‹ François CoillardChapitre 80 sur 282 · TÊTE-A-TÊTE AVEC LE ROI · texte numérisé non relu

TÊTE-A-TÊTE AVEC LE ROI

— Que fait-on aux gens qui assassinent les rois? Et s’ils se sauvent dans un autre pays, y' sont-ils mis à mort ?

Il ne pouvait comprendre qu’il y eût une loi internationale pour l’extradition des meurtriers et point pour des révolutionnaires.

— Oui est le roi de votre pays?

— Nous n’en avons pas. Nous sommes en république.

— Quoi! pas de roi? Qu’est devenu votre roi?

Suivit l’histoire de Napoléon et de la guerre de 1870.

— Napoléon était-il un chrétien? un croyant?

— Oui et non. Il croyait à la morale de l’Évangile. Mais, par croyant, nous entendons un homme dont le cœur est changé, qui croit non seulement en Dieu, mais en Jésus- Christ, son Sauveur.

— Est-ce que tous les gens de votre pays sont croyants?

— Oh non ! Toi-même tu as vu assez d’Européens pour te former une opinion. Se ressemblent-ils tous quant à leur conduite ?

— Non, ceux qui ne vous ressemblent pas ne sont pas meilleurs que nous. Ils sont passionnés pour la boisson, ils sont débauchés, ils mentent et volent comme nous. Mais est-ce que tous les croyants de votre pays savent que vous êtes ici?

— Oui, la plupart, et non seulement eux, mais aussi les croyants d’autres nations, d’Angleterre, par exemple.

— Est-ce que tous les croyants vont vous suivre dans mon pays?

Je souris.

— Non, repris-je. Il ne viendra que des missionnaires.

— La reine d’Angleterre est-elle croyante comme Khama?

— On le dit et je le crois.

— Comment, tu n’en es pas sûr? Ne le lui as-tu pas demandé ?

— Non, je ne l’ai jamais vue.

Son étonnement fut extrême. Il répétait :

— Jamais vue !... Du moins elle te connaît, n’est-ce pas? Elle sait que tu es ici?

— C’est fort peu probable.

Je lui expliquai ce que sont les nations européennes.

— Mais les croyants,, les croyants dont tu parles, qu’eslce que c’est donc? Je ne comprends pas encore.

— Eh bien, pour commencer au commencement, un croyant croit tout d’abord à la dépravation de son cœur; il a senti ses péchés et a cru au Sauveur.

— Mais qu’est-ce que c’est que tu appelles le péché ?

— C’est la transgression de la loi de Dieu.

J’entends, mais c’est vague, nomme-moi donc des péchés.

J’ouvris mon Nouveau Testament au vne chapitre de l’évangile de Marc, puis . au ve chapitre de l’épître aux Galates. Il me fallut, non seulement lire, mais, avec une paille, lui montrer chaque mot, expliquer chaque terme; les uns il les comprenait, d’autres non. Il les comptait pourtant sur les doigts, mais quand je lui montrai ces paroles : cc Et des choses semblables à celles-ci, » il s’écria avec étonnement : cc Et lesquelles donc? »

Le vendredi 22 juillet 1887, Coillard, laissant Mme Coillard à Séfoula, partait en canot, pour aller à la rencontre du renfort.

Ghristina se montra comme toujours très forte, mais je savais ce qu’elle souffrait, car, depuis plusieurs jours, elle ne pouvait parler de notre séparation sans fondre en larmes. « C’est le dimanche surtout, me disait-elle, que je sentirai ton absence. Si seulement tu pouvais voyager toute la semaine, mais être ici le dimanche, l’épreuve serait plus

CONFÉRENCE DE KAZOUNGOULA

supportable. » Une fois les adieux faits, je sautai en selle et ne regardai plus en arrière.

Le 9 août, Coillard était à Séchéké; de là, il alla, avec M. Jeanmairet, jusqu’à Kazoungoula, où le renfort arriva le samedi 20 août, tard dans la soirée.

Quelle joie de donner à ces amis le baiser fraternel et de leur serrer la main ! Je pourrais bien dire que j’étais ému, bien qu’en réalité je sois passablement blasé, comme tous les vieux Africains. C’était un beau moment pour moi, l’exaucement de bien des prières. Nous nous jetâmes à genoux et nous répandîmes nos cœurs devant Dieu.

La première Conférence des missionnaires du Zambèze, réunie à Kazoungoula, décida que M. et Mme Louis Jalla resteraient à Séchéké, tandis que MM. Dardier et Goy remonteraient le fleuve avec Coillard; ils partirent, en effet, le ier septembre, et arrivèrent à Séfoula le 26.

C’était une grande surprise que celle que me préparait Aaron à mon arrivée. Il avait toute son école au gué, en rang, chantant des cantiques. Et cela après quelques mois seulement de séjour ici !

Malheureusement, les deux compagnons de Coillard arrivaient malades à Séfoula et, tandis que M. Goy se remettait promptement, la santé de M. Dardier donnait de vives inquiétudes. En novembre, M. Dardier, toujours souffrant, se décida à retourner à Séchéké pour les couches de Mme Louis Jalla, et Coillard, craignant que ce départ ne fût définitif, s’écriait :

« Pauvre mission du Zambèze ! Oue Dieu ait pitié de son œuvre ! »

F. COILLAUD AU ZAMBÈZE

I 78 F. COILLARD MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE

La mort d’un jeune noir sur lequel M.. et Mme Coillard fondaient de grandes espérances, le départ de M. Dardier (8 décembre), la fatigue occasionnée par les travaux de construction, l’isolement et d’autres circonstances encore, étaient autant de causes de tristesse.

« Notre isolement est si grand 1 que quand une occasion se présente pour envoyer des lettres ou quand nous en recevons, c’est comme si nous voyions s’ouvrir la porte d’une prison. En Europe, on se fait d’étranges idées de nos difficultés, on grôssit celles qui sont les plus légères et on ignore celles qui nous font le plus souffrir. C’est assez naturel. 11 en était de même de nous : en regardant en avant nous étions effrayés de bien des choses qui n’étaient pas du tout effrayantes et, là où nous n’avions rien prévu, nous avons rencontré des obstacles presque insurmontables. C’est la vie. Nous avions bien prévu notre isolement, mais la réalité dépasse de beaucoup l’idée que nous nous en faisions.

« La vie matérielle est dure aussi. Oh ! que nous avons besoin de vivre, plus que qui que ce soit, de la vie cachée avec Christ en Dieu ! Vous avez, vous aussi, vos difficultés; mais ce que vous avez et que nous n’avons pas, c’est que vous êtes porté, poussé par le courant toujours croissant du mouvement intellectuel et de la vie religieuse. Il 11e vous est pas permis d’être au-dessous du niveau et, à mesure que le niveau s’élève, il vous faut planer plus haut, toujours plus haut. Nous, tout nous matérialise, tout nous tire en bas, et, nous avons beau être dans la poussière, nous sommes encore au-dessus du niveau des ténèbres et de la fange qui nous entourent. Cette atmosphère de paganisme sans la moindre jouissance sociale nous étoufferait, si Jésus n’était

1. Lettre à M. le pasteur E. Lacheret, Séfoula, 18 novembre 1887.

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