Hisl. Univ., t. III, liv. I, chap. XX
l'épée à la main, osa chercher à retenir ceux qui voulaient suivre le glorieux fils de Goligny.
Ce n'est pas tout. Tandis que quelques hommes de cœur demeuraient fidèles au jeune héros, qu'ils avaient adopté pour modèle et pour guide,- d'autres, en grand nombre, affolés par la passion, déversaient sur lui d'odieuses calomnies, lui imputant, entre autres choses, de vouloir perdre la noblesse française. Il était, au contraire, si loin de le vouloir, si loin de prétendre porter la moindre atteinte à un ordre auquel le liait une étroite solidarité d'origine et de position, que, dominant, des hauteurs de sa conscience et de sa foi, les perturbations et les désastres enfantés par une crise formidable, il rappelait, pour les sauver, les nobles et les militaires de tout rang qui l'entouraient au respect d'euxmêmes et à celui de leurs devoirs envers Dieu et envers les hommes; belle et sainte tâche, méconnue hélas! par la plupart de ceux en faveur de qui elle fut accomplie !
A les voir déprimés par la terreur, le découragement et les obsession^ de l'égoïsme, c'en était fait, pour eux, de l'empire du devoir et des inspirations de l'honneur militaire ; il ne leur restait plus qu'à se courber sous le joug d'une capitulation imposée par l'ennemi.
Ce fut ce qui eut lieu.
Au début du mois de décembre 1587, les débris de l'armée étaient acculés dans le Maçonnais. Réunis en conseil, les chefs qui traînaient derrière eux ces débris eurent à se prononcer sur l'acceptation ou le rejet des articles d'un projet de capitulation qui leur fut communiqué par l'intermédiaire de Claude de l'Isle, seigneur de Marivaux, qu'employait le duc d'Épernon, agissant au nom du roi de France.
Ces articles étaient ainsi conçus * :
!. Mémoires de la Ligue, in-4o, t. II, p. 237, 238.
« Les François qui sont en l'armée rendront leur cor- » nettes es mains du sieur d'Epernon, pour être par luy »> envoiées à Sa Majesté.
» Auxdits François qui sont en ladite armée Sa Majesté » leur donne main-levée de leurs biens et sûreté- en leurs » maisons, pourvus qu'ils obéissent à Tédit de Sa Majesté, » lesquels aussi feront promesse à Sadite Majesté, signée de » de leur main, de ne prendre ni porter jamais les armes » que pour son service, et par son exprès commandement, » si ce n'est hors de son royaume.
» Ceux de cesdits sujets qui se voudront retirer hors du » royaume, sans vouloir obéir à son édit, et néanmoins faire » la promesse que dessus, Sa Majesté leur accorde main- » levée de leurs biens et sûreté pour s'en retourner avec les » étrangers hors du royaume. Mais quant à ceux qui ne » voudront rien du tout promettre, auront seulement sûreté » de s'en retourner avec lesdits étrangers, sans toutefois » avoir main-levée de leurs biens.
)» Et d'autant que lesdits capitaines pourroient faire » quelque difficulté à la reddition desdits drapeaux et cor- » nettes. Sa Majesté veut et entend que ceux desdits eapi- » taines qui ne bailleront leurs cornettes et drapeaux, ne w jouiront aucunement du bénéfice contenu es dits articles.
» Quant aux étrangers Sadite Majesté leur accorde passe- » port jusques sur la frontière de son Etat, du côté où ils » sont maintenant le plus près, à la charge que les colonels, » capitaines et reitmestres feront promesse à Sadite Ma- » jesté, signée de leurs mains, de ne porter jamais les » armes, en France, contre le roy, y étant appelés par ses » sujets, sans le commandement exprès de Sadite Majesté. » Et seront tenus de plier leurs cornettes et s'en retourner » en leur païs.
» Ne pourront prendre ni emmener aucuns prisonniers
» des sujets de Sadite Majesté et ne feront aucun acte d'hos- » tilité en son royaume : en quoy faisant, le roi envoiera ce » qui leur est nécessaire pour Tentretenement de ce que » dessus. »
Un seul homme, au sein du conseil, eut le courage de repousser, dans leur ensemble, les articles de la capitulation dont il s'agit, et d'affirmer qu'on devait, qu'on pouvait même, se frayer, par les armes, un passage à travers les lignes ennemies, jusqu'au Vivarais, et du Vivarais s'avancer, plus loin encore, avec une confiance qu'accroîtrait la disparition graduelle des difficultés. Cet homme fut ' Ghastillon.
Sa protestation et son affirmation demeurèrent sans effet, car, le 8 décembre, les articles de la capitulation, tels qu'ils avaient été présentés, furent acceptés et signés, à Marcigny-les-Nonnains ', par les divers chefs, même par le baron de Dohna qui, dans ses rapports particuliers avec Ghastillon, avait cependant annoncé qu'il se rallierait à l'idée de tenter un suprême efTort pour gagner le Vivarais.
Seul debout en présence de l'affaissement de tous, seul fidèle au devoir quand la défection était générale, Ghastillon, après avoir formellement refusé de signer la capitulation, n'avait plus qu'à donner aux hommes qui venaient de repousser ses virils conseils une preuve irrésistible de leur efficacité, en s'élançant avec une poignée de braves à travers les rangs des ennemis prêts à l'enserrer, en se déga-
i. Marcigny (Saône-et-Loire), arrondissement de CharoUes. — On peut considérer, comme se rattachant à la capitulation du 8 décembre, la lettre suivante du il décembre écrite par Ilenri III à l'un de ses courtisans : « Dieanous a tant favo- » risé que duoi dire a faict miracle assé pour sans arjant avoir mis en poudre seste » si puissante armée. Nous lui en devons de belles chandelies, car, come Ion dit, >» nul n'y but creu qu'il ne lust veu. 11 faut faire de larjant, car sans arjant il ne » se péult ryen plus faire. Tenés y donques la mayn tous et faictes estât de vostre » bon maistre. Adyeu. — Le onzième jour de décembre. Henry. » (Bibl. nat., mss., copies des documents mss. de la bibliothèque de Salnt-Pétersboorg, vol. 34.)
géant de leur étreinte, en luttant, de Ifeu en lieu, contre des corps de troupes attachés à sa poursuite, et en continuant, en dépit d'obstacles sans cesse renaissants, sa marche hardie jusqu'au terme qu'il se proposait d'atteindre.
Ici, il devient du plus haut intérêt d'entendre Ghastillon lui-même retracer quelques-unes des scènes qui précédèrent de peu d'heures l'exécution de son héroïque dessein.
« M. le baron de Dohna et tous ses colonels, dit-il', trou- » vèrent cela fort bon, et, de faict, me vinrent toucher en » la main, me promettre de venir ; et me prièrent de l'aller » proposer à leurs reistres. Mais, comme je bastissois d'un )) costé, il venoit des François qui défaisoient de l'autre,* » disant que l'envie que j'avois de retourner en Languedoc, » veoir ma femme, me faisoit trouver toutes choses aisées, » et que pour assurer mon chemin j'ostois bien aise d'une » compaignie; que cela seroit bien bon qui se pourroit » faire ; mais qu'il estoit impossible, tant pour la neige que » pour la stérilité du pays où on ne trouveroit rien à man- » ger, ny pour hommes, ny pour chevaux ; que les reistres » perdroient leurs chevaux par les marais où il falloit pas- » ser à la file, par des précipices où les païsans seuls du » pays estoient suffisants pour nous assommer.
» Comme je parlois au commung des reistres, on me vint » advcrtir que ces propos se tenoient à des colonels. Je y » allay aussitôt et fus contraint de me fascher contre ceulx » qui parloient ainsy, leur remonstrant qu'ils debvoient » avoir honte, et qu'il sembloit qu'ils eussent peur, ou qu'ils » eussent perdu toute l'affection qu'ils debvoient porter au » service du roy de Navarre. Quelqu'un me respondit tout » hault que personne ne luy en pouvoit rien apprendre et » qu'il monstreroit, au hasard de sa vie et à la pointe de son
i. Discours reproduit à VAppendice^ n» 31,
» espée, qu'il n'y avoit pas un plus fidèle serviteur de Sa » Majesté que luy. Je luy respondis par deux fois qu'il le » monstrast, et qu'il ne pouvoit luy en rendre plus de tes- » moignage que à ceste heure, en persuadant aux reistres » de venir; que les autres en croiroient ce qu'ils voudroient, » mais, quant à moy, je ne croirois jamais qu'il fust son » serviteur, s'il ne le monstroit aultrement. Il me dist, » encore un coup, que personne ne luy en pouvoit rien » apprendre. Alors je luy dis que sy ferois-je bien, moy, » et que, s'il me vouloit suivre, je luy monstrerois le cjie- ;) min que son honneur l'obligeoit de tenir^ qui estoit d'aller » trouver le roy de Navarre, et que je irois avec mes amis, » et que je m'assurois que Dieu me feroit la grâce de » passer.
» Et pour que je ne gagnasse les reistres, ils allèrent » dire, je pense, à l'Isle-Marivault qu'il rabatist quelque » chose de ce qu'il leur avoit exposé, et ils allèrent solli- » citer les reistres de l'oyr parler ; ce qu'ils demandèrent et » firent sans leurs colonels. Il leur proposa, ou d'emporter » les cornettes et jurer de ne retourner jamais en France » que pour le service du roy ou de l'empereur, ou de ren- » dre leurs cornettes et s'en aller en liberté.
» Je m'en allay au travers de la presse pour ouïr ce qu'il » diroit et, sur la proposition, je remonstray qu'il n'avoit » point de pouvoir de traiter, ny par charge qui peust obli- » ger le roy; et de ce qu'il disoit lors, qu'il n'y avoit aucune » seureté en cela, quoyque ce fust pour le croire des Fran- » çois que maintenoient les reistres. 11 y avoit là beaucoup » de désordre; et, comme je lui représentois que le roy » debvoit nous offrir les conditions telles que gens de guerre » pourroient recevoir, et non pas de si honteuses, qu'il » sembloit forcer nostre religion et nostre honneur, il me » respondit que nous avions encore obligation à nostre
» prince qu'il nous faisoit grâce et miséricorde. Je ne me » pus garder de reprendre ce mot de miséricorde ; mais la w fraïeur avoit tellement saisi le cœur de tous eeulx qui » estoient là^ que laschement et honteusement ils disoient : » Nous sommes perduz : il est impossible que nous puisp) sions passer; et, quand nous le pourrions faire, nous » mourrions de faim, nous et nos chevaux. Sur ces propos, » les Allemands disoient : Nous recepvrons Tune de ces )) deux conditions, et dirons laquelle, dans ce soir
» On ne se contentoit point d'avoir prins une si lasche » résolution, mais aussy on venoit pour détourner ceulx qui » vouloient venir avec moy, et mesme par offres et en me » représentant le danger, de quatre costez. »
Ghastillon repoussa avec indignation les offres et les représentations qu'on osait lui adresser.
Pour un homme tel que lui, dont la noblesse de cœur égalait la vaillance, restait un dernier devoir à remplir. Il voulut, tant fut grande, jusqu'au dernier moment, sa sollicitude pour le prince de Gonti et le duc de Bouillon, ne pas les quitter sans avoir fait auprès d'eux tout ce dont il était capable pour sauvegarder à la fois leur honneur et leur vie.
S'abstenant volontiers de parler des services qu'il avait rendus, Ghastillon, en ce qui concerne le premier de ces princes, se borne à dire dans le cours de son récit : « M. le » prince de Conty avec sa cornette blanche se prépare et » s'en va retirer dans un chasteau qu'il y avoit là auprès ; » mais d'Aubigné, plus explicite *, signale l'interv'ention protectrice de Ghastillon en cette circonstance : « La » consternation, dit-il, fut telle (parmi les reistres et les M Français) que Ghastillon, ne pouvant plus leur faire part » de conseil ni de retraicte, fit sauver le prince de Gonty