et les brebis, puis les wagons avec Middleton, Waddell et Aaron; enfin le 17 août, après avoir passé toute la journée avec sa femme, Coillard quitte aussi Séchéké :

« Cette journée avait des ailes2 ; quatre heures sonnèrent, nous nous jetâmes à genoux. Et puis — était-ce un rêve? — je me trouvai tout seul, chevauchant lentement, le cœur gros. Mes regards se tournaient involontairement en arrière et cherchaient à distinguer encore certaines formes, un mouchoir qui s’agitait. Mais non, c’est de la faiblesse. En avant! et, donnant de l’éperon, je m’enfonçai résolument dans le bois. »

Ce voyage fut fécond en incidents et accidents ; il fallait frayer la route à coups de hache à travers la forêt, parfois voyager de nuit à cause de la tsétsé 3.

22 août 1886. — L’autre soir, quand le wagon était dans

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