‹ François CoillardChapitre 69 sur 282 · EN WAGON · texte numérisé non relu

EN WAGON

profond. Impossible, du reste, de remonter la rivière, à cause du marécage qui en défend les abords. Aujourd’hui, c’est à peine si nous avons fait un mille à l’heure.

L’expédition n’arrivait que le mardi i4 septembre au Loumbi ; elle le passe, et le dimanche 19 septembre elle y est encore, mais sur l’autre rive.

cc Quel délicieux jour de repos nous avons eu ici hier1, le premier depuis que nous sommes en voyage. Il faut travailler toute la semaine, comme nous le faisons, pour comprendre avec quelle joie nous saluons le jour du Seigneur. Après le déjeuner et le culte, chacun cherche un coin ombragé, isolé, et dort comme s’il n’avait encore jamais dormi. Je me retire aussi; je lis, j’écris, je médite et d’un bond me voici voyageant dans d’autres parties du monde. Je suis à Léribé, en Europe, en France. Je vois ces réunions qui, de loin, m’apparaissent comme des festins spirituels. Mon ciel s’assombrit bien un peu, la solitude se fait plus grande autour de moi, je me sens sur une terre déserte, altérée et sans eau. Mais en laissant courir mes pensées, une vision vient soudain tout illuminer. M’élevant plus haut, je vois non seulement des lieux connus et aimés, les Béthels de mon pèlerinage, mais je passe en revue les pays du monde entier où retentit la prédication de la Bonne Nouvelle. Il me semble entendre monter vers le ciel, des cités populeuses et des déserts, des villages et des hameaux, des continents et des îles perdues dans l’Océan, un concert universel de louanges où s’harmonise la multiplicité des langues humaines. Il me semble que le jour va luire où tout genou pliera devant Jésus, où toute langue confessera à la gloire du Père, qu’il

t. Lettre du 20 septembre, impr. dans J. M. E., 1887, P* I7^“I74j — Sur le HauUZambèze , p. 221-222.

F. COILLARD

MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE

est le Seigneur. Je reprends courage alors et je bondis de joie. Autour de moi, c’est vrai, c’est encore le silence et les ténèbres. Mais que sera-ce quand les tribus zambéziennes et les nations de l’intérieur verront la grande lumière et joindront aussi leurs joyeux accents à ce puissant concert! »

Mardi 21 septembre 1886. — Un malheur, dit le vieil adage, n’arrive jamais seul. Nos brebis meurent comme des mouches. Dimanche, un jeune bœuf s’est cassé la jambe. Il a fallu le tuer. Mais le grand malheur c’est ma chère montre, don du major Malan, ma montre à répétition, mon compagnon inséparable de nuit comme de jour : quel chagrin, à mon réveil, lundi matin — ce n’est qu’hier, il me semble que c’est toute une année ! — de découvrir que la sonnerie est en désarroi et que la montre ne marche plus. J’en aurais pleuré. Je la pris dans ma main, la regardai, la remontai, essayai le ressort, inutile. J’ai perdu un ami et je me sens tout dépaysé. J’ai repris une montre que m’avait donnée Mabille ; mais depuis longtemps, elle aussi, ne marche plus. 11 ne me reste donc que mon chronomètre de marine dont le tic-tac m’a tenu éveillé toute la nuit.

L’expédition dut encore traverser le Motondo et le Rouyi, deux rivières bordées de marais.

A la rivière Rouyi dimanche 3 octobre . — Dimanche assez triste. Après notre culte ordinaire, j’ai été au village du chef; ce ne sont que quelques misérables huttes égrenées sur un îlot désert, sans l’ombre d’un arbrisseau. Je rassemblai les gens, mais le chef ne comprend pas le sékololo et je crois que c’est le cas du grand nombre. Je m’y pris de toutes manières pour faire arriver une étincelle de vérité à ces esprits enténébrés. Longtemps mes efforts furent vains, je

ARRIVÉE A SÉFOULA

me sentais triste et découragé. Tout enrhumé que je suis, je me mis à chanter un cantique, cela eut reflet désiré ; je leur fis répéter un verset de la Parole de Dieu, je parlai avec plus d’aisance et on m’écouta mieux.

Il paraît y avoir une assez grande population dans les environs et ce serait un bon poste d’évangélisation si nous avions des ouvriers. Oui! si...

Le vendredi 8 octobre, l’expédition arrive aux sources de la Séfoula.

La Séfoula! Nous sommes dans un pays de connaissance, une étape encore, une grande, deux peut-être, et ce sera l’arrivée. Je pourrais battre des mains de joie.

Le lit de la Séfoula est le coin du pays le plus peuplé que nous connaissions. C’est vraiment réjouissant de voir tout les villages égrenés dans ce vallon. Je n’en compte pas moins de six à sept. Quel champ d’activité ce sera ! Que Dieu me donne vie, force et santé !

Enfin, le lundi 1 1 octobre au soir, l’expédition arrivait à Séfoula même :

Le vrai Séfoula cette fois. Je veux dire l’emplacement que nous avions choisi il y a deux ans. Il a fallu que le malheur nous poursuive jusqu’au bout. Nous voyagions avec entrain. A midi, nous étions au gué de la Séfoula et au pied du coteau choisi. Ne faut-il pas que les bœufs refusent de donner le dernier coup de collier et que la voiture s’embourbe si bien que c’est miracle qu’elle n’ait pas été renversée? Au coucher du soleil et pour ne pas passer la nuit dans la rivière, il nous fallut tout décharger et tirer la voiture à vide. On la rechargea prestement. Je ne puis dire ce que j’éprouvai

F. COILLARD

MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE

quand enfin la voiture s’arrêta tout de bon. L’endroit n’est certes pas pittoresque, il n’est pas même joli. La forêt ne se compose que de méchants buissons roussis récemment par le feu, d’arbres tourmentés, défigurés par le vent et par les hommes, le sol est couvert de cendres noires.

Nous nous sommes arrêtés à l’ombre de vieux acajous sur l’un desquels j’avais gravé mon nom il y a deux ans. Devant nous la vue plonge dans le vallon et, longeant les sommités verdoyantes du bois, va se poser sur les coteaux bleus qui bornent l’horizon. Adroite, le regard, perçant un léger rideau de bois, erre sur une plaine sans bornes, la désolation même, la vallée des Barotsis. Est-ce bien ici que nous allons fixer nos tentes pour les quelques années que nous avons encore à vivre ? En tous cas, pas de repos pour nous. Il faut recommencer à bâtir, à tout créer. Et nous ne sommes plus jeunes. Je le sens bien, moi, je ne suis plus bon à rien. J’ai essayé aujourd’hui de couper du bois pour un enclos pour les porcs, j’ai dû y renoncer. Probablement que mon rhume y est aussi pour quelque chose. Il m’étrangle et m’empêche de parler. Je n’ai jamais tant souffert d’un rhume.

Léwanika vint aussitôt voir Coillard et il s’établit entre eux les rapports les meilleurs.

Mes premières expériences à Séfoula sont dures. Nous achetons fort cher la nourriture; c’est surtout du poisson sec. Mais il nous est absolument impossible de trouver des ouvriers. Je ne sais vraiment ce que je ferai. Toute la semaine dernière j’ai souffert d’une terrible névralgie, qui s’est concentrée dans une dent de la mâchoire inférieure. Je croyais devenir fou de douleur. Je ne pouvais ni causer, ni manger, ni dormir. Une grosse enflure qui m’a défiguré pendant plusieurs jours a apaisé la douleur. Quel pauvre martyr j’au-

SÉFOULA — L’ARBRE

Page 1