Archivio générale del regno. Torino
» Je viendrai, à ceste heure, madame, à Tautre point, » qui est pour me faire marier, que jamais, madame, quoique » Vostre Altesse le m'ait commandé de la part de monsei- » gneur, je ne croirai que Son Altesse, pour ceste occasion, » me fasse tant recevoir de peine...
» Pour le dernier et principal, madame, qui est pour le » fait de la religion, je peux dire qu'envers Dieu je suis » entièrement coupable, mais envers mon prince, plus que » excusée, m'estant offerte ici, à Nice et à Turin, d'aller à » la messe et vivre comme Vos Altesses m'eussiez com- » mandé; préférant vostre obéissance et bonne grâce à » ce que je devois à Dieu, dont justement il m'en a punie.
» Mais, pour ce qui touche Vos Altesses, que pouvais-je » faire plus que, pour vous obéir, vivre comme il leur eust » pieu me commander, sans me vouloir contraindre d'abjurer » et détester mon mari? Que, madame, faisant l'un ou l'autre, » Vos Altesses me devriez estimer indigne de me monstrer » jamais en vos présences et de vous faire jamais service. » Quelle fiance pourroit avoir Vostre Grandeur en ma fidé- » lité, détestant un mari que j'ay tant eu occasion d'aimer? » L'on me pourroit véritablement estimer amie du temps » et de la fortune.' Si il est par exprès défendu de ne dire » mal ou médire des absens ou morts, quoiqu'ils fussent nos » mortels ennemis, que dois-je dire, madame, d'un mari que » par toute loi divine et humaine je dois servir et aimer » plus que moi-même?
» Ma condition se peut estimer plus misérable que d'autre » qui ait jamais esté, car monseigneur ne me veut laisser ni » vivre avec honneur, ni finir vertueusement, pour mettre » fin à mes travaux, mais me laisser consumer à petit feu, » languir perpétuellement et mourir, à toutes heures.
» Quelle est l'affliction que je n'aie sentie soudain, après » la perte de mon père? Vostre Altesse sait quelle a esté la
» fin de mon mari, mort de mes amis, séparation de mes » enfans, captivité de ma personne, ne me restant que le )) temps pour regretter ma perte passée, et me douloir pour » ce qui m'est resté... Ma mère et une fille que j'ay, Tab- » sence desquelles et la faute que je fais à la seule petite » créature que j'ay jamais eue et aurai, ne me font que » augmenter ma peine ; au lieu que j'espérois me consoler » en mon enfant et la bien nourrir pour, un jour, servir )) Vostre Altesse et soulager ma mère en ses vieux ans, » il faut au contraire que je lui donne peine par la mienne » et que je serve de reproche à ma fille estimant Vos » Altesses ne me laisser tant et si longuement souflFrir en » prison, sans quelque mienne bien grande offense.
» Que comme je sais, madame, que Ton a donné à » entendre à Vostre Altesse qu'en ma prison j'ay escrit » à ma fille de Telligni, quand ainsy seroit, madame, » quelle offense aurois-je faite? Il ne m'a esté défendu » d'escrire.
» L'on ne me tient sur ma foi, combien que je sois venue » sous celle du gouvernement de Savoye, mais très-^troî- » tement et avec sûres gardes, et d'une fasson que, si je » faisois quelque faute, elle moriteroit excuse. Si est-ce que » je n'en feray jamais contre Vostre Altesse, qui me trou- )) vera à perpétuité très -humble et obéissante sujette et » servante.
» Je vous supplie très -humblement, madame, avoir » quelque pitié de ma calamité, pour impétrer de monsei- » gneur que je puisse baiser les mains de Vos Altesses, » voir ma mère et ma fille, sans que ma conscience et mon )> honneur soient forcés, puisque desjà Ton ne m'a voulu » recevoir sans abjurer ma foi et mon honneur, en détestant » mon mari, o
Les rigueurs de l'incarcération continuèrent. Th. de
Bèze nous donne une idée de ce qu'elles étaient, en 1574', quand il dit au comte Ludovic de Nassau * : « Madame » l'amirale, la perle des dames de ce monde, à présent, » puisqu'il plaist à Dieu, emmurée en une tour, à Nice, K avec une seule petite damoiselle de chambre, et très- » cruellement traitée, mais plus constante et ferme que u jamais, ayant finalement trouvé moyen de me faire tenir n lettres de sa main, m'a chargé expressément de ses i> recommandations à vos bonnes prières'. »
Cet hommage, formellement rendu à la constance et à la fer* meté de madame l'amirale par un homme aussi bien informé et aussi judicieux dans ses appréciations que l'était Th. de Bèze, réduit à néant, comme autant d'impostures, certaines allégations insérées dans des instructions du 19 juin 1574, sur lesquelles devait s'appuyer un agent du duc de Savoie, pour tenter de justifier son maître aux yeux de l'électeur de Saxe'. Ces instructions, en imputant à madame l'amirale la pire des hypocrisies, mise au service d'un esprit d'insubordination, transformaient Philibert -Emmanuel en un prince respectueux des droits de la conscience chrétienne, désintéressé, bienveillant même, et n'imposant à sa prisonnière d'autre obligation que celle de respecter l'autorité qu'il disait avoir tout à la fois sur sa personne, sur ses biens
1. On en acqaiert ane idée pins complète A la lentnre de diverses lettres qu'écrivit, à celle époque, Jacqueline d'EnlremoaU. (\'oir à VAppenr/ire, n' 17, le teste de ces lettres.)
ï. Lettre dn îl avril 1574- (Groen van Prinsterer, Con-eip. de ta maison d'Orange- Nauau, 1" série, t. IV, p. 372.1
3. Tb. de Bèze écrivit à Bnllinger, le 10 septembre 1S71 : " ScripsI ad te ssepè « de pr^tantlssimà illâ heroinâ. amirallii vidnâ, apud Nicaeam In turricnlï ro- « tandà niiserrimë conclusâ, et tamen constantissitnf! Chrislom confllente, cai et a opes et «elera omnia postponit. Rogo te i|
" illam legato veslro ad regem proleclaro de i <i videlicet pro optimee et innocentissimse txin ■ dlligentlssimë scribat, cojna comniendationis (Arcblves de Znrich. B. 14, gest. Vf, 166, p. |<