Bist. univ,, t. VU, p
FRANÇOIS DE C»ASTILLON. 329
» point des grands exemples qu'il lui avait donnés ; également » brave et plein d'humanité, ferme et d'une affabilité admi- » rable, prudent et libéral, grave et éloquent, il avoit tout » le mérite qu'on peut souhaiter dans un prince : M ne lui M manquoit qu'un peu de bonheur ; mais la fortune lui fut u toujours contraire, et depuis le premier instant de sa »> naissance jusqu'à celui qui termina ses jours, à l'âge de » trente*cinq ans, il se vit sans cesse en butte à des revers. »
Sujet de deuil pour les réformés et leur chef, la mort de Gondé fut un sujet de joie sauvage pour les ligueurs. Ici encore, écoutons de Thou* :
« Le roi de Navarre, cousin du prince et qui l'aimoit » comme son propre frère, fut très-sensible à sa perte et ne » put même retenir ses larmes lorsqu'il apprit la nouvelle » de sa mort, répétant souvent qu'il avoit perdu son bras » droit. Il se transporta sur-le-champ à Saint-Jean-d'Angely » et prit aussitôt toutes les mesures nécessaires pour faire » punir les auteurs d'un tel attentat* Au contraire, le
1. nut univ,, t. vn, p. i81. — « Le prince (Condé), dit P. de l'Estoile (Mémoires^ » édit. de 1875, t. ni, p. 130), fnt regretté de tous les bons François, mais princi- » paiement de ceux de la religton, qui perdirent en .Ini un grand appui et le » meilleur chef qu'ils eussent; comme au contraire les ligueurs et les Lorrains » en firent feux de joie pour avoir perdu le plus grand ennemi et le plus mauvais » qu'ils eussent jamais sceu avoir; car il estoit tousjours le premier aux coups et » le dernier à la retraite, et qui ne disoit jamais : va là, mais qui y alloit lui- » mesme, comme Gaesar; an iPeste, prince entier en sa religion, homme de bien i> en icelle, selon le tesmoignage mesme de ses plus grands ennemis, qui craignoit » Dieu et halssolt le vice, chose rare en un prince; aïant un cœur vraiment roïal et » héroïque, jaloux extrêmement de la gloire et de l'honneur. »
2. « Monsieur de Ségur, je ne vous sçaurois dire l'extrême regret et desplaisir » que j*ay receu de la pefte si notable et importante que nous avons faite de feu » mon cousin, monsieur le prince, et combien la façon de aa mort si exécrable a » contriaté et affligé mon âme. Je suis après pour avérer oe crime d'autant plus » abominable qu'il est domestique. J'ay écrit au roy afin de faire rechercher et » amener seurement en ceste ville le page nommé Belcastel, qui en est le principal » instrument, pour le confronter aux autres prisonniers accusez de ce crime, et » pour mieux instruire le procès. Nous sommes en un misérable temps, puisque les » plqs grands et ceux qui font profession d'honneur et de vertu suivent des voies B si exécrables. » Lettre du roi de Navarre à Ségur du 4 avril 1588. (Bibl. de l'Institut de France, fonds Godefroy, vol. 961.)
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» peuple de Paris, qui étoit alors occupé à gagner le jubilé » que le pape venoit d'accorder, fit des réjouissances, à la » nouvelle de cet accident, persuadé que cette mort étoit un » coup. du ciel, et que c'étoit à ses prières que Dieu avoit » accordé la fin imprévue de cet ennemi de la religion, car » les prédicateurs de la Ligue ne donnoient pas d'autre nom » au prince*. Les gens sages, de leur côté, convaincus que, » dans cette guerre, il s'agissoit moins des intérêts de la » religion que de ceux de TEtat, ne pouvoient s'empêcher » de regretter un si grand homme qui, dans les circonstances » où le royaume se trouva, par la suite, aurait pu devenir » défenseur de la nation. »
Défenseur de la nation ! tel était le titre que pouvait, pour sa part, revendiquer et que justifia par ses actes le roi de Navarre, dans la lutte engagée contre lui et ses partisans par des ennemis acharnés.
Loin de se laisser abattre, il se montrait plus ferme que jamais, en adressant à des hommes investis de sa confiance ces paroles : « Les accidens et inconvénîens passés ont » redoublé en moy le courage, le zèle et la diligence. Chacun » est bien résolu '. »
Nul, assurément, ne Tétait plus que Chastillon, parmi les membres du conseil privé du roi de Navarre, et parmi ses lieutenants. Il le prouva, en accomplissant, dans le courant des mois d'avril et de mai 1588, de brillants faits d'armes, auxquels prirent part, à ses côtés, Turenne et Lecques. Il
i. La Ligue tentait alors de faire assassiner le roi de Navarre. « Il se tronva, » écrivit ce prince, dernièrement que j'estois à Nérac, un soldat lorrain qui se » disoit gentilliomnie frison, qui me vint présenter requeste, retournant du jardin, » en délibération de me tuer. Le cœur lui faillit lors, et le jour mesme il fut » soubçonné; ayant esté pris par mon prévost. il ne tira rien de lui. Depuis, mes » ofilciers de Nérac l'ont mis à la géhenne, et a confessé qu'il estoit venu pour me » tuer d'un poignard, etc. » Lettre à Ségur, du 4 avril 1588. (Bibl. de l'Institut, loc* cit.)
2. Lettre du roi de Navarre à Ségur^ du 4 avril 1888, toc, cit.
emporta d'assaut le fort de Sainte-Anastasie, et se rendit maître de Remoulias ainsi que de plusieurs autres places voisines de Nîmes.
Cependant, des événements d'une gravité exceptionnelle s'accomplissaient au loin et menaçaient de plus en plus les réformés. Paris avait en mai sa journée des barricades ; la Ligue imposait, en juillet, à une royauté avilie Tédit d'Union ; et, en octobre, s'ouvraient à Blois, les séances d'une assemblée, affublée du nom d'états généraux.
Ce fut alors que s'éleva avec force contre les votes émis et à émettre par ces étranges états une assemblée générale des réformés qui, du milieu de novembre à celui de décembre, siégea à La Rochelle.
Le roi de Navarre, qui l'avait convoquée et qui la présidait, adressa au roi de France une requête dans laquelle, h titre de représentant et de protecteur de ses coreligionnaires, dont la Ligue avait juré l'extermination, il réclamait la liberté religieuse, la restitution des biens confisqués et, en tant que de besoin, la convocation d'un concile national. A ces chefs de réclamation s'ajoutait une protestation formelle contre tcfttt vote qui aurait été ou serait émis en sens contraire par les états tenus à Blois. . L'assemblée de La Rochelle, sans se faire illusion sur le sort réservé à une requête qui, en tous cas du moins, témoignerait de son énergie à soutenir des droits imprescriptibles, s'apprêtait à faire face aux dangers de la situation. Elle prit toutes les mesures défensives que commandaient les circonstances, et en assura l'exécution avec un tel soin, qu'aucune de ces mesures ne demeura sans effet.
Dans les derniers jours de décembre, Blois devint le théâtre d'un crime accompli par les ordres et sous les yeux de Henri III : le duc de Guise fut assassiné.
Ce crime, dans lequel Henri avait espéré trouver un
moyen de délivrance personnelle, eut au contraire pour^fiét d'aggraver sa situation, en excitant chez les ligueurs, dans les provinces comme à Paris, un redoublement de fureur qui se traduisit par des imprécations, des complots, des insurrections et des prises d'armes, bientôt suivies d'hostîlités menaçantes.
Quelle était, en regard de la situation si fortement compromise du roi de France, celle du roi de Navarre ? Loin de subir un amoindrissement quelconque, elle tendait à se dégager peu à peu des dangers et des énormes difficultés qui Tenserraient.
En même temps que, dans le conflit des passions déchaînées, devait, à dater de janvier 1589, grandir le rôle de Henri de Navarre, celui de Ghastillon, à ses côtés, devait aussi se développer dans de plus larges proportions que par le passé , et, cette fois, principalement au centre de la France -
Les exigences du service avaient appelé Ghastillon, dès la fin de Tannée 1588, à s'imposer de nouveau un sacrifice, dont soufi^rait toujours son cœur, dans sa vie d'abnégation, celui de se séparer de sa femme et de ses enfants. Ce sacrifice avait été d'autant plus grand, que la santS, alors chancelante, de Marguerite d'Ailly réclamait des ménagements et des soins dont il eût voulu l'entourer. Il avait laissé la jeune mère et ses fils à Montpellier, dans la pensée que le séjour de cette ville serait moins dangereux que celui de toute autre, pour elle et eux, en ces temps troublés, et il était venu rejoindre le roi de Navarre au sein de l'une des provinces de l'Ouest.
Ce prince marchait, en janvier 1589, au secours de La Garnache *, lorsqu'il fut atteint d'une forte pleurésie qui
i. « La Garnache est composée de ville et chastean, assise es marcbe$ de Poiton » et Bretagne, tenant toutefois pins de Poitou. Elle est distante de la mer environ o trois lieues. » (Méîn, de la Ligue, t. II, p. 539.) — Il est parlé du siège de La Garnache, ibid., p. 538 à 554,
causa, antoar de lui, les pins vives inquiétudes '. Réduit à rinaction , il choisit Ghastillon pour le remplacer dans le oommandement de Texpédition , que La Trémouille s^était vainement flatté d'obtenir. Au mécontentement de ce dernier, Ghastillon ne répondit que par un procédé délicat : « 11 vint tenir son conseil au logis de La Trémouille, comme » pour Tapaiser par cette déférence *. » L'apaisa*t-il , en effet? On ne sait ; toujours est*il que, mal secondé dans les efforts qu'il fît pour sauver la place, il eut le regret de la voir capituler.
Le roi de Navarre, dès qu'il fut rétabli, reprit le commandement de ses troupes.
Jugeant opportun de concentrer désormais entre les mains d'un colonel général la direction de son infanterie, il confia cette direction importante à Ghastillon. On lit dans les provisions de la charge qu'il créa ainsi en sa faveur * :
« Dès le commencement des présens troubles, ayant re- » couru aux armes pour nous opposer à la violence de ceux » qui, sous le nom et prétexte de la Ligue, tâchent de s'agran- » dir par la ruine et la dissipation de cette couronne, nous » aurions donné les estSts et charges de colonnels de nostre )) infanterie à nos très-chers et bien-amez cousins les sieurs » de Ghastillon et comte de La Rochefoucaut ; et depuis, u ayant nostredit cousin de La Roche quitté et remis en nos » mains sondit estât et charge, nous en aurions pourveu » nostre très-cher et bien-amé cousin le vicomte de Turaine, » lequel pareillement et depuis peu de jours se seroit volon- )) tairement démis dudit estât et charge de colonnel de
1. « Le roy de Navarre, prenant le droit chemin de La Gàmache, tomba malade » d'une grande pleurésie au Champ-Saint-Pierre, qui donna grande alarme, à tout » son parti, notamment aux Rochellois, qui passoient les nuits dans les temples » en prières pour sa santé. » (D'Aubigné, Hist. unir., t. III, liv. H, ch. xvi.) — Voir aussi Mém. de la Ligue, t. n, p. 552, 553.