Bibl. naU, mss. r. Ir., vol. i,i\t, f
dM FRANÇOIS DE CHASTILLON.
Ion disait : « Monseigneur, je suis très marry du mauvais » succès de Tarmée, laquelle nous avons eue en France, » ces mois passez. Je vous puis bien tesmoigner du bon » debvoir que M. le baron Dohna particulièrement y a fait, » et messieurs les colonels. Et quoy qu'on dise, M. de la Hu- » guerye s'y est comporté en homme de bien et en bonne » conscience, pour le moins en tout ce que j'ay vu et aperçu » de luy. Pour moy, je suis bien fasché que je n'ay pu estre » tousjours auprès de M. le baron Dohna et de vos reistres, » ccfmme ils ont tousjours demandé et je Tay tousjours » désiré, pour ce que je voyois qu'il estoit raisonnable. J'ay » témoigné de la vérité partout, et en ay fait un discours, » lequel j'ay envoyé au roy de Navarre, par lequel on » remarque que les François seuls sont cause, pour leur » avarice, ambition et mauvaise volonté, de tout le défaut » de cette armée ; et devant Dieu, j'en rendrai tousjours » témoignage. Ce mauvais succès ne doit point refroidir » nos amis de nous ayder, mais seulement pourvoir, sur » cette expérience, à ce qu'un semblable mal ne puisse )) arriver ; et Dieu bénira leur intention et fera que tous les » gens de bien employèrent leurs vies pour leur faire ser- » vice, comme pour certain je vois un chacun, depuis le » plus grand jusqu'au plus petit, fort bien disposé à faire » tout ce qu'on sauroit désirer pour le bien public. »
Chastillori était-il fondé à disculper certains personnages des imputations dirigées contre eux, et à faire peser sur certains autres la responsabilité des désastres subis par Tarméo dont il s'agit? Oui; et ce qui le prouve, c'est un important passage des Mémoires de La Huguerye \ Cet
!. T. III, p. 220. — Voir Aar les plaintes, accusations, défenses et récriminations qui se produisirent de part et d'autre apr^s la dissolution de Tarmée dite de secours^ les documents intéressants qtt*a recueillis et condensés avec le plus grand soin M. le baron de RublCf dans son Introduction (p. xii à xxi) an tome m dés Mémoires de Là Huguerye,
ancien membre du conseil militaire de Tarmée s'exprime ainsi : « M. de Yilleroy avoit dict avoir tous mes mémoyres )> et ceux de Guitry, de Glermont et de Malroy, et que, les » ayant confrontez devant le roy, Sa Majesté et tous ceux » de son conseil qui y assistoient avoient jugé évidemment » que tout le mauvais mesnage de ladite armée est venu » dudit Guytry et de Beauvoir, son beau-frère, ausquelz le » roy en veult grant mal et nous en descharge, conformé- » ment aux lectres escriptes par M. de Ghastillon au sieur » duc Casimir, apportées par le sieur de La Roche-Ghan- » dieu, en date du dix-septième jour de febvrier, audit an » (1588), par lesquelles il asseurait le semblable, et en » avoit envoyé ung discours, à ceste fin, au roy de Na- » varre. »
On voit suffisamment par là de quel poids pesait la parole de Ghastillon dans les appréciations auxquelles se livraient les hommes d'Etat et les plus grands chefs militaires de son époque, et quelle valeur prépondérante les uns et les autres attachaient à un témoignage émané de lui. Aussi, fut-ce sous l'influence de ce témoignage que le roi de Navarre se trouva amené à dire * : « Si, en nostre armée estrangère qui » a esté dissipée, il y eust eu tant soit peu de conduite, » d'union et de magnanimité, les affaires des ennemis de » Dieu et nostres eussent esté en très-mauvais estât. »
La belle conduite du fils de Goligny dans la désastreuse campagne de 1587, et son héroïque retraite à Tissue de cette campagne, accrurent sensiblement Testime qu'inspiraient, depuis plusieurs années, au roi de Navarre sa vaillance et la générosité de son caractère.
Ge roi se distinguait aussi par une générosité de même nature; et il est fort probable qu'une preuve qu'il en donna,
1. Lettre du roi de Navarre à Ségnr da 4 avril 1588. (Bibl. de l'Institut de France, fonds Godefroy, vol. 261.)
à regard des troupes suisses rentrées dans leurs foyers, après la campagne de 1587, fut le résultat des communications qu'il avait, à leur sujet, échangées avec Chastillon et des conseils de clémence que celui-ci lui avait fait agréer. A ce point de vue, les lignes suivantes, tirées d'une lettre que le roi de Navarre adressa, le 24 mai 1588, au bourgmestre et au conseil de Baie méritent d'être reproduites comme faisant honneur à ce monarque et à son lieutenant* :
« Magnifiques seigneurs..., je ne puis assez louer vostre » vertu et magnanimité, en ce qu'après un si grand acci- » dent comme est celuy qui est arrivé en l'armée de nostre » secours, et en particulier à vos régimens, non-seulement » vous n'avez perdu courage, mais aussy vous avez sup- » porté vostre perte avec une résolution et constance très- » louable et remarquable recognoissance, que Dieu vous a » permis les propositions et délibérations, et s'est réservé » la disposition des événemens, pour en ordonner ainsy » qu'il luy plaist. Je vous diray, au reste, magnifiques sei- » gneurs, que ce me sera un grand contentement d'enten- » dre que vous ayez procédé, à l'encontre des chefs et capi- » taines de vosdits régiments plustost par la voye de la » douceur que vous avez accoustumée à l'endroict de vos » subjects, que par la rigueur de vos ordonnances et règle- » mens militaires, quelque faulte qu'on leur puisse imputer, » vous contentant des chastimens qu'ilz ont reçus de la » main de Dieu, laquelle, à mon grand regret, ilz ont » trouvée fort apezantye sur eux. De quoy je vous prie » derechef fort afi*ectueusement. Et pour ce que le sieur de » Réau ne m'a rapporté de vostre part quelle estoit vostre » intention sur le faict de leurs paiemens, avec ce que j'ay
i. Archives de Baie, L. 117, n» 89.
» ignoré jusques icy quelle composition les colonnels et ca- » pitaines avoient fàicte, j'ay différé de luy bailler pouvoir » pour en adviser avec eulx, jusqu'à ce que vous m'ayez » faict ce bien dé m'informer et esclaircir plus amplement » de l'un et de l'autre ; le vous renvoyant cependant » exprès, etc. »
Chastillon, au milieu des préoccupations qui l'assiégeaient en Languedoc, reçut la nouvelle d'un événement que rien n'avait pu lui faire pressentir et dont la douloureuse gravité le frappa au cœur. Condé, qu'il espérait revoir .bientôt, venait de mourir subitement, le 5 mars, à Saint-Jean-d'Angely. La mort de ce prince était attribuée à un empoisonnement, auquel, disait-on, des personnes de son entourage immédiat n'étaient point étrangères; tragique dénouement d'une noble existence, maintes fois traversée, dans la brièveté de son cours, par d'amères épreuves !
A tant d'autres crimes, ayant, en peu d'années, ravi à Chastillon les principaux membres de sa famille s'ajoutait ainsi un crime qui creusait, à ses côtés, un nouveau vide. L'amiral, son père, Louis de Bourbon, son cousin, Téligny et Guillaume de Nassau, ses beaux-frères, avaient succombé sous les coups des assassins; d'Andelot et Odet, ses oncles, avaient péri de la main des empoisonneurs ; et maintenant périssait, victime de ces derniers, Henri de Bourbon. Quel surcroît de deuil imposé à Chastillon, si profondément atteint déjà dans ses affections de famille !
Perdre Condé, c'était pour lui perdre l'ami de son enfance et de sa jeunesse, celui qu'il considérait et chérissait comme un frère aîné, et qui, à bien dire, Tétait, car l'amiral avait fait du fils de Louis de Bourbon et d'Eléonore de Roye son enfant d'adoption. Et non seulement cela : mais en pleurant la mort de Condé comme celle d'un membre de sa famille auquel il était étroitement attaché, Chastillon pleurait aussi
la perte de Tun des plus fermes soutiens de la cause des réformés français, d'un prince chrétien qui, jusqu^à son dernier soupir, était demeuré fidèle aux pieux enseignements de son admirable mère et à l'exemple d'un dévouement dont, après elle, Louis de Bourbon avait donné des preuves éclatantes.
Le roi de Navarre, lui aussi, pleura la mort de Condé* ; mais que ne l'imita-t-il, comme fils ! Or, on ne le sait qne trop : un jour vint où, avec une légèreté de cœur et une facilité de concessions que rendaient inexcusables les solennels avertissements et les judicieux conseils d'amis dévoués, il sacrifia à de faux calculs politiques les suprêmes recommandations d'une mère telle que Jeanne d'Albret et déserta sa foi.
Dans les rangs des réformés, les regrets causés par la mort de Henri de Bourbon furent unanimes et durables.
« Longtemps, dit sur ce point d'Aubigné*, le parti des » réformés sentit cette perte, comme d'un prince pieux, de » bon naturel, libéral, d'un courage élevé, imployable par- » tisan, et qui eust esté excellent capitaine pour les armées » reiglées et florissantes ; car ce qui lui manquoit, aux » guerres civiles, estoit, qu'estimant la probité de ses gens » à la sienne, il pensoit les choses faites quand elles étoient » commandées. »
De Thou est plus explicite : « Henri de Bourbon, dit-il ', » né d'un père renommé pour son courage, ne dégénéra
1. Si Ton regarde de près aux larmes du roi de Navarre on les voit, il est Trai, cooler en public, mais aussi s'arrêter complètement dans l'intimité de certaines oonûdences, où la sécheresse des yeux correspond à celle du cœur. Est-ce donc nœ Intense douleur que celle de ce roi écrivant à Corisande en lui parlant du cousin qu'il a perdu : « Je le plains comme ce qu'il me devoit estre, non comme œ qn'il » m'estoit. » (Lettre à Corisande du iO mars 1588. — Rec. des lettres missives de Henri IV, t. 11, p. 343.)
%, Uist, Univ., t. Ill, liv. I, cl), XXII.