Çibl. nat., mss. f. Ir., vol. 3,564, f
358 FRANÇOIS DE CIIASTILLON.
« Sire,
« Pour ce qu'il y a desjà ung mois que je suis arrivé en » ce pays, sans avoir encores receu aucunes dépesches de » Vostre Majesté, j'ay estimé estre de vostre service l'en » advertir, afin de commander, sy d'adventure mon homme » qui les porte s'estoit perdu, comme je l'estime, qu'elles » soyent refaites et que promptement on me les renvoyé ; » car il est impossible, en ce pays, sans donner une bataille, » de lever des trouppes, sans des commissions bien expresses, » M. de Montmorency n'y prenant nul plaisir.
» A mon arrivée, je le suis allé trouver; je luy ai fait » entendre l'exprès commandement que Vostre Majesté » m'avoit donné de l'honneur qu'elle luy fait, pourvu qu'il » vous aille trouver, les belles et honorables occazions quy » se présentent auprès de vous pour luy, en servant à Vostre » Majesté et à l'Estat, duquel il est le premier officier; comme » vos affaires succèdent à veue d'œil, quy est un tesmoignage » de la bénédiction de Dieu sur vous et ceux quy sont auprès » de Vostre Majesté; qu'estant assisté, il y a apparence, » qu'à ce printemps, vous donnerés un grand coup, luy » particularizant vos dessains et la facillité de les exécuter; » que vostre intention est qu'il donne un bon ordre en Lan- )) guedoc avant en partir, et qu'il vienne vers vous avec les » meilleures forces qu'il pourra.
» Sur cela il me fist un long discours de l'affection extrême » qu'-il a à vostre service, qu'il ne désire rien plus que de )) vous obéir, mais qu'il prévoyoit de grandes difficultés sur » l'ordre qu'il laisseroit en ceste province pour vostre ser- » vice, et me demanda sy je ne luy avois pas apporté son » pouvoir. Je luy respondis que Vostre Majesté ne vouloit
» pas qu'il en sceust gré à personne qu'à vous-mesme, et » que de vostre main, en l'embrassant, vous luy vouliés » bailler. Je reconnu qu'il eust quelque déplaisir de cella, » car il me dit que tout le monde fesoit courre le bruit que » je le devois apporter; que cela n'estant point, chacun en » demeureroit estonné et devizeroit là-dessus.
» Parce que M"'' de Montmorency ne l'avoit point veu » encores et que je n'avois rien par escript pour luy montrer, » je prins jour de le retourner trouver après qu'il auroit un » peu devizé avec elle.
» Sur cela je n'oublieray pas de dire que M. de Rieux, » que j'ay trouvé près de M. de Montmorency, a très digne- » ment et fidellement servy Vostre Majesté, tant en venant, » qu'icy, et croy qu'il n'a point ser\y de peu.
» M"*" de Montmorency a fait rage par les chemains et » icy de parler pour Vostre Majesté, de façon qu'elle a )> estonné plusieurs gens de la Ligue de toutes calités, et » cachés et découverts. M"'* de Rive n'en dit pas moins; et » sollicitent à corps et à cry M. de Montmorency de vous » aller trouver, se prenant à belles injures contre cens qui » lui dissuadent le voyage.
» Estant adverty de tout cecy par lettre d'elles, je vay à » Pézenas retrouver M. de Montmorency. Je commence à le » presser de m'asseurer de son voyage ou me permettre de » faire une levée de gens de guerre, que je trouve de la meil- » leure volonté que je les ay jamais veus, car tout le monde » vous veut aller trouver. Ceux que j'avois avec moy de ce » pays ont rapporté de grandes plumes; les petits enfans » courent après eux; tout le monde croit qu'ils sont tous » riches; et puis il nous est permis de leur en conter, pour » ce que nous venons de loing ; de façon que ils me pressent » de marcher et ont peur que Paris ne se prenne ?ans eus. » Sy j'avois, à ceste heure, mes commissions, j'aurois
» plus de gens que je ne voudrois, et me cousteroyent moîngs » qu'ils ne feront quand ils seront refroidis.
» Pour M. de Montmorency, il a à faire sa trêve ; il est » menasse des Ëspaignols. Il ne sçait qui laisser à son fils, » pour la jalouzie de M. de Mirepois, du comte d'Ambijou, )> de M. de Vantadour, de M. de Tournon. Il est vîeus, il » désire le repos; il sçait que vous n'aimés que la peine. Il » trouve toutes choses faciles en ce pays, pour ce qu'il fait H ce qu'il veut, et qu'il y est accoustumé ; ce qu'il n'a point » essayé, il l'apréhende ; le serain lui fait mal. Il a plusieurs » empeschemens, mais une volonté rézolue de vous faire » service et une affection extresme, à ce qu'il m'a dit, de
» vous aller trouver, tost ou tard. Je pense que de Carcas- » sonne où il est, il vous dépeschera M. de Coulonbières, » afin que par un gentilhomme de qualité il vous face entenw dre sa bonne volonté à vostre service et Testât du pays ; » et croy qu'il voudra essayer par luy d'avoir son pouvoir, » lequel, s'il pouvoit l'obtenir, le contenteroit infiniment.
» Je sçay que Vostre Majesté aime les lettres courtes; je » sçay aussi qu'elle prend plaisir à ouïr les particularitez » des affaires. Si je suis trop long, c'est pour vous plaire en » cella, attendant vos volontez.
» J'achèteray des armes; je parleray aux capitaines; tout » sera prest; et sy je puis persuader M. de Montmorency, » je me mettray aux champs, bien que je trouve cela diffiw cile sans le fascher, car il veut un mal de mort à M. de » Ohambaud, pour s'estre opiniastré de faire sa levée, et a » voulu marcher; mais on l'a tant traversé qu'il a esté » contraint de s'arrêter en Provence, où il est avec mille » arquebusiers, auprès de M. de La Valette, et cinquante » ou soixante bons chevaux. Je fais estât de le mener avec » moy; q'est un brave gentilhomme et qui vous contentera » fort, à mon opinion. M. de Saint- Auban m'est venu trou-
» ver, qui a la volonté et le moyen de vous mener une belle » troupe de gens de cheval. Je vous supplie très-humble- » ment avoir agréable que je le meine avec moy, car je me » fay fort que Vostre Majesté en sera très-bien servye,
» Sire, j'avois oublyé de faire entendre à Vostre Majesté » que en passant à Limoges, j'ay trouvé ce peuple fort » devotieus à vostre service, M. de Ventadour fort désireux w de se rendre au service de Vostre Majesté. En passant à » Orillac, j'y vis M. deMoreze, lieutenant de M. de Rastignac, » qui est fort vostre serviteur; il me dit que M. du Meine » mandait toute la noblesse de son costé et que, sy Vostre M Majesté advertissoit de bonne heure vos serviteurs, vous » en auriés un fort bon nombre tant à pied qu'à cheval. » En faizant mon chemin, j'ay trouvé le scindic de Rodés » qui portoit force dépesches de M. du Meine en ce pays-là. » Je les ay envoyé à M. de Bournezel, qui commande pour » vostre service en Rouergue; j'en ay retenu, que j'envoye » à Vostre Majesté. J'ay eu trois autres prisonniers, desquels w j'aurai deux ou trois mille escuz dont j'achetteray de » belle armes, afin que Vostre Majesté prenne plaisir aux w troupes que je vous mèneray.
» Je ne trouve point de contentement, hors de vostre pré- » sence.
» Vostre très-humble, très-obéissant et très-fidèle sub- » ject et serviteur,
» Chastillon.
» A Montpellier, ce i8« de féTrier 1590. »
Tandis que Chastillon était aux prises, en Languedoc, avec des difficultés dont il finit par triompher, en dépit de Damville, le roi continuait sa campagne d'hiver.
Il s'avança dans la Normandie centrale, dont il se rendit maître, détruisit, en mars 1590, àivry, l'armée des ligueurs;
et, s'emparant de Mantes, de Melun, de Montereau et de Provins, il se dirigea sur Paris,
Le 12 mai, il fit attaquer les faubourgs Saint-Denis et Saint-Martin par de Lanoue. Ce valeureux chef fut, au cours de Taction, grièvement blessé, et dut céder à la vigoureuse résistance qui lui était opposée.
Avant de renouveler une attaque à force ouverte, le roi s'attacha, en attendant des renforts, à resserer de plus en plus le cercle d'investissement de Paris.
La Trémouille et Turenne amenèrent sous les murs de la capitale quelques troupes tirées du Poitou et de la Guyenne ; et Ghastillon arriva, en même temps, du Languedoc, à la tête de quinze cents fantassins et de quatre cents cavaliers.
Ce fut probablement à une époque voisine de celle à laquelle il rejoignit l'armée royale, que sa femme et ses enfants purent, par ses soins, quitter Montpellier et aller se fixer au château de Châtillon-sur-Loing.
Charles de Coligny (d'Andelot) était arrivé à l'armée avec son frère, auquel il avait déjà, comme on l'a vu, causé plus d'une fois de vifs soucis, par l'inconsistance de son caractère et par son obstination : mais il y avait loin de là à un méfait tel . que celui qui vint inopinément briser le loyal cœur de Chastillon.
Pris par les ligueurs parisiens dans une sortie que, le 1" juillet, ils poussèrent jusqu'à proximité de Montfaucon \ et amené par eux dans la ville assiégée, d'Andelot succomba lâchement aux obsessions par lesquelles ils s'efforcèrent de l'attirer à leur parti, en l'adulant et en le comblant de promesses. <c On ne peut, dit de Thou *, exprimer avec quelle » joie d'Andelot fut reçu des Parisiens, qui mirent tout en )) œuvre pour le gagner par leurs caresses. Chastillon fit