‹ François de Bienville [microforme]Chapitre 36 sur 51 · RATS · texte numérisé non relu

RATS

— Comment ?

— C’est qu’on n’a pas pu le retrouver. Il a dû s'enfuir ou s’envoler sur les ailes de Satan!

— Palsambleu! il nous faut en finir avec cet homme! s’écria François.

— Ecoutez, Bienville, dit le comte. Si l’amiral continue à nous faire aussi peu de dommage avec son artillerie que la nôtre lui a déjà causé d’avaries, il cessera dès demain le bombardement pour se retirer avec ses vaisseaux. Le service de votre batterie devenant inutile, vous pourrez aisément vous joindre à ceux que j’enverrai tenir en échec l’ennemi campé à la Canardière. Alors, si vous rencontrez votre Anglais dans la mêlée...

— Ah ! pour le coup, nous verrons jusqu'où peut aller la chance diabolique qui semble le protéger |

— Pierre, dit le comte.

— Monseigneur ?

Bras-de-Fer se redressa.

—Va dire au lieutenant de ma compagnie des gardes, qui m'attend à la porte avec ses carabins, de venir avec eux pour emmener Boisdon. L’hôtelier logera dans la prison du château, jusqu’à ce que sa blessure lui permette de subir son procès.

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Pierre obéit, et M. de Frontenac se tournant vers les deux jeunes gens:

— Maintenant, messieurs, vous allez venir tous deux coucher au château, ainsi que Mlle d’Orsy, qui voudra bien y rester jusqu’à la levée du siège. Des voisines se chargeront d’ensevelir la vieille Marthe en votre absence. Allons.

Une foule curieuse encombrait la rue quand ils sortirent. La nouvelle des événements de la soirée s’était rapidement répandue ; et partant, comme dans la fable de la femme et du secret, dame rumeur avait amplifié les faits d’une incroyable manière.

Les commentaires allaient bon train parmi les bourgeoïs et mesdames leurs épouses, qui ne craignaïent pas de rester dans la rue, la canonnade ayant de nouveau cessé.

— Est-il donc vrai, demandait M. Pelletier, marchand de fourrures, que la place a manqué d’être emportée d’emblée ?

— Maïs certainement, répondait M. Poisson, brave épicier qui n’avait pas eu le temps de remplacer son bonnet de nuit par le chapeau pointu alors en usage. Dans sa précipitation à s'habiller, il avait mis ses chausses sens de-

vant derrière et sans remarquer la peine qu'il avait eue à les boutonner.—Maiïis certainement, et sans mon cousin Pierre Martel, dit Bras-de-Fer, qui, lui seul, a jeté du haut en bas du cap les trois premiers Anglais qui montaient à l’assaut, et a ensuite donné l’alarme, c'en était fait de nous.

— Ah! ma bonne Sainte-Anne! s’écriait une commère dont la courte jupe de droguet laissait voir une forte paire de mollets charnus.—$Sait-on s’ils étaient nombreux ?

—Nombreux ! la mère, lui dit pour s’amuser un soldat qui passait ; il y en avait déjà deux cents dans la rue Sault-au-Matelot.

— Pétronille! Pétronille! courut dire la femme à une amie. Sais-tu combien il y avait d’ennemis dans la rue Buade, lorsqu'on les a mis en fuite ?

— Non.

—Cinq cents, ma bonne! Nous l'avons paré belle, hein !

Plus loin, monsieur le premier bedeau de ta paroisse racontait, au grand ébahissement des badauds qui l’écoutaient en grelottant, les pieds nus dans leurs souliers, comment la place avait failli sauter ; l’ennemi ayant,

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disait-il avec effroi, creusé une mine épouvantable sous la haute ville. Et il était en train de leur expliquer comment un boulet, parti de la flotte anglaise, était venu miraculeusement couper et éteindre la mèche allumée sur la mine, quand les gardes du gouverneur, portant Boïisdon sur un brancard, sortirent de la maison de Louis d’Orsy.

En ce moment, monsieur le bedeau reçut un violent coup de coude au creux de l’estomac, ce qui lui fit perdre la respiration et coupa le fil de son discours.

— Rangez-vous ! criait la jalouse Boisdon, qui bousculait ainsi ceux qui arrêtaient sa marche. Je veux voir mon homme, moi!

Est-il vrai qu’on l'a surpris avec une femme dont le mari l’a blessé à mort? Ah! gredin!

sans cœur ! s’écria-t-elle en apercevant Boisdon. C’est ainsi que le ciel punit les hommes qui veulent abandonner femme et enfants!

— Allons! laissez-nous passer, dirent à dame Javotte les soldats qui emmenaient l'hôtelier et prenaient le chemin du château.

— Comment! mais où le portez-vous, comme ça?

— À la prison militaire, où votre mari res-

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tera jusqu’à ce qu’il ait subi son procès pour trahison ; car il a voulu livrer la ville aux Anglais.

— Bon ! il ne lui manquait plus que ça:

traître à son pays comme à sa femme!

Et fondant en pleurs :

— Ah ! Jean, ne t’avais-je pas dit que tes fréquentes sorties nocturnes ne te conduiraient à rien de bon!

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