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ténèbres, non sans avoir auparavant zébré l'horizon de quelques bandes lumineuses mais furtives.
La cuisson de son poison terminée, Dentde-Loup remit dans sa ceinture les balles pérétrées du venin dont la blessure devait causer la mort, et revint au camp de Whalley.
Il ne faut pas s'étonner de ce que l’Iroanoïis connût si bien les environs de Beauport, ‘l avait déjà séjourné sur les bords de lu ivre Montmorency quelques années auparavant, lors d’une expédition que les guerriers Ur sa tribu avaient poussée jusqu'à Québec, qu'ils n'avaient pas osé attaquer en voyant les habiïiants sur leurs gardes.
Le soir qui avait vu sa tentative infructueuse pour enlever Mlle d’Orsy, Harthing n'avait cependant pas trouvé le châtiment que lui méritaient ses forfaits; car Dent-de- Loup avait retenu le lieutenant par les cheveux au moment où celui-ci allait être submergé, et l’avait amené à terre où Harthing avait repris ses sens.
De retour au camp, l'officier répondit à Whalley qui l’interrogea, que la surveillance des assiégés serait d’autant plus difficile à
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tromper par la suite, qu'on s'était aperçu de sa présence dans la ville. Et il ajouta que ce n'était qu’au très grand péril de ses jours qu’il avait pu s'échapper. Mais il se garda bien de faire aucune allusion à sa tentative d'enlèvement.
Le major hocha la tête d’un air mécontent lorsqu'il apprit ainsi le peu de résultat des démarches de Harthing et de Dent-de-Loup, et dit au lieutenant :
— Dorénavant, monsieur, vous voudrez bien, ainsi que l’Iroquois, ne plus vous exposer. Nous avons trop besoin de toutes nos forces pour risquer de les affaiblir en les disséminant ainsi.
Harthing, qui maintenant comptait sur le succès d’un prochain assaut pour réaliser ses désirs, ne s’inquiéta pas beaucoup de cet ordre impératif qui le condamnait à l’inaction.
— Je l’ai trop échappé belle, se dit-il en quittant Whalley, pour regretter qu’on me ferme tout secret accès dans la ville; et je dois m’estimer aussi très heureux de ce que le major ne pourra jamais soupçonner le motif personnel qui m'a fait risquer ainsi ma vie.
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Sur ce dernier point il comptait mal; car un prisonnier que les gens de Whalley firent le lendemain, dit au major que les Québecquois veilleraient désormais à leur sûreté avec une prudence excessive. Et il raconta à Whalley lattentat contre Mlle d’Orsy par un Anglais dont il ignorait le nom, et qui avait la veille au soir pénétré dans la ville.
— Tiens ! se dit le major, Harthing ne m'a point parlé de cette circonstance |
Or Whalley, qui était de Boston, avait eu vent de la passion de John Harthing pour Mie d’Orsy quand elle avait quitté cette dernière ville.
T1 manda son lieutenant.
Celui-ci qui n’était pas préparé à cet inter. rogatoire, nia tout formellement lorsque Whalley lui demanda s’il n'avait pas essayé d'enlever une femme lors de son expédition de la veille.
Le major, surpris de ces dénégations que semblait démentir le trouble involontaire de Harthing, le renvoya sans rien dire; ce qui n’empêcha pas que le lieutenant fut sommé de comparaître devant le conseil de guerre lorsque vint le soir. Au moment où
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Harthing paraissait devant Whalley et son état-major, Dent-de-Loup quittait la rivière Montmorency pour revenir au camp.
Le chef de l'accusation portée contre Harthing était que, sous le fallacieux prétexte d’aider à la prise de la place, il ne s’y était introduit qu'avec l'intention de revoir et d’enlever une jeune Française qu’il avait autrefois connue à Boston, ce qui indiquait des rapports secrets avec l’ennemi, et que de ce premier pas à la trahison il n’y avait pas loin.
— Maudite affaire! pensa Harthing. Je m'en serais peut-être mieux tiré en confessant le fait de prime abord; maïs puisque nous avons commencé, continuons à tout nier.
Il prétendit ne pas comprendre ce que l’on voulait dire en l’accusant de sacrifier son devoir, son honneur et son pays à une pareille intrigue ; qu’il trouvait singulier qu’on aimât mieux croire un prisonnier qu'un loyal sujet anglais qui avait toujours bien servi sa patrie et son roi; que si quelqu'un avait réellement tenté d’enlever cette demoiselle d’Orsy, laquelle il avait en effet connue à Boston, ce pouvait bien être quelque autre officier qui se
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serait introduit en même temps que lui dans la ville; car d’Orsy en donnant des leçons d'escrime à Boston s'était trouvé rencontrer un assez grand nombre de jeunes gens qui avaient pu facilement connaître la sœur du jeune baron. Il termina en disant qu’il serait impossible de prouver l'accusation gratuite
qui pesait sur lui, par tout autre que ce pri-
sonnier français ; et que, d’ailleurs, celui-ci ignorait le nom de cet Anglais qui avait ainsi tenté d’enlever une Québecquoise.
— Nous n'avons pas, il est vrai, répliqua Whalley, de preuves directes de votre culpabilité; mais avouez pourtant que beaucoup de faits témoignent contre vous. D'abord, vous avez, je le sais, connu et aimé Mie d’Orsy à Boston. Ensuite, quand nous avons quitté cette dernière ville, vous avez, sous prétexte de lui faire servir les intérêts communs, amené un sauvage dont la conduite me paraît quelque peu suspecte; car il est toujours absent du camp. Il n’y a qu’un moment encore, je l’ai fait chercher partout sans qu’on l'ait pu trouver. Pourriez-vous me dire où il est ?
— Non, monsieur, mais je crois qu’il serait
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FRANÇOIS DE BIENVILLE 331 injuste de me rendre responsable des absences d’un sauvage qui ne saurait s’astreindre à une discipline aussi sévère que la nôtre.
—Bien, bien, reprit Whalley ; mais dans quel but avez-vous sollicité si vivement d’être envoyé comme parlementaire au comte de Frontenac ? Pourquoi tant d’ardeur à briguer une mission qui aurait pu vous devenir plus périlleuse que profitable, si l'ennemi avait voulu vôus faire un mauvais parti ?
— Il m'est facile, monsieur, de vous répondre d’une manière satisfaisante. Mon but étant de me distinguer dans la carrière que j'ai embrassée de préférence à toute autre, je désire prendre une très grande part à la conquête de Québec. A cet effet, je me suis d’abord allié le sauvage Dent-de-Loup, pour me servir d’espion et trouver par son entremise un lieu d’escalade facile. Voilà donc qui vous explique mon intimité avec l’Iroquois. Quant à mon empressement à être envoyé comme parlementaire, il n’était causé que par le désir que j'avais d'examiner moi-même, et en plein jour, la place que je voudrais prendre à moi seul pour me signaler davantage. Pouvezvous donc blâmer une aussi noble ambition ?
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— Hum! Non, monsieur Harthing ; certainement non. Mais en fin de compte, ne trouvez-vous pas singulière la coïncidence de votre présence dans la ville hier au soir, avec cette tentative d'enlèvement d’une jeune Française que vous avez autrefois aimée, par un Anglais dont notre prisonnier, malheureusement ou heureusement pour vous, ne connaît pas le nom? Ne vous semble-t-il pas que tous les faits que je vous ai auparavant exposés, réunis à ce dernier, contribuent à vous compromettre étrangement ?
— J'avoue que la coïncidence est assez curieuse en effet; mais, vous ayant répondu d’une manière satisfaisante sur tous les autres points, je crois que vous ne pouvez me juger
sur ce seul dernier fait qui, directement, ne
prouve rien contre moi.
— Le conseil en décidera, monsieur Harthing; car veuillez bien croire que je n’ai contre vous aucun sentiment d’animosité personnelle. Je crois vous rendre plutôt service en vous mettant à même de vous disculper des accusations de trahison qui courent déjà contre vous par tout le camp.
Comme on peut très bien le penser, Har-
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thing ne put être trouvé coupable ; mais il sortit dans une grande rage de se voir ainsi compromis. La fureur le dominait complètement quand il revint dans sa tente où il se jeta, rugissant, sur une botte de paille qui lui servait de lit.
— Ah ! puisque c’en est fait de mon amour et de ma réputation, s’écria-t-il, je ne veux plus songer qu’à la vengeance! O ma vengeance |! je te veux implacable et terrible !
— La voici, dit Dent-de-Loup qui se dressa soudain devant Harthing. Et, comme un démon tentateur, il offrit au lieutenant quelques balles mâchées dont les déchiquetures étaient remplies d’un suc noirâtre.
— La moindre atteinte de l’un de ces projectiles tuera ceux que tu hais, dit le sauvage: ces balles sont empoisonnées.
— Oh ! donne-les moi.
Et Harthing, se levant d’un bond, mit la main sur ces engins perfides.
Un éclair de satisfaction illumina l’œil de Dent-de-Loup.
Mais au moment où Harthing allait serrer les balles, il les rejeta tout à coup loin de lui en s’écriant:
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— Non! ce serait trop lâche!
Et il se laissa tomber sur son lit de camp.
Les sanglots l’étouffaient.
Un amer sourire de dédaiïn plissa les lèvres du sauvage.
— Les faces pâles ne‘seront toujours que des femmes! dit-il en ramassant avec soin les balles rejetées par Harthing.
Et il quitta la tente aussi furtivement qu'il y était entré.
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