Bibl. nat., mss. f. fr., vol, 16,011, f« 28 et siiiv
» rien en ce païs, que de allumer le feu et le regret de la » mort de leur père (que) aucungs d'aultres passionnez en » portent, lequel feu yroit peu à peu estaint, si leur pré- » sence ne le renouveloit. Et quand il plairoit au roy de le » faire, ce ne seroit que le bien de son service et le repos de » ce païs ; mesmes que, par ce moyen, les cantons catholi- » ques pourroient aussi dire leur opinion. »
c( Leur opinion » I Mais n'est-^lle pas ici assez clairement exprimée? Les cantons catholiques tenaient-ils donc en réserve des projets d'arbitraire et de rigueur qui ajoutassent encore aux âpres et honteux sentiments qu'ils venaient d'exprimer? Ne leur suffisait-il pas de s'être montrés égoïstes, pusillanimes et sans pitié pour des infortunés, pour des innocents ? Prétendaient-ils pousser jusqu'à ses dernières limites, par la brutalité de leurs actes à venir, l'inhumanité que déjà leur langage n'attestait que trop? De quel soif de déshonneur, dans l'aveuglement de leur haine, étaientils donc travaillés?
Nul doute, au surplus, que leur allié Bellièvre ne se soit prévalu de l'avis émis par eux pour obtenir du roi, aux fins désirées, l'envoi « d'une lettre générale à tous les cantons ».
Mais, en attendant cet envoi, que faire vis-à-vis des cantons protestants, ou tout au moins vis-à-vis des autorités de la ville de Baie, dans les murs de laquelle se trouvaient, à cette époque, les enfants de l'amiral^ et ceux de d'Andelot, ainsi que leur mère ? Bellièvre, de son propre aveu, comme on le verra bientôt, éprouvait de sérieux embarras, car il redoutait une vive résistance, s'il tentait de provoquer ouvertement l'expulsion de ces réfugiés. Il crut donc devoir, en ce qui les concernait, se borner provisoirement, vis-à-vis des Bâlois, à quelques doléances, accompagnées d'insinuations malveillantes ; mais les unes et les autres demeur sans effet.
Repoussé d'un côté, il se tourna d'un autre, en homme à qui toute obliquité de procédés était familière. N'osant pas attaquer de front les enfants et les autres membres de la famille de Goligny, il espéra, du moins, réussir à compromettre leur position et à les discréditer, en faisant rejaillir sur eux le mépris qu'il afficherait officiellement, au nom de son gouvernement, pour l'amiral, et les outrages qu'il déverserait sur sa mémoire, dans une circonstance solennelle qui s'offrirait à lui.
Le 7 décembre, il se présenta au sein d'une assemblée générale que tenaient, à Baden en Argovie, les délégués des cantons catholiques et des cantons protestants ; et là, s'érigeant en panégyriste de son souverain, en juge de l'amiral, et même en défenseur bénévole de l'assassin Maurevel, il prononça une longue harangue, qui n'était qu'un tissu d'assertions perfides, de mensonges, d'outrages et d'impudence *.
Il faut lire, jusque dans ses moindres parties, cette lourde et honteuse harangue , pour mesurer , dans toute leur étendue, les excès de servilité, d'injustice et de haine auxquels se laissa entraîner un homme qui se parait du titre d'ambassadeur de Charles IX. Tel maître, tel serviteur!
Les frais oratoires de Bellièvre, qui, peut-être, trouvèrent
i. Voir à Y Appendice, n» 9, § 1, divers extraits de cette liarangue, dont de Tbou {Uist. Univ., t. lY, p. 642) ne présente qu'une analyse fort succincte. — Voir aussi, n<> 9, § 2, ibid,, l'indication d'un écrit contenant la réfutation de cette harangue. — Un panégyriste de la Saint-Bartliélemy, tel que Bellièvre, ne pouvait manquer de couvrir, en Suisse, de sa protection intéressée un homme dont les misérables déclamations concordaient avec les siennes. Il est certain, en effet, que « Pierre » Charpentier, jurisconsulte protestant, réfugié à (Genève, vendit sa plume aux » meurtriers de ses frères, et que s'étant fait connaître à Bellièvre, que le roy avait » envoyé en Suisse pour justifier son action, il reçut de lui de Targent^ la per- » mission de retourner en France et des promesses d'une grande récouipense pour » déclamer contre la mémoire des morts. Il le ût par une lettre sanglante, etc. » (Élie Benoist, Hist» de Védit de Nantes, 1. 1, p. 4i.) — Voir aussi i» les Mém. de Vestat de France soubs Charles IX, t. I, p. 600 à 690 ; — 2o la France protestante, 2« édit, v» Charpentier, t. IV, col. 63 à 68.
quelque écho chez certains délégués des cantons catholiques, au sein de la conférence, n'émurent pas plus, en dehors de celle-ci, les habitants de Bâle\ que ceux de Berne, de Zurich, de Schaffouse, de Genève et d'autres villes encore, qui ne dissimulaient nullement leurs sympathies pour les membres de la famille de Goligny.
A ne parler que de l'impression produite, à cet égard, sur Bellièvre par les Bâlois, voici ce qu'il écrivait de Fribourg, le 30 décembre, à Catherine, pour qui il n'avait pas de secret, dans une lettre ' où il ne se montrait pas moins soigneux de ses intérêts que de ceux de la couronne, à l'étranger, tels qu'il les comprenait :
« Madame, j'ay telle confiance en vostre bonté et huma- » nité accoustumée en mon endroict, qu'elle aura prins en » la bonne part ce peu de service que j'ai eu moïen de faire » au roy depuis mon retour en ces Ligues. Je mettray peine » de parachever ce qui reste, et ne tiendra, à diligence et w fidélité que ne soyez en brief satisfaictz de tout ce qu'il vous » a pieu me commander.
» Les Françoys qui sont de nouveau retirez à Genefve, » pays des Bernoys et ville de Basle, ne passent pas de beau- » coup le nombre de deux cens. Il y a bien fort peu de gen- » tilshommes.
» J'ay esté en peine de me résouldre jdes enfans du » feu admirai de Ghastillon et de M. de Laval, qui sont » à Basle. Ce canton-là a toujours été difficile et fâcheux èz
1. Il est digne de remarque que, le jonr môme (7 décembre 1572) où Bellièvre se constituait, à Baden, panégyriste de Charles IX, ainsi que de la Saint-Barthélémy, et accusateur de Tamiral, un pasteur français, Toussaint, réfugié à Bâle, prononçait, au sein d'une assemblée composée de l'élite de la société bâloise et de divers grands personnages étrangers, un discours dans lequel il flétrissait la Saint-Barthélémy et ses auteurs, vengeait d'odieuses et stupides accusations la mémoire de Goligny, et remerciait en termes chaleureux les BAlois du généreux accueil par eux fait aux enfants du héros chrétien et aux autres réfugiés français. (Voir à V Appendice^ no 40.)