‹ François de Chastillon, comte de ColignyChapitre 124 sur 141 · Archives nationales de France · texte numérisé non relu

Archives nationales de France

» la faisoit craindre ; mais je ne pouvois orovre qu*il se pût » tant oublyer. Je vous promets que cela touche tellement » le plus vif de mon âme, que je ne m'y puis résouldre. En » toutes mes autres afflictions je trouve de la rayson pour )) me consoler; mais, en ceste-cy, je n'en trouve point; car, » m'estant si proche, il me semble que c'est une partie de >i moy qui a failly en son honneur et en chose qui m'est si n sensible qu'il n'est pas possible de plus. »

Quelle que fût la douleur qu'il ressentit, Chastillon, tant était grande en lui la force de caractère, et tant il éteit pénétré du sentiment de ses devoirs, n'en consacra pas moins aux exigences du service, dans les rangs de l'armée assiégeante, une activité à laquelle le roi rendit pleinement hommage, alors qu'après avoir vu son valeureux lieutenant prendre une part brillante à une attaque générale dirigée contre les faubourgs de Paris et à leur prise de possession, il s'agissait d'imposer silence à de mesquines et absurdes doléances que faisait entendre Damville à l'occasion de la présence de Ghastillon sous les murs de la capitale. Damville se plaignait que celui-ci eût quitté la province, quoiqu'il eût promis d'y rester ; comme si Ghastillon ne relevait pas, avant tout, ainsi que le plaignant lui-même, de l'autorité du souverain! Henri IV rappela aux règles de la subordination et des convenances l'inintelligent et altier roi du Languedoc en lui écrivant, le 25 août 1590 * :

u Mon cousin, Ghastillon me prend à garant de la jus- » tification dont il me demande pour juge et pour tesmoing, » parce qu'il me représente qu'il vous avoit véritablement » promis de demeurer, mais que, ayant en mesme temps

1. Recueil des lettres missives de Henri j'V, t. III, p. 240. — Voir aussi îAîrf, t. III, p. 258, une lettre adressée, dans le même sens, par le roi à Damville le 90 septembre 1590.

» des commandcmens si exprès de moy de s'acheminer de » delà, et se trouvant pressé de sa promesse et du respect )> qu'il doit à mesdits commàndemens , il se résolut au » dernier, estimant que cestuy-là le pouvoit excuser de )> l'autre. Je considère bien que son séjour pardelà y pourroit » estre grandement utile ; mais son retardement d'arriver » ici m'apporteroit un préjudice irréparable; de sorte que, » compensation faite de l'un à l'autre, il a encore esté » meilleur pour mon service qu'il en ayt usé ainsy que » autrement. Si eela s'estoit fait pour quelque aultre occa- » sion, je ne l'en excuserois pas ; mais estant advenu ainsy »> par mes exprés commandemens, qui ont esté suivis d'une » vingtaine d'autres qu'il a trouvez par les chemins, je vous » prie l'en excuser, et que cela ne soit pas cause de le » séparer de vostre amitié, car je m'en sentirois, pour ce »> particulier accident, plus coulpable que luy-mesme, que » je veoy en ferme résolution de vous rechercher et mériter i) aultant qu'il pourra vostre bonne grâce, à quoy je vous » prie le recevoir. Il est desjà vostre parent, et au reste ») personnage de mérite et digne d'estre tenu en bonne )) considération. Je m'en aperçoy icy, où il travaille extrê- » mement et m'y est grandement utile. Je vous prie, pour » ceste occasion, de l'avoir pour recommandé pour le ») paiement de sa pension qu'il a accoustumé d'avoir par- » delà, et qui luy tient lieu de récompense du service et » de la despense grande et extraordinaire qu'il fait icy près » de moy; et faictes, s'il est possible, que cela no luy » défaille point, car vous sçavés que c'est le principal de » son revenu, sur lequel est appointé l'entretennement de » sa famille et de ses enfans. »

Henri IV, contraint, par l'arrivée du duc de Parme en France, de lever le siège de Paris le 30 août, poursuivit du

moins son plan d'entretenir là lutte autour de cette ville, et d'attirer à lui assez de forces pour réussir un jour à s'en emparer.

Tandis que Chastillon était retenu sur le théâtre des hostilités sans pouvoir encore rejoindre, ne fût-ce que momentanément, Marguerite d'Ailly, celle-ci, confinée dans le château de son mari, y était, en octobre 1590, assaillie par une troupe d'ennemis qui la croyaient dépourvue de tous moyens de défense. A la brutale attaque, dont elle fut personnellement victime, succéda une défaite qui tourna à son avantage.

Un contemporain de l'événement, que nous avons tout lieu de croire très-exactement informé, en rend compte en ces termes * : « Bourron , gouverneur de Montargis , se >) résolut de surprendre la maison de M. de Chastillon avec » cinq ou six cents hommes, ce qu'il feit, print M"* de » Chastillon prisonnière ; et, pendant qu'ils fourrageoient V la maison, quelques-uns du lieu, en bien petit nombre, » se résolurent de secourir le chasteau de leur seigneur. )) Ils donnent dedans avec l'aide de quinze soldats qui i) estoient retirez en une tour, en chassent les ennemis, » recouvrent ladite dame et tout ce qui avoit été prins, et » y demeura ledit Bourron prisonnier. »

Ce récit nous paraît beaucoup plus conforme à la réalité des faits, que les récits de P. de l'Estoile' et de de Thou^

i. Mémoire de ce qui est advenu en l'armée du roi depuis le 15 septembre jusqu'au 4 novembre 1590. (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 5,045, 1» 246.)

2. (t En ce mois (d'octobre 1590) les royalistes ont, pendant quelque temps, « révélé le courage d'une nouvelle amazone : c'est Marguerite d'Ailly, femme de ») François de Coligny qui, ayant entendu que le capitaine Sallard, gouverneur de n Montargis pour la Ligue, avoit surpris Chastillon et étoit entré dans la basse-cour » de son cbasleau, avoit, avec quelques soldats et ses domestiques, fait une sortie » sur lui, avoit repoussé ses gens avec avantage, voire avoit fait ledit Sallard pri- » sonnier. » {Journal de P. de VEstoile, édit. de 1875, t. V, Supplément, p. Î90.;

3. « Marguerite d'Ailly, alors que François de Coligny étoit à la suite du roi, » avoit été assiégée dans Cliâtillon-sur-Loing par Sallart de Bourron, gouverneur

qui, loin d'énoncer que Marguerite d'Ailly ait été prisonnière de l'ennemi, la représentent comme organisant, en toute liberté) la résistance à une vive agression, mettant les assaillants en fuite, et faisant, elle-même, prisonnier leur chef.

Nous admettons volontiers que Marguerite d'Ailly ait été capable d'accomplir des actes de vaillance tels que ceux dont il s'agit ici; car nous croyons pleinement au courage dont elle était animée ; mais nous devons reconnaître qu'elle ne put pas le déployer, sur le théâtre même de l'action, dans le cours d'une lutte à laquelle sa position de prisonnière ne lui permit pas de prendre part, et dont l'issue seule lui rendit la liberté.

Depuis lors Chastillon prit soin de mettre son château en complet état de défense. On en trouve la preuve dans ce passage d'une lettre de sa sœur, la princesse d'Orange, en date, à Middelbourg, du 29 mars i591 ' : « Je reçois lettres » de mon frère, du 4 de ce mois, du camp devant Char- » très. Il y dit qu'il fait fortifier sa maison de Chastillon et » qu'il la rendra si forte, que cette seule place, dans ce » .pays-là, seroit suffisante à le tenir en l'obéissance du roy. » Sa femme, son fils et sa belle-sœur y sont. »

Chastillon, dans le cours de ce même mois d'octobre, où sa digne compagne avait couru de si grands dangers, fut nommé par le roi membre de ses conseils d' Estât et 'privé '.

» de Montargis. Déjà rennemi, maitre de la ville et de la basse-conr du'châteaii, » commençoit à ne plus penser qu'au pillage, lorsque cette femme forte, animée de » ces grands sentimens dont son mari étoit rempli, ayant rassemblé autour d'elle, » dans le château même, le peu de serviteurs qui lui restoient, Ht sur les assié- » geans une sortie si vigoureuse qu'elle les mit en fuite, ilt Bourron lui-même » prisonnier et reprit tout le butin que les ennemis avoient déjà chargé sur des M chariots prêts à l'enlever. » (De Thou, Hist. univ,, t. VII, p. 670.)

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