‹ François de Bienville [microforme]Chapitre 38 sur 51 · Au des plus · texte numérisé non relu

Au des plus

sait la cime des grands arbres qu’il semblait alors effleurer comme d’une caresse de titan; tantôt il descendait sur eux avec furie, et, les étreignant comme à bras-le-corps, il secouait avec frénésie les vastes troncs, qui gémissaient sur leurs racines et dont les branches semblaient haleter dans cette lutte formidable.

L'effet que le vent produit, en automne, sur les arbres dépouillés de leurs feuilles, a quelque chose de lugubre, quand surtout la nuit y ajoute son horreur. Les branches dégarnies sont comme autant de bras gigantesques dont les os dénudés se croisent et s'entre-choquent dans une ronde échevelée.

On dirait une danse macabre composée de ces gigantesques enfants du Ciel et de la Terre, revenant dans les nuits d’orage lancer de vains défis à la divinité qui les a vaincus.

Cet homme dont la présence à pareille heure et dans un endroit si écarté devait cacher quelque mystère, avait, durant la dernière moitié du jour, parcouru et examiné avec soin la rive sud de la rivière, depuis les chutes jusqu'aux Marches. Bien qu’il eût herborisé pendant toute l’après-midi, il n’a-

vait apparemment trouvé que le soir la principale plante qu’il cherchait ; car, au moment où le soleil disparaissait derrière les grands arbres qui bordent la rivière Montmorency, un cri de joie et d’attente satisfaite lui était échappé.

Ayant arraché une touffe de plantes ombellifères vers laquelle il s’était penché vivement en la reconnaissant pour ce qu’il désirait, il était venu aux Marches-Naturelles, emportant sa trouvaille avec lui.

Quand le sauvage, car son teint, le tatouage qui ornait singulièrement sa figure, et son costume primitif, laissaient voir de suite à quelle race il appartenait, quand le sauvage atteignit l’endroit des Marches où la rivière n’a pas plus de cinquante pieds de large, il s'arrêta près d’une petite chaudière en cuivre qu’il avait cachée là dès le matin, et y jeta les herbes qu’il avait apportées.

Ensuite il décrocha de sa ceinture un petit sac d’où sa main superstitieuse tira doucement trois crapauds et une couleuvre, tous vivants, qu’il mit dans la chaudière et à côté des plantes. Après quoi il recouvrit ie vase de cuivre, près duquel il se coucha ronchalamment.

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se leva. Après avoir jeté quelques brassées de bois sec sur le feu, dont la flamme ainsi activée jetait des clartés fauves sur la rive d’en face, il prit une coupe d’étain qu’il avait apportée du camp anglais et se rapprocha de la rivière.

Celle-ci mugissait à plus de vingt pieds audessous de lui, et ses abruptes bords semblaient rendre impossible l’approche de tout profane. Mais l’Iroquois, qui ne faisait rien sans réfléchir, avait remarqué qu’un grand pin nouvellement tombé en travers du torrent, pouvait servir de pont d’une rive à l’autre, tandis que ses longues branches, encore vertes et très solides, descendaient jusqu’au fond du gouffre.

— À cette heure des ténèbres, murmura le sauvage, l’eau vive du torrent doit avoir plus de force pour distiller les poisons.

Et il s’élança sur le tronc d’arbre. Avisant une très forte branche qui descendait jusqu’à l’eau, dont le brusque passage la faisait osciller, le Chat-Rusé s’y cramponna d’une main et se laissa glisser vers l’abîme. C'était comme un de ces rêves fantastiques que le conteur allemand Hoffmann écrivait entre les

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Un torrent qui mugit, bouillonne, s'enfuit et se perd dans la nuit, entre les déchirures de lourds quartiers de roc ; un homme assez hardi pour affronter la mort certaine, si l’appui que tiennent ses doigts crispés vient à se rompre sous le poids de son corps; et, pour éclairer ce bizarre tableau, la lueur vacillante d’un feu qui vient tomber en plein sur le sau.

vage et fait étinceler comme autant de diamants les gouttelettes d’eau qui jaillissent sur les parois humides du rocher de la rive nord.

Lentement l’'Iroquois descendit, et lorsqu’enfin sa main gauche fut au niveau de la rivière, il cueillit dans sa coupe d’étain la crète d’une vague écumeuse qui, en grondant, s’éleva jusqu’à lui. Et retenant entre ses dents la coupe ainsi remplie, il s’aida des deux mains pour remonter.

Lorsqu'il eut repris pied sur le sol, il revint vers le feu, sur lequel il plaça la chaudière de cuivre, après y avoir glissé toutefois, pour y tenir compagnie aux trois crapauds, à la couleuvre et aux herbes vénéneuses, l’eau de sa coupe et les balles mâchées. Enfin le super-

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stitieux sauvage fit trois fois le tour du feu, et revint trois fois sur ses pas en murmurant ces paroles :

— O toi! dieu du mal, mauvais génie, sois propice à cette opération. Fais que le poison dont mes projectiles vont s’imprégner porte à mes ennemis une mort atroce, quand même la balle de mon mousquet les frapperait ailleurs qu’au siège de la vie. Et vous, plantes, mêlez votre suc mortel avec le venin du crapaud et Ja bave visqueuse de la couleuvre!

Un miaulement sinistre partit alors de la cime d’un arbre, au-dessus de la tête du sauvage qui se redressa vivement.

Comme il saisissait son mousquet, un corps opaque effleura sa joue gauche avec un rapide bruissement d'ailes, traversa le petit nuage de fumée qui planait au-dessus du feu, et remonta vers la cime de l'arbre d’où il était descendu. Trois fois ce hibou plongea ainsi vers Dent-de-Loup et trois fois 1l jeta son lugubre cri dont les ondulations se mélèrent au hurlement du vent.

— Tu m'as donc entendu, Atahensic ! * s’é-

* Atahensic était le dieu du.mal chez les Iroquois.

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cria le sauvage, et tu viens à moi sous la forme de l'oiseau des nuits. Maïs pourquoi voler ainsi à ma gauche ? Est-ce qu’en préparant la mort d'autrui j’avancerais aussi la mienne ?

Le vent faisait rage et redoublaïit à chaque instant de fureur, quand un livide éclair rompit soudain la nue, tandis qu’un éclat de foudre atteignait, de l’autre côté du torrent, un arbre qu’il tordit, broya comme un brin d'herbe et dont quelques fragments vinrent tomber aux pieds du sauvage.

Et un immense ouragan sembla vouloir écraser la forêt. Les coups de tonnerre se suivaient avec tant de rapidité, qu’on aurait dit cent pièces de canon tirant à l’envi l’une de l’autre. Quant aux éclairs, ils illuminaient constamment le ciel, qui paraissait rouge comme de la fonte ardente dans une vaste fournaise.

Cette furie des forces de la nature déchafnée dura quelque temps, puis le fracas de la foudre diminua, s’éloigna et finit par se perdre dans l’espace, après avoir encore jeté de sourds grondements. Enfin, ainsi que les lueurs mourantes d’un feu qui va s’éteindre, peu à peu se fondirent les éclairs dans les

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