‹ François CoillardChapitre 91 sur 282 · AUX PORTES DU TOMBEAU · texte numérisé non relu

AUX PORTES DU TOMBEAU

robe de chambre, la tête me tourbillonnant, tramant péniblement une jambe derrière l’autre, je revenais d’un autre monde en entrant dans mon cabinet. Mes papiers sont pêlemêle sur la table : ici, une observation météorologique commencée, des clichés, des papiers photographiques, des châssis entr’ouverts comme si une main m’avait subitement arrêté, là, les fournitures d’école que les enfants ont mises sens dessus dessous, les médecines déballées et qu’on n’a pas remises en place...

Quelle absence ai-je donc faite? Au dehors aussi tout est étrange. Je reviens de loin, de bien loin. Au milieu de nos fêtes de Nouvel-An, je fus pris de ce que je croyais n’ètre qu’un accès de fièvre. Je le traitai comme tel. Nous fîmes même l’école deux ou trois jours encore. Mais les symptômes s’aggravèrent et je me trouvai bientôt dans un état des plus alarmants. J’eus un commencement de jaunisse, j’eus des attaques de fièvre trois fois en douze heures, je sortais d’une affreuse transpiration pour être saisi de tremblements qui me disloquaient les jointures. Mais j’avais la tète claire, pas de délire, je pus donc soulager ma pauvre garde-malade en lui indiquant les médecines qu’il me fallait. Ah ! quelle chose solennelle que d’être ainsi amené subitement au bord de la tombe ! Quelles visions du passé, mon Dieu ! Et puis tant de choses entreprises, tant d’inachevées et que personne n’achèvera ! Et puis cette œuvre, cette mission du Zambèze qui pèse sur mes épaules, tomberait-elle avec moi ? Je sais bien que je ne suis pas nécessaire à l’œuvre de Dieu, et pourtant, sans fausse modestie, je sens que la mission du Zambèze a encore besoin de moi. Et nos commandes de provisions, et nos bagages, et mes responsabilités pécuniaires ? Tout cela me troublait. Je sentais que je n’étais pas encore prêt à partir.

Et ma pauvre femme, qui me suivait pas à pas dans cette

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terrible maladie qui a emporté Eléazar et Khosana en quelques jours, qui dira ses angoisses !

Mais Dieu est bon. Je reviens tout doucement à la vie. Tout le monde s’évertue à ne pas troubler ma convalescence. Ngouana-Ngombé a commencé un canal depuis quinze jours. Pauvre garçon, il est surchargé. Il fait le pain de nuit, le beurre de grand matin, distribue le café, fait le déjeuner, donne la nourriture à tout le monde, verse et écréme le lait, fait la prière du matin, puis, la bêche sur l’épaule et sans prendre le temps de déjeuner, il s’en va au travail, avec ses dix ou douze ouvriers. A midi, il prépare notre petit repas avant de penser au sien, et, le soir, il nous sert comme s’il n’avait jamais quitté sa cuisine.

A une heure du matin, Ghristina l’entendit dans sa chambre priant avec ardeur, luttant. Quelle bénédiction il a déjà été pour nous !

Waddell, lui, entre plus avant dans nos sentiments. Il partage tous les soucis de ma femme. Mais heureusement, il a sa forge et son atelier qui l’absorbent. 11 a mis en ordre celui-ci avec des établis, des étagères, etc., et quand il aura monté le tour, ce sera un établissement complet. Il s’est mis à forger, si bien qu’à force de forger il est devenu forgeron et nous a réparé une quantité de bêches. Gela le rend tout heureux.

26 janvier 188g. — Un épais nuage s’est abattu sur nous. Ghristina est très malade. L’avant-dernière nuit, la fièvre ne l’a pas quittée un instant ; hier, elle a gardé le lit tout le jour. Dans l’après-midi, Waddell, lui aussi, s’est alité. Je suis le seul debout, faible comme un roseau.

3 février. — Je suis encore convalescent. Les forces ne me reviennent pas vite. Mes jambes plient sous moi; Ghristina ne va pas mieux. Nous avons réussi à couper la fièvre, mais le sentiment d’une fatigue extrême ne la quitte pas.

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