Hist, Univ., t. III, liv. I, chap. XX
FRANÇOIS DE GHASTILLON. 305
» avec vingt gentilshommes dans des maisons nobles qui » furent bien aises de le retirer. »
Quant au duc de Bouillon, Ghastillon insère dans son récit ces simples lignes, d'une brièveté significative : « Je » fis ce que je pus pour représenter à M. de Bouillon le dan- » ger auquel il mettoit sa vie, son estât et son honneur. »
Ce grand devoir rempli, Ghastillon se sentait consciencieusement libre d'exécuter son hardi dessein. Le temps pressait; le moindre retard pouvait tout compromettre; aussi ajoute-t-il :
« Voyant M. de Bouillon long à se résoudre, et recon- » gnoissant que la longueur de mon partement donneroit » loisir aux ennemis d'empescher mon passaige, après avoir » prins congé de luy, je me séparay pour aller à la teste de » ma troupe qui m'attendoit. »
Un incident grave faillit empêcher Ghastillon de rejoindre sa troupe. D'autres soldats que ceux de l'armée ennemie, mais passant de la subordination à l'hostilité, voulaient, dans des vues mercenaires, s'emparer violemment de sa personne, et y auraient probablement réussi s'il n'avait, par sa présence d'esprit, déjoué leur coupable projet.
« En allant (vers ma troupe), rapporte-t-il, vingt-cinq ou » trente reistres me vinrent quérir, disant qu'ils vouloient » parler à moy. J'ay opinion qu'à la résolution de quel- » qu'un ils me vouloient retenir * ; et, de fait, estant au » milieu d'eux, ils en parlèrent, et entendis bien qu'ils di- » soient n'avoir point asseurance de leur paiement et que les » François leur en debvoient donner seureté. M. le baron
I. « Ghastillon déclara aux reistres qu'avec cent vingt chevaux et cent cinquante » harqueOusiers à cheval, il estoit résoln de percer les dangers dont on leur avoit » fait si grand'peur. Cela leur donna un honneste k Dieu, mais non courage de le «suivre; au contraire iiz prindrent conseil de Tarrester prisonnier, pour leur » paiement, ne considérant point sa pauvreté, et qu'ils n'eussent rien pu tirer de » Iny qu'en vendant sa teste aux ennemis. » (D'Aubigné, Hist. univ», t. III, liv. I, chap. XX.)
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» Dohna me dit par deux fois, tout bas : Allez-vous-en : » M. de Gourcelles aussy. Je commençay à dire : Il est rai- » sonnable que on vous donne asseurance de vos paiements. » Quant à moy, je m'obligeroy et feroy tout ce que on voul- » dra. Mais il faut avoir M. de Bouillon: je m'en vais le » quérir; et, en disant cela, ils me font jour, et je prias le » galop, faisant semblant de m'en aller vers luy.
» Je gaigne la teste de ma troupe, fais mettre les arnaes » à la main à tout le monde, et fais quelques deux mille pas » au trot. Je pensois que M. de Glervant et Montlouet deus- )' sent venir, mais ne sais ce qui les empescha de se rendre » à Saint-Laurens où estoit mon quartier pour ce soir, et les » attendis jusqu'à minuit. »>
Immédiatement après ces derniers mots viennent quelques lignes par lesquelles se termine le récit ; les voici : « A minuit je partis, et en cinq jours je me rendis en un » chasteau, en Vivarets, appelé Retorcou *, où il y a garni- > son pour nous, ayant rencontré de très-grands dangers » sur mon chemin, desquels Dieu, par sa grâce, m'a » retiré. »
Quel extrême laconisme, inspiré, sans doute, par un excès de modestie !
Ce laconisme nous laisserait dans l'ignorance des prodiges d'énergie et d'habileté accomplis par Ghastillon, dans sa retraite, si l'un de ses meilleurs lieutenants n'avait pris soin de nous en donner une idée, par l'exposé de divers détails qu'il importe de recueillir ici, car ils sont pleinement
i. " Ghastillon ayant appelé qui le vonloit suivre, il se sépara quelques-uns des » siens qui, pour faire leur paix, en portèrent l'avis au camp du roy. De là Maa- ») delot et le comte de Tournon, commandez de le suivre, l'abbayèrent cinq jours » environ sans le mordre, et ne meslèrent dans la retraite des siens qu'une fois; » mais leur ayant tourné teste, les remena battant et mit en telle peine le gros, >i qu'avec plus de patience, demi-mort de lassitude et de toutes sortes de misères, » il se traîna jusqu'à un château du Yivarais nommé Retorcou, tenu par ses paré» tisans. » (D'Aubigné, Uist. univ,, t. lU, liv. I, chap. xx.)
à Thonneup de Ghastillon, avant tout, puis aussi à l'honneur des officiers et des soldats qui le suivirent.
Toutefois, avant de laisser parler le courageux et véridique P. de Saint-Auban *, disons un mot de ces officiers et de ces soldats.
Les seuls officiers dont il soit fait mention comme ayant pris part à la retraite dont il s'agit furent P. de Saint-Auban, de Mouy, de Besignan, de Reboul, de Lyramônt, de La Legade, d'Oyville et Chamerolles.
Quand aux soldats, quelle qu'ait été leur bravoure, il n'en est pas un seul dont on connaisse le nom.
Quel fut exactement le nombre des hommes de guerre, tant officiers que soldats qui accompagnèrent alors Ghastillon?
Pour tenter de résoudre cette intéressante question, nous devons d'abord nous appuyer sur une déclaration émanée . de Ghastillon lui-même, qui, sans y répondre directement, il est vrai, nous met du moins sur la voie de la solution. N'oublions pas, en effet, qu'en parlant aux reîtres du baron de Dohna, il leur avait assuré qu'avec cent vingt cavaliers et cent cinquante arquebusiers à cheval, il percerait le» lignes ennemies. Si ces deux cent soixante-dix combattants lui suffisaient, croyait-il, pour exécuter son entreprise, les eut-il, du moins, à son départ? Et s'il ne les eut pas, s'abstint-il d'agir? Non, car il est certain qu'il partit, on n'étant suivi, ou que par cent cavaliers et quelques arquebusiers
1. On a dit,, avec une parfaite justesse d'apprécialion, au sujet de ce recommandable écrivain militaire : « La belle retraite que lit Ghastillon, depuis la Bour- » gogne jusqu'au milieu du Vivarais, donnant un combat, presque chaque jour, est y* très bien décrite dans les Mémoires de J. Pape, seigneur de Saint-Auban, que » du Boucheta fait imprimer dans les preuves de YHistoire de la maison de Coligny, » La négligence des historiens ne leur a pas permis de faire usage de ces mémoires, » qui ne sont guère plus connus que s'ils n'avaient jamais été imprimés, non plus » que la retraite de Chastilloriy Vune des pltis belles qu'on lise dans Vhistoire. » (Aubaïs, Pièces fugitives^ etc., t. U, p. 47, note 8.) •
seulement, ou que par cent cavaliers et cent arquebusiers au plus. Ce fut avec cette simple poignée d'hommeâ, électrisés par son exemple, que, sans hésitation, il affronta les périls du passage, et que, de fait, il passa.
Le double témoignage de Matthieu et de Brantôme, sur ce point, est précis.
« Ghastillon, écrit Matthieu ', empoignant l'occasion d'une » salutaire retraite bien à propos, proteste de ne rendre ses » drapeaux qu'au roi de Navarre, prend la brisée de Roanne, » pour se retirer avec cent bons chevaux et quelques arque- )) busiers... Les vieilles gens doivent demeurer au conseil ; » il faut que les jeunes marchent... Je fait plus d'estat d'un » jeune capitaine duquel la vertu et la vaillance est crû avec , » Tage et tel que, sans mentir, notre France a reconnu en » Ghastillon, qui, en moins de quatre mois, environna une » grande partie de la France, à travers mille dangers, en- ») gagé en des lieux où il ne trouvoit rien en teste, ny à dos, » ny à costé, qui ne s'opposât à son dessein, et s'estant bra- » vement développé de la mutinerie des reistres et de la » meslée de la Ligue, quoique le comte de Tournon et Man- » delot luy estassent tout autre moyen de passer que par les » armes, si les traversa-il comme un foudre qui esclate et » renverse tout ce qu'il rencontre, et fit connoistre que la » vaillance d'un cœur généreux n'est sujète aux longues ré- » solutions qui ne s'exécutent qu'en paroles. »
« M. de Ghastillon, dit Brantôme *, fils de ce grand admi- » rai, et qui commenroit déjà h le suivre de près, en ses » valeurs et vertus, ne voulut jamais signer ceste composi- » tion (du 8 décembre 1587) ; tant s'en faut, qu'il répugna
1. [listvirr de France, 1631, in-fs 1. 1, liv. Vffl, p. 537. - Jean de Scofûer, anteoT d'un tHrril inséré dans les Mémoires de ia Liyue, dit L UI, p. 395) : « Ainsi passa • le sieur de Ghastillon avec environ cent fmtis chevaux et quelques arquebusiers » à cheval, >»