SUR LE FLEUVE
Quelle ne fut pas ma joie d’entendre un de mes bateliers s’écrier: « Je bai vue ! la voilà, là ! » En un clin d’œil, deux hommes plongeaient, les bateaux se rassemblaient, on plantait solidement les rames pour soutenir les plongeurs pendant qu’ils retiraient la caisse. La vue de mon adresse et du numéro, sortant de cet abîme, me fit un étrange effet.
« Eh bien, remarqua l’un de ces hommes, nous sommes de sottes gens. Nous nous moquons de la prière. Nous disons que c’est une habitude comme une autre, mais vide de sens. Ce matin, notre père a prié pour que Dieu dirige nos rames et nos yeux et nous fasse retrouver la caisse. La voilà. Il prie aussi pour qu’aucun de nous ne soit malade. L’avonsnous été? » M. Buckenham parle comme Waddell, il croit que les courroies de machine que renferme la caisse, après ce séjour de trois semaines au fond du Zambèze, seront pourries ou du moins inutiles. « Eh bien, lui répondis-je, je ne crois pas que Dieu, mon Père, me l’eût fait retrouver, cette caisse, si elle m’était inutile ! » Il sourit, je vais ouvrir la caisse.
5 heures du soir. — J’ai ouvert ma caisse; tous mes canotiers accoururent et, le cou tendu, les yeux fixes, la bouche béante, ils attendaient, dans un profond silence, que le dernier clou cédât et que le couvercle fût enlevé. Eh bien ! mes grosses courroies de cuir sont mouillées de part en part, sans doute, mais pas pourries. Je pensais bien que mon Père ne me causerait pas cette douleur. Je suis honteux d’avoir si peu de confiance en lui !
J’ai un lourd fardeau à porter avec tous ces gens dont l’unique intérêt est de m’exploiter autant qu’ils peuvent. J’en fais un sujet de prière.
Le 18 septembre, Coillard arrivait à Séfoula.
2^4 F. COILLARD MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE
Christina est très misérable; peut-être que mon arrivée la remontera un peu.
M1Ie Kiener arriva le 3 octobre. Les jeunes filles de la maison du missionnaire étaient un sujet continuel de soucis. Litia était mal disposé et il avait une mauvaise influence sur André.
Séfoula , 21 octobre. — André n’est pas joyeux et libre avec moi comme autrefois. Il lit moins la Parole de Dieu et, je le crains, il prie moins. Et pourtant il paraît bien le même fils affectueux.
Middlelon était revenu à Léalouyi.
Dimanche 26 octobre i8go. — Quels orages! mon Dieu. Je ne me souviens pas en avoir vu de pareils ! Middleton a fait son œuvre, celle d’un transfuge. Il a réussi à monter le roi au sujet de la concession à la Compagnie à Charte, mais à tel point qu’il en est fou de rage.
Des lettres sont échangées, Coillard est sommé par le roi de venir à Léalouyi : « Mais c’était un ordre et en termes peu respectueux, » aussi ne s’y rendit-il pas.
Cela nous donne beaucoup de souci et d’angoisse. Nous avons médité le psaume xxvu bien à propos.
M. Adolphe Jalla partit, le 5 novembre, pour l’Europe où il allait se marier. Litia partit avec lui. Coillard avait décidé de l’envoyer à Morija avec quatre de ses meilleurs écoliers; mais, las de voyager, il s’arrêta à Mangouato, attendant une occasion pour revenir au Zambèze.
g novembre. — Christina est toujours comme une lumière qu’un coup de vent pourrait éteindre.
iv r smorT uuii\: xa w a ci axisiA — vanoaas
LÉWANIKA S’ÉLOIGNE
j 6 novembre. — C’est une vraie tourmente par laquelle nous venons de passer et passons encore. Avant le départ de M. Jalla nous avons été voir le roi qui s’est montré aimable, mais terriblement surexcité par les affaires du pays. 11 voulait, à toutes forces, que nous eussions une discussion avec Middleton. Notre visite, somme toute, a été assez triste et j’ai pu constater combien il est dangereux pour un missionnaire de se mêler de politique et surtout avec un homme aussi faible que Léwanika.
2g novembre i8go. — C’était hier l’anniversaire de Christina, l’un des jours les plus beaux et les plus calmes que nous ayons eus depuis longtemps. J’avais donné congé à l’école.
Les orages se succèdent sans interruption et la plume est trop lente à le dire. Nous ne savons plus de quel côté regarder, notre ciel est sombre et menaçant partout. Léwanika s’éloigne de plus en plus de nous et poursuit ce système de vexations, de coups d’épingle, dans lequel les indigènes sont passés maîtres. Je ne sais vraiment plus où trouver de la bonne foi autour de nous. Le roi est faux avec nous.
Le roi détourne Kambourou, un des jeunes gens que Coillard aimait particulièrement ; puis survient pour celui-ci une nouvelle déception causée par une fille de sa maison.
22 décembre. — Jamais, depuis que nous sommes à l’œuvre, nous n’avons fait des expériences pareilles.
Une visite de M. et Mnie Louis Jalla vint relever les courages (18 décembre- 17 janvier).
Leur petit séjour à Séfoula a été béni et le souvenir nous en sera toujours doux.
F. COILLARD AU ZAMBÈZE
F. COILLARD
MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE
Tout est difficile dans ce malheureux pays ! Il faut toujours être sur le qui-vive, partout et toujours! Un moment d’oubli ou de fausse sécurité et tout va mal. Tout est sombre maintenant, notre maison, l’école, nos rapports avec le roi.
y mars iSgi. — Mon cheval est mort lundi (2 mars). J’ai fait tout ce que j’ai pu pour le sauver. Me voilà avec quatre jambes de moins! Comment maintenant évangéliser à travers ces sables, ces mares, par ce soleil ardent, avec ces distances et cette fatigue qui ne me quitte jamais? Mais mon Maître y pourvoira. 11 sait, lui, mes circonstances et mes besoins. André a plusieurs fois prié d’une manière touchante à ce sujet : « Tu vois, Seigneur, que mon père, ton serviteur, se fait vieux, qu’il est faible; oh! pourquoi lui as-tu enlevé le seul moyen qu’il avait de porter ton Evangile dans les villages? Rends-le lui! tu le peux. »
Waddell, lui, m’a consolé en me disant que ce cheval était devenu si vicieux que personne ne pouvait supporter de me voir le monter et que tout le monde était inquiet pendant mon absence, cc Qui sait, ajoutait-il, si ce n’est pas pour éviter un plus grand malheur que Dieu vous a enlevé ce cheval? » C’est une vue chrétienne de la chose, certainement, car tout ce que Dieu fait est bien fait. Toutes choses sont pour le bien de ceux qui l’aiment, même la perte d’un précieux cheval. C’est le second que je perds.
Middleton s’est mis sur un pied d’hostilité et je sais qu’il peut nous faire beaucoup de mal. Que Dieu me délivre de cette écharde ! Sinon qu’il me donne la grâce de l’endurer sans amertume.
André aussi me donne du souci. Je le voudrais plus zélé, plus franchement sérieux. C’est un de ces cas où on voudrait demander : « Avez-vous reçu le Saint-Esprit ? »
icr avril, — L’attitude du roi nous donne beaucoup à
ATTITUDE DE LEWANIKA 22 7
penser. Peut-être Dieu l’a-t-il permise pour nous enseigner à prier.
16 avril . — C’est étonnant comme le roi flatte André, cela me fait peur.
Dimanche soir , 26 avril. — J’ai eu toute la journée une de ces défaillances de courage et de foi comme j’en ai rarement. Encore un dimanche passé sans le moindre indice que nia prédication porte. Je ne puis pas convaincre ces pauvres gens de péché, c’est l’œuvre du Saint-Esprit. La mienne c’est de prêcher aux os desséchés et blanchis, de crier dans le désert. Mais qu’ils sont désespérément secs et morts ces os! Qu’il est affreux ce désert où je crie! Tout est si noir autour de nous ! Nos garçons ne se convertissent pas, ils se gâtent les uns les autres. Mlle Kiener, qui fait régulièrement l’école pour les enfants de notre maison, a une peine infinie à se faire obéir.
4 mai iSgi. — Le roi nous a décidément échappé, il est parti pour les champs et il m’est impossible de le suivre parce qu’il 11’y a pas assez d’eau pour porter les canots. Est-ce simplement plaisir de chasser ou est-ce besoin de se soustraire à l’influence de l’Évangile? Cela me préoccupe et me peine.
20 mai. — Je 11e comprends rien à la conduite du roi. Il m’a écrit des lettres si flatteuses pendant qu’il était dans les champs ! Et puis nous avons tant prié pour lui ! Oh ! que de mystères ! Comment se fait-il que Dieu ait permis que nous prissions Middleton à Natal pour l’amener au Zambèze ? Pourquoi lui permet-il de compromettre à ce point notre influence et notre mission? Pourquoi? Quand tout allait si bien !
Les affaires de la Compagnie bouleversaient les esprits. Le roi fit mander Coillard ; celui-ci partit, le vendredi 29 mai, pour Léa-
F. COILLARD
MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE
louyi, il y resta jusqu’au lundi ier juin ; il eut, avec le roi et avec Middleton, de longs entretiens au sujet du contrat avec la Compagnie. A Séchéké, les chefs et la reine Mokouaé, de Nalolo, qui y était en séjour, avaient pris parti contre la Compagnie et formaient une opposition que le roi redoutait.
Sè foula., h juin . — Ma visite à la capitale nous a fait tous passer par de grandes inquiétudes. Ce n’était pas une visite ordinaire, je me rendais à une sommation. Les affaires du pays prennent un terrible aspect. Middleton, qui se pose en champion des natifs, a soulevé une tempête qu’il n’est plus en son pouvoir d’apaiser. Il prétend que la convention est un immense achat ou plutôt la vente du pays tout entier et ces notions et d’autres sont si bien rivées dans l’esprit de Léwanika qu’elles y restent. Jamais peut-être nous n’avons crié à Dieu avec plus d’ardeur. Les mauvais traitements qu’on a fait subir à M. Baldwin1, sous un prétexte des plus frivoles, sont un avertissement pour moi. Ma personne n’est pas en sûreté. Je m’attends sérieusement à des actes de violence si les chefs de Séchéké accompagnent Mokouaé ici. La pensée seule en est horrible, mais Dieu me donnera sa grâce. J’y compte.
Le côté humiliant de ma position n’est rien. Je l’accepte. Je n’eusse pas dû m’occuper de ces affaires de protectorat et pourtant j’étais le seul moyen de communication entre les étrangers et le roi. Mais l’œuvre elle-même me préoccupe : elle est gravement compromise, si le Seigneur ne nous vient pas en aide. Le Seigneur sait que tout mon désir est que lui soit glorifié, quoi qu’il advienne de moi, qu’on me maltraite ou qu’on me tue. Mais, ô mon Dieu, ne
i . Missionnaire méthodiste qui, à Séchéké, avait été, de la part des chefs et sur l’ordre de Mokouaé, l’objet de mauvais traitements, ainsi que M. Goy qui avait voulu le protéger. Voy. Sur le Haut-Zambèze , p. 377.
ENTREVUE AVEC LEWANiKA
permets pas que ton serviteur soit martyr pour une transaction politique ! Ma vie est toute à toi, acceptes-en le sacrifice, mais ne l’abandonne pas aux hommes de ce monde pour servir leurs intérêts !
J’emportais, de ma dernière entrevue avec Léwanika et Middleton (lundi ierjuin), une- impression qui m’étouffait. Il était 1 heure quand je quittai Léalouyi, je n’arrivai qu’à 7 heures à la maison où m’attendait Christina sur des charbons ardents, «r Tout est-il bien? » me criart-elle d’aussi loin qu’elle le put. Elle avait été dans des transes, pensant qu’on me ferait subir de mauvais traitements. Pas un des cheveux de ma tête n’a encore été touché. Donc je pouvais lui répondre : « Oui, tout est bien. » Et pourtant tout n’est pas bien.
8 juin. — J’ai l’impression qu’on veut me perdre et me sacrifier à l’animosité de la nation. Le roi cède pour se sauver lui-même1.
La panique, « la terreur du roi, » s’était emparée du pays; le roi sévissait avec cruauté contre ses sujets.
i5 juin i8gi. — ■ J’espère que la parole ne lui est pas applicable : <c Dieu aveugle ceux qu’il veut perdre. » Et pourtant nous prions pour sa conversion.
i5 juillet. — Un mauvais vent souffle parmi notre jeunesse. L’école est toujours, et peut-être plus encore que précédemment, une terrible lutte. L’esprit d’insubordination, de bouffonnerie et de moquerie est arrivé à ce point qu’il
1. En novembre 1891, arrivait à Léalouyi « la nouvelle de l’établissement définitif du protectorat britannique sur le pays des Barotsis et de la reconnaissance, par la reine Victoria, du contrat passé entre Léwanika et la South - African Company. C’était tout ce qu’il fallait pour dissiper nos brouillards politiques ». Lettre de Coillard, Séfoula, 12 novembre 1891, impr. dans J. M. E., 1892, p. G9-70 ; — Sur le Flant-Zambèze , p. 391.
2 3o F. COILLARD MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE
défie presque toute discipline. MlleKiener a beaucoup à souffrir et j’ai souvent à intervenir. Le diable se démène. C’est pour lui, comme pour nous, une lutte suprême et il met tout en œuvre pour maintenir sa position et ses droits acquis de temps immémorial.
iy juillet. — (( Ne crains rien. » (Es. xliii, i .) Douce parole pour mon jour de naissance. A vues humaines, cette nouvelle année s’annonce grosse d’orages. Chaque jour nous apporte des difficultés spéciales, mais chaque jour aussi nous laisse un témoignage de la bonté et de la fidélité de Dieu et nous répète comme un écho, en montrant l’inconnu du lendemain : « Ne crains point. » Pourquoi craindre les grandes eaux et le feu quand Jésus est là et que c’est lui qui me dit : « Ne crains point. »
c< Ah ! chers amis1, que nous avons besoin d’être soutenus ! Vous qui du sommet du coteau nous regardez, luttant dans la plaine avec l’ennemi, ne vous relâchez pas, que vos mains ne deviennent pas pesantes ! Priez et redoublez d’ardeur. Le combat est rude. Nous savons bien que la victoire est certaine, mais la lutte est acharnée. Le soldat de Jésus-Christ ne cueille pas les lauriers de la couronne de vie dans un jardin ravissant où il se promène en pantoufles de velours sur des allées sablées. Nous avons déjà appris bien des choses dans l’art de la guerre, depuis que nous sommes au Zambèze, mais appris comme on apprend tout dans la vie pratique, par une expérience personnelle souvent dure et humiliante. Et puis, quand nous commencerons à devenir de bons soldats, notre carrière sera fournie ; il faudra poser les armes et céder la place à d’autres. Le regret ne peut pas être de poser les armes, mais de n’avoir
. Lettre à Georges Appia, Séfoula, 28 juillet 1891.
l’École - 2^1
pas eu, au commencement de la bataille, toute cette somme d’expérience qui eût fait de nous de meilleurs soldats.
« C’est triste d’être conscrit toute sa vie. Ce qui me fait parler ainsi, c’est qu’avec toute notre expérience du Lessouto, je crains que nous n’ayons pas encore parfaitement compris nos Zambéziens, peut-être même que cette expérience nous a nui. On dirait que nous jetons les fondements de notre édifice sur le sable mouvant : nos efforts n’aboutissent pas, depuis six ans que nous sommes dans le pays. C’est ce qui nous arrive avec l’école, cette école qui nous a donné tant de peine et de joie. Depuis le départ de Litia, la débandade s’est mise parmi nos élèves. Nous les avons ramenés un à un, à force de persévérance, et des débris de notre belle école de l’an passé, nous avions encore fait quelque chose de respectable. Mais ces jours-ci nos élèves s’en vont, ils se dispersent de nouveau. Vous voyez si je n’avais pas raison de parler de sable mouvant. Je me demande si, par cette dispersion, le Seigneur n’a pas voulu diriger mon attention plus spécialement vers l’évangélisation. Je trouvais bien quelquefois prématuré de m’enfermer avec ces garçons et de faire l’école tandis que j’aurais du parcourir le pays en annonçai. t l’Evangile. Mais Dieu m’avait évidemment donné cette tâche. Et maintenant, sans cheval et sans canot, comment faire de longues courses dans nos sables et dans nos marais? Dieu le sait. Si c’est maintenant la tâche qui s’impose plus spécialement, les moyens se trouveront. »
Les écoliers revinrent le samedi i5 août. Le lundi 17 août, l’école reprit avec tous les élèves et Coillard leur dit :
« Nous sommes naturellement contents que vous soyez revenus, mais il ne faut pas du tout vous imaginer que vous soyez précisément l’école. Vous en êtes la plus grosse, mais
2 32 F. GOILLARD MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE
aussi la plus mauvaise partie. Quand vous étiez absents, nous avions une école petite, mais délicieuse et que nous aimions bien. Maintenant que vous nous revenez, il faut que je vous rappelle une chose, c’est que l’école a une règle qui est absolue et qui ne connaît pas de distinction, pas de fils de chef, et cette règle, c’est l’obéissance. Je l’applique à tout : au culte du dimanche, au culte journalier et à la conduite de chaque élève à l’école. »
1 1 septembre. — Je ne me souviens pas d’avoir jamais senti, comme ces jours-ci, que la tâche est au-dessus de nos forces. Je me réconforte en me rappelant tout ce que Dieu a fait pour nous, comment il nous a dirigés pas à pas et comment iLa pourvu à tous nos besoins d’une manière si admirable. Tout cela ne peut pas être en vain. Dieu a sûrement un peuple dans ce pays et une grande œuvre pour nous.
Les tristesses, les révoltes, les désobéissances abondent sur la station parmi les élèves de l’école et les noirs qui sont au service du missionnaire.
« Ainsi donc tout tourne à mal dans ce malheureux pays, même ce que l’on fait pour le bien. Par moments il me semble que je vais enfoncer. Sauve-moi, Seigneur, ou je péris ! »
Le 25 septembre, l’école entra en vacances.
« Nous étions fatigués de la lutte *. Eh bien ! la dernière
i. Lettre du 12 novembre 1891, impr. dans J. M. E., 1892, p. 67 et suiv. ; — Sur le Haut-Zambèze , p. 387 et suiv.