R AN S PORT DES BAGAGES DE S É FO U LA A SÉCFIÉKÉ
CONFÉRENCE DE SÉCHEKE
Sèchèkè y dimanche 18 août 188g. — Donc nous aurons une station à Kazoungoula et ce sera la plus belle du pays. Mon cœur en bondit de joie. Si je n’étais venu ici que pour obtenir ce résultat, mon voyage n’eût pas été inutile.
La bénédiction du Seigneur a jusqu’ici reposé d’une manière merveilleuse sur mon voyage. Quel exaucement remarquable à mes prières!
Le ii septembre, Goillard quittait Séchéké, heureux de cette rencontre avec ses collègues et de la quantité de bagages qu’il avait pu expédier.
ii septembre. — Je me suis souvent assis à la table des Louis Jalla. C’était l’occasion de causer librement. Un jour, nous avons parlé de conversion, de nos conversions et un autre jour de nos vocations. Ils m’ont fait revivre dans le passé, ce passé si riche en souvenirs et en émotions. J’ai parlé de ma mère, et de l’opposition que des amis ont faite à ma vocation, jusqu’à ce que les larmes me soient venues aux yeux.
Durant le voyage de retour, Litia se montra toujours plein de prévenances.
ig septembre. — C’est un cher garçon qui me sert vraiment avec une assiduité et des égards dignes d’un fils. Il met la main à tout et s’occupe de tout. Je l’aime toujours plus.
Enfin, le samedi 28 septembre, Coillard était de retour à Séfoula.
Ma pauvre femme avait été si malade qu’elle ne comptait
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plus me revoir. Je la trouvai défaite et d’une faiblesse extrême.
Dix jours plus tard, tous les bagages arrivaient; la pluie et les termites avaient fait de grands dégâts; beaucoup de caisses étaient
avariées.
ce Oublions-les si possible \ Ce n’étaient pas des nécessités puisque notre bon Père nous les refuse, »
Sèfoula, 8 novembre . — Malgré tout, l’arrivée des bagages est une grande affaire, un exaucement remarquable de nos prières. Nous sommes dans l’abondance. Dieu nous a entourés de toutes sortes de conforts. Jamais, pas même à Léribé, nous n’en avons eu autant. Nous nous sentons tout pénétrés de reconnaissance.
Vendredi i5 novembre. — J’ai recommencé l’école lundi dernier avec trente-six élèves. Aujourd’hui nous en avons quarante-six. Ils se conduisent bien et je suis encouragé.
1 6 novembre. — Je me sens spirituellement tout desséché et sans vie. J’ai peu de temps pour ma propre édification.
Dimanche 8 décembre. — J’ai prêché sur la moquerie, (Galates vi, 7) : « On ne se moque pas de Dieu. » Nous avions un bel auditoire d’au moins trois cents personnes. 11 semble que Satan savait que j’allais prêcher sur ce sujetlà : en entrant dans l’église, je me sentais heureux de voir un si bel auditoire ; quand je me levai pour commencer, j’avais à peine indiqué le cantique, qu’une femme se mit à tousser et, au même moment, tout cet auditoire se mit à tousser et à rire. Ça paraissait être un coup monté. Je m’assis, sans mot dire, et quand le silence — un morne silence —
1. Lettre de Nalolo, 27 décembre 1889, impr. dans J. M. E.y 1890, p. 224*
LA VIE A SEFOULA
se fut rétabli, je commençai. On fut tout étonné de mon sang-froid. On écouta très bien et on me comprit, ce qui n’est pas toujours le cas.
10 décembre 188g. — Depuis quelque temps j’ai rçussi à me lever à 4 heures et j’étudie ma Bible jusqu’à 6 heures. C’est vraiment le seul moment que je puisse appeler mien. Au milieu du jour, je réussis généralement à me retirer pour un quart d’heure, mais jamais davantage, car, outre qu’il faut, surveiller les tilles pendant que Christina se reprose un peu, on ne me laisse jamais tranquille. Le soir, je suis trop fatigué pour faire quoi que ce soit, même pour lire, je tombe de sommeil. Si je prolonge la. lutte jusqu’à 9 heures et demie, c’est tout ce que je puis faire. Christina, elle, qui aimait tant veiller, doit se retirer immédiatement après dîner. Cela nous rend tristes. Nous voudrions revivre les beaux jours de Léribé. Mais Séfoula n’est pas Léribé, et nous ne sommes plus nous-mêmes ce que nous étions il y a dix ou quinze ans.
A la fin de l’année, Coillard résume ainsi ses occupations journalières1 :
« L’école absorbe la plus grande partie de mon temps. Quand je ne suis pas à l’école, je visite les villages avoisinants. P]t, en dehors de ces deux branches, les plus importantes de l’œuvre, une foule de petits devoirs se disputent et émiettent mon temps.
« Ma femme ne peut pas m’aider dans l’école comme elle le faisait il y a six mois. Elle n’est pas forte, elle est souvent malade. Et les charges de notre établissement tendent toujours à augmenter plutôt qu’à diminuer. Ainsi, cette année,
1. Lettre de Séfoula, 2 4 décembre 1889, impr. dans J. M. E., 1890, p. 263 et suiv. ; — Sur le Haut-Zambèze, p. 333 et suiv.
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nous avons en plus, sous noire loit, deux filles du roi. Nos neuf filles, on le comprend, donnent du travail et du souci à une maîtresse de maison. Outre les filles nous avons sept ou huit garçons. Je ne parle pas de nos vachers et domestiques, mais de garçons qui sont chez nous pour s’instruire. L’un est un Mochoukouloumboué, Nyondo, qui peut avoir quinze ou seize ans. Marmiton du roi, il accompagnait souvent son maître dans ses visites à Séfoula. Et quand j’allais à Léalouyi, il ne manquait jamais aux réunions. Je ne veux pas dire qu’il ait des besoins religieux ; cela viendraj’espère ; mais il avait un si vif désir de s’instruire qu’il demanda au roi de le laisser venir chez nous. Comment lui fermer la porte? 11 apprend avec tant de zèle que bientôt il lira couramment. Nous entourons ce jeune homme de beaucoup de prières. Dieu ne l’aurait-il pas choisi pour porter l’Evangile dans son pays natal à ses sauvages compatriotes?
« Nous avons un autre jeune homme dans notre maison, non moins intéressant. 11 peut avoir seize à dix-sept ans. C’est Litia lui-même, le fils de Léwanika. Lui aussi, a soif d’instruction et il est bien doué. Depuis longtemps, il nous suppliait de le recevoir comme membre de notre grande famille. Son père, qui ne lui refuse rien, joignait ses instances aux siennes. Il faut connaître les natifs pour comprendre les raisons de notre relus. Nous avions peur de la suite de ce jeune prince, de son autorité à côté de la nôtre dans notre maison. Sa persistance finit par nous ébranler. « Je serai pour toi un autre Ngouana-Ngombé, me disait-il, je ferai tout ce que tu me diras, je ne serai pas un Ngouana-Moréna (un prince) mais un mochimane (un serviteur); si seulement vous vouliez me recevoir! Pourquoi avez-vous reçu Nyondo et pas moi? J’avais pourtant demandé longtemps avant lui. » Le pauvre garçon, malheureux dans son village, passait toute sa journée chez nous, s’associant à tous les travaux ma-
NYONDO ET LITIA
nuels possibles, s’intéressant à tout, comme un enfant de la maison; rien n’est au-dessous de lui. Son bonheur, quand il me quitte, c’est de lire avec Ngouana-Ngombé et de partager sa nourriture avec lui. Comment ne pas céder ?
« Avec tout cela, Litia n’est pas très communicatif et, longtemps, nous nous sommes perdus en conjectures sur les vraies raisons qui l’attirent vers nous. Nous croyons parfois qu’il a des besoins religieux dont lui-même peut-être ne se rend pas bien compte. Son père voudrait l’envoyer à Mangouato pour voir un peu le monde. Mon désir, à moi, serait de l’envoyer à Morija. »
Lundi 6 janvier i8go. — La fête de nos enfants de l’école, le jour de l’an, a été un grand événement. Le roi est venu avec une foule de gens. « Je suis un grand roi, m’écrivaitil la veille, j’ai une suite nombreuse, plusieurs grands personnages, quatre de mes princesses (ses femmes) et je me demande comment tu vas t’en tirer pour recevoir ces foules. » En effet, nous sommes envahis.
Christina malheureusement était malade. Le samedi soir, j’eus une conversation très intéressante avec Léwanika. C’était au sujet de la conversion et, comme tout le monde, il faisait de l’escrime pour éviter les coups dirigés contre lui et il parlait d’une manière générale :
— Ce sont les enfants de l’école qui se convertiront, disait-il. Les Barotsis sont trop mauvais.
— Pourquoi pas toi?
— Moi? Il essayait de rire. Oh! non, pas moi. Je ne sais rien et je ne lis plus comme autrefois.
Je répétai ma question :
— Pourquoi pas toi?
— Ah ! dit-il sérieusement, moi je suis trop mauvais. J’ai répandu trop de sang, je suis trop immoral.
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— C’est précisément là la raison pour laquelle ce devrait être toi tout d’abord. Le Fils de l’homme, Jésus, est venu pour chercher et sauver ce qui était perdu.
Je mis naturellement l’accent sur le mot de pécheur que je lui appliquai. Je lui parlai de l’enfant prodigue, du brigand sur la croix et, en lui montrant l’inutilité de ses efforts pour se rendre meilleur, je le pressai de venir à Jésus sans délai et tel qu’il est. Il était sérieux. Il poussa un profonçl soupir : — Peut-être, dit-il, mais tu ne sais pas dans quel engrenage je suis pris.
Je pensai à la parole du Sauveur : cc Qu’il est difficile à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu! »
Le lendemain, je prêchai sur le festin de Belsatzar : « Tu as été pesé dans la balance et tu as été trouvé léger. » J’avais apporté une balance, pour illustrer mon texte. Quel bel auditoire ! cinq cents personnes au moins. L’église était comble et nombre de gens étaient dehors. C’est la première fois que je suis monté dans ma chaire, une vraie merveille pour ces pauvres gens. Mokouaé s’étonnait que je n’y fisse pas une place pour le roi. C’est aussi la première fois que le roi voyait une foule assise devant lui. Quand le roi entra, ses vieux courtisans commencèrent à frapper des mains. Heureusement que j’étais là et que je les arrêtai immédiatement. Je fis aussi enlever des têtes des hommes les bonnets et les mouchoirs et j’eus un auditoire décemment assis et très attentif. Je fus moi-même béni.
25 janvier i8go. — L’école a bien repris et j’ai pu m’en occuper toute la semaine en faisant de grands efforts. Christina, qui est beaucoup mieux, est venue tous les jours. Quelle différence quand elle est là 1 Les progrès de nos élèves sont lents. Le principal enseignement c’est la lecture, l’écriture et un peu de chant. Pour tenir tête à une si grande école il faudrait trois professeurs. Nous avons quatre-vingt-dix élèves
SÉFO ULA.
l’école
sur la liste, mais une trentaine sont absents, malades ou occupés parleurs maîtres. Nous retenons àSéfoula, avec une difficulté extrême, ceux qui sont libres et qui ne sont pas malades. Il faut une fermeté qui ressemble parfois à de la dureté pour garder des enfants qui ont toujours un prétexte pour s’en aller. Ce n’est pas qu’ils détestent l’école, au contraire, mais cela vient de l’instabilité de leur caractère.
Ce qu’il y a de vraiment intéressant c’est de voir Tardent désir qu’ont ces enfants de posséder des livres, et ils ne les mendient pas ; ils sentent que c’est une grande chose que de posséder un Nouveau Testament. Vingt d’entre eux ont amené, qui un veau, qui un petit bœuf, pour acheter un Nouveau Testament et un livre de cantiques. On complète la valeur monétaire des deux volumes par un paquet de vêtements et d’étoffes qui varient selon la valeur de l’animal, mais cela n’est considéré que comme un complément. L’achat, le vrai, ce sont bien les livres, bien que les accessoires en dépassent de beaucoup le prix. Et il faut voir comme ils les soignent, beaucoup mieux que ceux de l’école certainement, car c’est leur propriété personnelle. Ils remplissent leurs Nouveaux Testaments et leurs cantiques de petits morceaux de papier. Ils marquent des cantiques connus, des portions de la Parole de Dieu apprises par cœur ou bien devenues familières. Rien de plus intéressant que de voir tous ces enfants à notre école du matin, suivre la lecture de la Parole de Dieu et se servir de leurs cantiques. Il faut leur donner du temps pour chercher et trouver la page, le numéro et le chapitre, et au besoin les aider ; mais, quand leurs yeux sont tombés à la bonne place, c’est fini, ils n’en bougent plus que pour suivre. Gela donne à nos réunions un grand intérêt. Voilà un vrai rayon de soleil. Pourquoi ne serait-ce pas là le commencement de grandes choses?
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Litia se construit sa petite maisonnette dans notre cour. Waddell l’a aidé à en faire le cadre et la charpente. Mais il l’a couverte tout seul et étonnamment vite et bien quand on pense que c’est son premier travail dans ce genre. Il est intimement lié avec Ngouana-Ngombé. Ils mangent ensemble et se traitent d’égaux. Gela nous donne parfois un peu de souci, car si l’influence de Ngouana-Ngombé n’amène pas la conversion de Litia, celle de Litia ne peut être que délétère. Nous entourons notre cher Ngouana-Ngombé de conseils et de prières; il est une des plus grandes bénédictions que Dieu nous ait accordées, dans ce pays. Nous le sentons tous les jours plus. C’est un sujet constant d’étonnement qu’il ait pu se trouver un garçon si véridique, si honnête, si moral, si affectueux, si actif, si dévoué, dans un milieu où le mensonge, le vol, l’immoralité, l’égoïsme et la paresse empestent l’atmosphère.
La veille du nouvel an, nous lui fîmes quelques cadeaux. Waddell lui avait procuré le Voyage du chrétien, Ghristina un Nouveau Testament, un portefeuille pour écrire, etc. J’eus un entretien avec lui au sujet de ses services:
— Mon garçon, lui dis-je, voilà cinq ans que tu es avec nous. Tu as travaillé deux ans pour un fusil, et tu le possèdes. Et pour ces trois années, que veux-tu? Je t’avais offert une génisse par an.
Le rouge lui monta au visage :
— Mais, mon père, je ne veux pas posséder de bétail.
— Qu’attends-tu alors pour prix de tes services? Dis-le moi franchement, ne crains pas.
— Ge que j’attends ? Mais je n’attends rien. Ne suis-je pas votre enfant? Vous ne me refusez rien et vous ne me laissez manquer de rien.
— Est-ce à dire que tu es satisfait et heureux de rester ainsi chez nous, sans rien recevoir?
NGOUANA-NGOMBÉ RÉTRIBUÉ' 2i3
Un rire découvrit son râtelier d’ivoire.
— Je reçois beaucoup de vous. Je ne désire rien de plus, mon cœur est content.
— Mon enfant, lui dis-je, quand nous ferons une collecte pour l’œuvre de Dieu, que feras-tu ?
— J’ai six pence que ma mère (Mrae Coillard) garde pour moi.
— Mais c’est peu de chose, et si la collecte se renouvelle ? Et puis> il est bon aussi que, pour tes vêtements par exemple et pour tes livres, tu ne dépendes pas entièrement de nous. Et si, un jour, tu vas chez les blancs, il y a bien des choses dont tu auras besoin. Et si tu n’as rien, ne penserastu pas que nous avons été chiches envers toi ?
— Jamais mon père !
— Tout de même, nous avons pensé, ta mère et moi, que nous te donnerions quelque chose en reconnaissance de tes services, voici i5 livres sterling.
Le cher enfant fut comme interdit. Il était là debout, la tête appuyée sur sa main et regardant fixement ces pièces d’or que je lui comptais. L’expression de son visage trahissait les émotions de son cœur, sa poitrine battait fort.
— Et tout cela est mien ?
— Oui.
Silence.
— Mais je n’attendais rien, reprit-il, vous êtes mon père et ma mère, vous ne me laissez manquer de rien... Merci! je demanderai à ma mère de me garder cet argent.
C’est ce qu’il fit dès le lendemain. Il le lui apporta dans une petite boîte : « Voici, dit-il, ce que vous m’avez donné. »
Dimanche 26 janvier , soir. — Je l’ai dit et je le répète, si jamais j’avais douté de l’existence personnelle de Satan, le doute ne serait plus possible aujourd’hui. Jamais je ne me suis senti plus furieusement attaqué que depuis que nous
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sommes ici. Il sait bien que s’il peut faire tomber celui que Dieu honore d’un poste important et d’une grande œuvre, c’en est fait de cette œuvre. Et voilà pourquoi, comme un lion rugissant, il cherche à le dévorer. Nos tentations sont donc toujours en rapport avec l’œuvre que nous sommes appelés à faire. Mais, la grâce de Dieu est aussi éternellement suffisante.
L’école de Séfoula passa de nouveau par une tourmente : beaucoup d’élèves la quittèrent sous divers prétextes, mais quelle était la vraie cause ?
3 février i8go. — Il faut donc en effet le croire : les enfants barotsis n’aiment pas Séfoula. Je me demande si nous avons eu tort de recevoir Litia chez nous. Il est difficile de savoir quand on fait bien et comment il faut faire le bien. Dieu ne nous a-t-il pas dit qu’il nous dirigerait de son œil? Je suis vivement impressionné par le fait que je ne possède pas la sagesse qui sait gagner les âmes.
En réalité, M. et Mme Goillard ne pouvaient plus suffire à la tâche :
<c Nous sommes, je vous assure, surchargés ici, depuis que nous sommes seuls x. La santé de ma femme est si mauvaise qu’elle doit réserver le peu de forces qui lui reste pour les deux heures qu’elle passe tous les après-midis avec ses jeunes filles. Malgré nos elforts, nous sentons bien que l'œuvre n’est pas faite d’une manière satisfaisante. N’allez pas croire que je me plains. Non! nous irons jusqu’au bout et, quand nous ne pourrons plus, il y sera sans doute pourvu. »
i. Lettre à Alfred Boegner, Séfoula, i4 mars 1890.
M. ADOLPHE JALLA
18 avril i8go . — Plus nous prions, plus tout va mal. Il n’y a pas un rayon de lumière qui perce les ténèbres. Tout est sombre, tout est noir. Nos pauvres Barotsis sont pétris de fourberie et d’égoïsme. Les découvertes que nous faisons chaque jour sont vraiment alarmantes. Nos expériences avec les enfants de l’école, surtout avec les petites filles de notre maison, entr’ouvrent toujours de nouveaux abîmes. Ils sont insondables ces abîmes, et font reculer d’épouvante.
2/f avril. — Pauvre Léwanika ! il ne se montre pas sous un beau jour. Il a mis son cœur à posséder de l’argent, il en veut à tout prix.
Heureusement, le secours ardemment désiré venait d’arriver à Séfoula (8 février 1890), en la personne d’un missionnaire des Vallées vaudoises du Piémont, M. Adolphe Jalla1 qui, au bout de deux mois déjà, pouvait donner pour l’école « un vigoureux coup de main ».
C’est à cette époque que de graves négociations eurent lieu entre Léwanika et M. Lochner, le représentant de la Compagnie à Charte du Sud de l’Afrique. Il en résulta beaucoup d’intrigues. Les chefs de Séchéké formaient l’opposition : Coillard ayant dû recevoir chez lui M. Lochner, les missionnaires furent accusés par ces chefs de vouloir vendre le pays et ils purent craindre une révolution, des mauvais traitements et l’expulsion. Coillard, à plusieurs reprises, dut parler ferme au roi qui hésitait, mais qui finit par suivre les conseils « de son meilleur ami ».
8 mai. — Les affaires du pays vont mal, très mal, et nul ne peut prévoir ce qui nous attend. Il faut nous préparer à des temps difficiles et calamiteux. Dieu sait tout et il règne. Il est bon de se confier en lui. Qu’adviendra-t-il de nous et
1. Né en 1864, M. Adolphe Jalla a fait ses études à Florence et à la Maison des Missions à Paris. Consacré à La Tour le 3 septembre 1888, il partait pour le Zambèze en janvier 1889.
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de la mission si les affaires se gâtent. Serons-nous tolérés ? et pour combien de temps ?
22 mai . — J’ai l’impression que tout va mal chez le roi; il m’écrit des lettres flatteuses, mais qui déguisent mal son hostilité. Je me demande si je ne devrais pas me retirer complètement des affaires politiques de la nation. Après tout, ce n’est pas pour cela que je suis venu ici. Cela me préoccupe beaucoup. J’examine mes motifs devant Dieu, mais je ne suis point encore arrivé à une résolution.
Christina n’en dort pas. Elle est venue ce matin dans mon cabinet d’études et nous avons prié ensemble. Nous croyions que cela nous avait fait du bien. Pendant ce temps, les trois filles du roi étaient à la cuisine à se quereller, à se maudire, et à se battre. Journée misérable qu’on voudrait n’avoir pas vécue.
2 juin. — Dans toutes ces affaires je me sens entre l’enclume et le marteau, si seulement je pouvais trouver une issue et m’échapper.
Enfin, le 27 juin, le traité fut conclu entre M. Lochner et les Barotsis :
« Nous avons nos craintes1, nous avons aussi nos espérances. Pour ma part, je n’ai aucun doute que ce ne soit, pour cette nation, la seule planche de salut qui lui restât. »
L’horizon assombri par les difficultés politiques, devait être éclairé par une grande joie : le jour de Pentecôte (25 mai 1890), « un beau jour, » Ngouana-Ngombé fut publiquement baptisé à
1. Lettre de Sénanga, i3 juillet 1890, impr. dans J. M. E., 1890, p. 421 et suiv. ; — Sur le Haut-Zambèze, p. 343 et suiv. et p. 376.