D*Aubigné, Uist. unii\, t. II, liv. III, cb. xx
» Dieu de luy changer le cœur et le maintenir en sa garde. » — Et firent sortir, à sa vue, des troupes de Montpelier » conduites par M. de Chastillon, pour aller assister la ville » de Nismes attaquée par le mareschal de Bellegarde, lequel » fut chassé de la province par ledit sieur de Chastillon, qui » lui deffît toute son infanterie et constreignit de repasser le » Rosne et se retirer en Provence. — Ledit sieur de Ghastil- » Ion s'en allant au secours de Niâmes, se saisit de Mauguio » et y laissa son jeune frère Odet de Coligny, comte d'Ande- » lot, avec une grosse garnison. — Le mareschal irrité de » cela, avec toute sa cavalerie fait faire le dégast et brusler )) les environs. Ce qui ayant esté rapporté au sieur de Chas- » tillo^, qui venoit de délivrer Nismes, le presse pour le » secourir, et par son arrivée fait retirer le mareschal à son » camp. »
Les troupes réunies par le maréchal sous les murs de Montpellier étaient considérables; la place était depuis longtemps serrée de si près que ses habitants finirent par se voir en proie aux horreurs de la faim. Ce fut alors que, pour les arracher à leur effroyable situation, Chastillon, dominant leur désespoir, accomplit un véritable prodige *.
Ecoutons, à cet égard, le récit animé d'un homme qui. connut de près l'héroïque fils de Coligny^ :
<( La ville estant à la faim, les habitans et les soldats » mesmes se mirent à murmurer contre. les chefs jusques à » les vouloir haster à capitulation. Sur quoy Chastillon
1. Il avait déjà fait preuve d'nne singnlière énergie à Montpellier même, car voici ce que rapporte Gâches {Mém., mss., 1° 248) après avoir parlé de la défection de Damville : « M. de Chaâtillon ayant assemblé les principaux, ils résolurent de » se saisir de la citadelle, bien que la roareschale fût dedans; et à Tinstant elle fut » prise et rasée. Madame la marescbale fut trouver le marescbal avec ses enfans » et tout son train à Pézenas. »
2. D*Aubigné, Hist. univ., t. II, liv. m, ch. xx. — Un autre récit que celui de d'Âubigné peut aussi être utilement consulté : c'est le rtcit que contiennent les Mémoires de J, Gâches. (Mss., ioc, cit., f» 26i, 262, 263, 264, 265.)
» s'offrit de sortir pour aller chercher du secours chez » les voisins et alliez, promettant que, fort ou foible, il vien- » droit au combat, ou pour lever le siège, ou pour leur )i venir donner les mains et les tirer de celles d'un ennemi » sans pitié.
» Ayant donc laissé ses deux frères pour arrhes de ce » qu'il avoit promis, et reçu des assiégez le serment de )> l'attendre, se deussent-ils entre-manger, Chastillon choi- » sit, de nuit, un corps de garde des moins retranchez, le » brise, renvoyé son escorte, se jette dans les Cévennes, » tourne en Rouergue, à Castres, à Montauban, de là fait » une diligence jusques à Bergerac vers le roi de Navarre, » obtient de luy des lettres vers ceux qu'il avoit déjà dis- » posez, fit valoir ses rendez-vous, comme il put, si bien, » qu'en dix-neuf jours, il se trouva de retour à Gigean, où » il compta trois mil hommes de pied et trois cents che- * » vaux, tout cela commandé par le vicomte de Paulin, Boi- » saisne. Déisme, Vaqueresse, YoUet et autres capitaines » commandant des places, entre lesquels la plus grande dili- » gence fut de Merle, qui amena, en si peu de temps, six )) cents hommes de Mende, en Gévaudan, laquelle il avoit » prise quelque temps auparavant.
» Chastillon, sans donner un jour de rafraîchissement aux » siens, bat aux champs, à la vue du maréchal et de son » armée, se va ]etep dans Mauguyot, à une lieue du Mas- » Rouge et sur le bord de l'estang.
» Là se joignirent à lui, le lendemain, Thoré, Saint-Ro- » main, gouverneur d' Ai guesmortes, Bouillargue?, Lecques, » Porquerez et Saint-Cosme qui commandoit les gens de pied ; » tout ce monde faisant douze cents hommes, si bien que le » tout montoil à quatre mil hommes de pied et près de cinq » cents chevaux.
)) A soleil levant, ce gros marche en forme de bataille
» vers le pont de Gasteinau, devant et assez près duquel il » y a une petite montagne de rochers rompus qu'on appelle » le Crest. Le mareschal avoit logé là-dessus la fleur de son » infanterie, et dans le vallon devers lui sa cavalerie légère » pour les soutenir ; or, falloit-il forcer cela, qui vouloit pas- » ser plus outre vers le pont.
» Pourtant Gheistillon découple quelque infanterie pour » taster ceux de la montagne, qui les reçurent d'abord gail- » lardement, mais importunez du premier rafraîchissement, >» lâchèrent le pied, non pour longtemps, car ayant joint » leur gros, ils tournent visage et font quitter aux réfor- » mes ce qu'ils avoient gagné. A ceste descente Chastillon » y court, tue sa haquenée devant ses compagnons, leur » demande s'ils venoient voir où il estoit, et, sur ceste honte, >) fut si bien soutenu, qu'il regagna le haut de la montagne ; » et puis, estant couru à une escarmouche qui s'attaquoit » vers le ruisseau, les catholiques regagnèrent encore le » haut, et après le perdirent et regagnèrent encore deux » fois.
» Ce combat ne fut pas sans grande perte, d'une part et » d'autre, comme ayant duré quatre heures et plus; mais, » sur le soir, Chastillon y revint, appelant tout à soi, et y » donna avec telle opiniastreté, que les catholiques lui quit- » tèrent entièrement la montagne, et en se retirant, sans que » les autres les desmêlassent, apportèrent Teffroi sur le pont » de Gastelnau, duquel les barricades faussées d'effroi. Chas- » tillon perce dans la ville *, et, sans se désarmer, fait atte- » 1er deux pièces qu'il mène au rais de la lune, battre le » temple de Saint-Sey qu'il trouve déjà serré par les siens.
I. <( Sept cents cbevaux, trois mille arquebusiers et trois cents mulets chargés )> de deux sacs de farine, et quelques bœufs conduits par Thoré, Chastillon, Saint- » Romain et le vicomte de Paulin entrèrent dans Montpellier le !«' octobre, et » estant sortis sur-le-champ avec deux pièces de canon, battirent Saint-Sey, l'em- » portèrent d'assaut. » (Aubaïs, Pièces fugitives^ t. i, p. 207.)
» Il y avoit dedans pas moins de deux cents enfans de » Gignac, qu'on y avoit choisit comme, dans le blocus^ le » plus incommodans les assiégez. Au premier pertuis fait, » ceux de la ville mesmes s'y jettent en confusion, emportent » et tuent tout ce qui estoit dedans.
» De cest effroi tous les corps de garde des assiégeons » furent quittez, et le peuple, qui couroit aux barricades, y » trouva tant de tonneaux et de cuves pleines de bled, au » lieu de terre, que les habitans y Orent leur récolte, voire » avec telle abondance, que le pain, qui valoit un escu le ') jour d'auparavant, ne valoit qu'un sol le lendemain. N'es- » timez pas fabuleuses ces barricades pleines de bled : c'est » pour ce que les gens de guerre ayant eu tout le pillage du » pays avoient empli ces vaisseaux des bleds qu'ils pen- » soient vendre à leur bon point.
» Le jour venu, voilà les deux armées résolues à la ba- » taille : les uns et les autres passent un couple d'heures à » déjeuner et à leurs dévotions, cependant que les chefs » partageoient leurs bataillons, lesquels ils eurent formés à » neuf heures, Chastillon en dressant autant comme le ma- » reschal en avoit déployé en la plaine du Mas-Rouge, sans » autre artifice que de choquer troupe pour troupe et front » pour front ; tous marchoient à vue les uns des autres, et » les enfans perdus, avec quelque cry de joie, commen- )) çoient à accommoder le poulverin, quand un courrier arri- » vaut entre les deux armées fit donner deux mots de hu- » chet à son postillon, afin qu'on ne le tirast pas ; c'estoit » Lanoue qui arrivoit de la part du roi de Navarre vers » Thoré, et de celle du duc de Montpensier vers Damville, » apportant aux uns et aux autres la paix arrestée, signée » et publiée à Bergerac, et cela, à la fin de septembre \
I. Quelques mois avant la conclusion de cette paix, et alors que seulement étaient entamés des pourparlers d'une nature peu rassurante pour les réformés.
« Les deux armées ayant fait halte, Lanoue arriva premièrement vers Thoré et Chastillon. Ceux-ci répondirent qu'ils vouloient prendre leur pair sur le jeu du mareschal , vers lequel il fallut que le courrier se retirast. » Là il fut très-bien reçu, tant pour la très-grande amitié que son vieil capitaine lui portoit, comme aussi pour ce que l'ambassade n'estoit point de mauvais goust : et le mareschal, qui sentoit de Testonnement parmy les siens, bien que plus forts d'un tiers, fit, de bon cœur, publier la » paix, le premier, pour s'en retourner vers Pezenas, et les » autres se rafraischir vers Montpellier. »
Chastillon rentra dans cette ville avec le sentiment d'un grand devoir accompli : il venait de la sauver.
Où trouver, dans l'histoire, l'exemple d'une grande cité redevable de sa [délivrance à un héros de vingt ans, triomphant d'obstacles aussi ardus que ceux qu'affronta Chastillon ?
Quel magnifique début que le sien dans la carrière des armes , et de quels nouveaux exploits ne fut -il pas le présage !
Mais il y a plus : le principal titre du fils de Coligny à Testime et à la sympathie des gens de cœur, c'était sa valeur morale. Sans parler de ce. qui en constituait l'essence, c'està-dire, de sa piété, dont nous le laisserons nous fournir lui-
Th. de Bèze avait écrit à de Lanoue : « J'ay grande crainte qu'on se serve de cette » paix comme des autres; joint que je ne puis voir comment, eu borme conscience, » nous puissions consentir à limiter l'esprit de Dieu à certains lieux, surtout à le » forclore des villes, qui ne meurent et ne changent point comme les cœurs et les
• maisons des princes et autres bonmies, de quelque qualité qu'ils soient. Je voy '< aussi peu que nous ayons pu consentir à lïmpunité entière des massacres, et nous '> fermer entièrement la porte pour en demander quelque jour justice, quand Dieu
• en aura fait ou\erture. Et ne peut entrer en mon entendement que Dieu puisse '• ny veuille bénir tels accoixls ; de sorte que je conseillerois plustost de mettre la » teste sur le bloc et souffrir toutes choses sans résistance, s'il en falloit venir là, » qu'approuver telles conditions. » (Lettre du 18 mai 1577, ap. Amyrault, Vie de Fr, de Lanoue. Leyde, 1661, in-i», p. 223.)
même, en un langage pénétrant, maintes preuves, dans la suite de ce récit, essayons de donner une idée des hautes facultés qui le distinguèrent, et même de l'aspect extérieur de sa personne, d'après une simple esquisse tracée par un contemporain, et que voici * :
« François de Ghastillon estoit très-capable, fust en vail- )) lance, fust en conseil et conduite; car il estoit très-sage, » tout jeune qu'il estoit, et tout vaillant et hasardeux, qu'on » n'en eust sceu trouver d'autre qui le fust plus que luy. II » représentoit en tout le père par le visage fort, mais la » mère (qui estoit petite, sortie de la maison de Laval et du » Lude) en petitesse. Je laisse donc à penser comment Tex- » traction de ces braves races de Ghastillon , Laval et » Lude luy aidoient à le faire vaillant comme il estoit; et » fort froid avec cela, comme le père, et point esmeu, » sinon sur l'heure du combat. Au reste, qui est le bon, » il estoit homme de bien et de claire vie, craignant » Dieu. »
Tel étant Ghastillon, on comprend aisément que le roi de Navarre, qui venait de rencontrer en lui un ferme soutien, tînt à ce que la garde de Montpellier lui fût confiée, à titre de gouverneur de cette place de sûreté ^ accordée ainsi qu'Aigues-Mortes, aux réformés, dans le Languedoc *. Damville, homme de cour, restant gouverneur de la province entière, qu'il entendait régenter à sa guise, nul n'était de force, comme Ghastillon, à le surveiller de près, à résister à ses procédés autocratiques et à déjouer ses manœuvres contre les réformés. Le maréchal, qui avait trahi ceux-ci, ne pouvait manquer, après sa défection, de leur demeurer hostile. Voilà ce que savait le roi de Navarre. Aussi, sans laisser d'ailleurs entrevoir le fond de ses pensées au roi de