CHAPITRE VI
Chastillon^ madame l'amirale et le conseil de Berne.* — Le roi de Navarre charge Cbastillon do mettre le bas Languedoc en état de défense. — Alarmes de Catbe> rine de Médicls, ses lettres k Damvllle et à ChastlUon. — • Guerre dite <Ut atnou" veux. — Courte captivité de Cbastillon. Lettres du roi de Navarre en sa faveor. — Cbastillon va au secours de Nîmes, et réussit. — Il préside une assemblée qui assure la protection duc, en temps de guerre, aux laboureurs. — Il reçoit Coudé k Nîmes. — ConrércDoes de Fleix. Édil. — Mort de d'Andelot, frère de CbastUloo. — Lettre du roi de Navarre à Toccasion de cette mort. — Cbastillon songe à se marier. Assistance et conseils de sa sœur. — Il épouse Marguerite d*Ailly. — Il se rend ^ Genève et à Berne. Accueil favorable qu'il y reçoit. — Son retour en Languedoc. — Son dévouement aux intérêts des Genevois et des Bernois.^ Lettres qu'il adresse aux uns et aux autres. — Lettre de Condé. — Mariage de Louise de Coligny avec GuillAume, prince d'Orange. — Naissance du premier enfant de Cbastillon. — Naissance du fils de Loui$^c et de Guillaume. — Mort de M"* d*Andelot. — Cbastillon se rend en Béarn. — Il écrit K l'électeur de Cologne. — Il assiste k une assemblée des églises réformées qui se tient à Montauban. -— Guillaume d'Orange est assassiné. — Lettre do Cbastillon au comte Jean de Nassau au sujet du veuvage de Louise de Coligny. ^ Nouvelles Infortunes do madame l'amirale. — Fermeté de Cbastillon.
Retenu par d'impérieux devoirs en Languedoc, où il conservait auprès de lui ses doux frères, Cbastillon ne pouvait, pas plus depuis la signature du traité de Nérac qu'auparavant, se rendre dans le centre et dans Touest de la France, pour y voir, soit M"° de Téligny, qui, depuis son retour, en 1576, s'était fixée à Lierville, en Beauce, soit M"* d'Andelot, qui habitait, avec ses plus jeunes enfants, le château de Tanlay, soit le comte de Laval, dont le château de Vitré, en Bretagne, était la principale résidence. Éloigné ainsi, pour un certain temps encore, de ces divers membres de sa famille, il entretenait du moins avec eux une correspondance dont il est malheureusement impossible de retrouver aujourd'hui les éléments. Il en est de même des lettres
échangées entre lui et sa seconde mère, au sort de laquelle il ne cessait de porter le plus tendre intérêt. Celle-ci , du fond de la Savoie, suivait, de cœur et de pensée, le jeune héros dans les péripéties de sa valeureuse carrière.
La condition de cette noble femme, après trois années d'indicibles souffrances, s'était modifiée, en 1575. Le duc, sous le joug duquel elle languissait, ouvrant la voie à une sorte de réconciliation entre lui et sa prisonnière *, s'était alors relâché, en ce qui la concernait, de ses exigences quant à la religion, en la laissant à peu près libre de suivre la croyance à laquelle elle demeurait attachée, et il avait consenti à sa sortie de prison, ainsi qu'à la restitution de ses biens, moyennant la promesse qu'il lui avait fait souscrire de ne prendre, si jamais elle songeait à se remarier, d'autre époux que celui qu'il agréerait pour elle. A cette promesse s'était ajoutée celle que, lorsque Béatrix, fille de Jacqueline d' Entremonts, serait en âge d'être mariée, sa mère l'unirait à un personnage que le duc lui destinait par anticipation.
Philibert-Emmanuel s'était assuré, de la sorte, le moyen de tenir, en tout temps, sous sa main les biens considérables de madame l'amirale. Il les y tenait, en efi^et, ainsi que leurs revenus, avec une telle âpreté que, en 1579, et plus tard encore, elle n'avait même pas à sa disposition la somme nécessaire pour aider, comme elle le désirait, Chastillon à désintéresser certains créanciers * auxquels il avait remis en gage des bijoux de famille, dont le retrait était pour lui
1. Voir, sur ce point, i^ articles arrêtés, le i«' mai i575, entre le duc de Savoie et madame l'amirale; — S» Conventions du il septembre 1575; — 3» Ratiflcation du 23 septembre 1575; — 4» Lettre de madame l'amirale au duc de Savoie du 26 septembre 1575; — 5» Ratiflcation du 11 octobre 1575. (Arcbivio générale del regno. Torino.)
2. Lettres de Tavoyer et du conseil de Berne du 12 avril 1578 à Chastillon, et des 5 février, 26 septembre 1579, 22 juin 1580, à madame l'amirale. (Archives de Berne, Weltsche missiven Buch, vol. G, f^ 83, 118, 148. 167.)— Lettres de madame l'amirale à l'avoyer et au conseil de Berne des 11 juillet, 28 septembre 1579 et 15 janvier i58i* (Archives de Berne.)
d'une haute importance. De là, pour Ghastillon, dans Tinsuffisance prolongée de ses ressources personnelles à cette époque, le vif souci que lui causait Timpossibilité de se libérer immédiatement des emprunts qu'il avait été obligé de contracter, dans l'intérêt de ses frères aussi bien que dans son propre intérêt ; souci dont plusieurs lettres de lui portent l'empreinte.
De ces lettres, les premières en date sont adressées au conseil de Genève ; si, d'une part, Chastillon y réclame les bons offices de ce conseil, de l'autre, en homme de cœur, il fait preuve, vis-à-vis de lui, d'une profonde reconnaissance pour le passé, et d'un dévouement sans réserve pour le présent et pour l'avenir, dévouement qui se traduira bientôt par des actes éclatants.
« Messieurs, écrit-il de Montpellier *, envoyant le sieur ») de Paris, présent porteur, vers madame l'amyralle, ma »>. mère, pour quelques affaires que j'ay avec M. Tavoyer de » Melunen, je luy ay donné charge, en passant, de vous » offrir, de ma part, tout ce qui est en ma puissance, et vous » asseurer que ce que jamais il vous plaira de m'emploier » pour vostre secours, vous me trouverez autant disposé à » vous obéir, qu'autre de ce monde à qui vous pouvrez )» commander, et vous supplier en prendre, s'il vous plaist, » telle asseurance et croire que ne se présentera jamais » occasion, que je ne vous le fasse paroistre. »
Quelques jours après, il ajoute * : « Je vous escrivis der- » nièrement par le sieur Paris, vous suppliant favoriser les » affaires pour lesquels je Tavois déposché, qui est pour » retirer les bagues que j'ay à Berne et Basle, et m'ayant » ledit sieur Paris escrit que ceste affaire n'avoit peu succé- » der selon que j'espérois et avoir bien besoing de vostre
1. Lettre da 7 mars 1579. (Archives de Genève, portef. histor., n« 2,00i.) 3. Lettre du la avril 1579. (Archives de Genève, porte!, histor., u* 2,004.)
» bon crédit et faveur, tant vers les seigneurs de Berne et » Basle, que particuliers qui tiennent lesdîtes bagues en » gaige, j'ay pensé que vous ne trouveriez point mauvais » que je vous suppliasse, comme je fais très-humblement, » vouloir adjouster aux grandes obligations que vous avez » de longtemps sur moy ceste nouvelle, de me despartir de » votre faveur en ceste affaire, selon que ledit sieur Paris » vous en pourra faire plus particulières supplications de » ma part; et ce sera, messeigneurs, pour me tenir de plus » en plus en affection de vous faire, toute ma vie, très-humble » service, à quoy je m'employeray tousjours aussy volon- » tiers et comme à chose qui m'est de plus particulière » affection ; vous suppliant en oultre ne vouloir donner, » selon vos sagesse et prudence, aucune foy à quelques » (bruits) que j'apprends avoir couru par delà à mon dés- » advantage, pour ce qui s'est passé à l'entreprise de Beau- » caire, mais prendre (soin) à en estre informez par ceux » qui ont veu et cogneu les occasions et circonstances qui, » je m'asseure, estant bien entendues, feront connoistre la » fausseté des bruits que l'on a fait courir. »
Chastillon écrit aussi aux Bernois, au sujet de la mission qu'il a confiée à de Paris, et dans l'accomplissement de laquelle « je vous supplie, dit-il, de vouloir croire ce qu'il » vous dira aussy de la bonne affection que j'ay de pouvoir » recongnoistre par quelques bons services les bons offices » d'amytié que j'ay receus de vous *. »
De son côté, Jacqueline d'Entremonts, après avoir conféré, en Savoie, avec de Paris, l'avait chargé de visiter, de sa part, les membres du conseil de Berne et de leur exposer une situation, à raison de laquelle elle écrivait* « qu'elle
1. Lettre du 20 juin 1579. (Archives de Berne. — Bulletin de la Soc. d'hist. du prot. fr., t. XVII, p. 587.)
2. Lettre du 11 juiliet 1579. (Arcliives de Berne. — Bulletin de la Soc. d'hist. du prot. fr., t. XVII, p. 588.)
» les suppliait de ne s'ennuyer du long temps qui se passoit >y à satisfaire aux dettes de ses enfans. » Quelques mois plus tard, elle insistait sur ce même point, en ces termes ^ : « Sest à mon grand regret que MM. de Ghastillon ne vous » peuvent sitots contenter qu'ils doibvent et que je désire. » Je vous supplie très-humblement de croire qu'il ne tient » à eux ; et, pour mon regard* je ne cesse pas, une seule » heure, d'en chercher tous moyens : nous sommes tous les » jours après; vous suppliant très-humblement, messei- » gneurs, ne vous en ennuyer; vous nous obligerez de plus » en plus à vous faire très-humble service. >»
Aux soucis financiers s'ajoutaient, pour Ghastillon, des soucis bien autrement graves : il souffrait, ainsi que sa sœur, de voir frappés de stérilité leurs communs efforts pour obtenir la mise à exécution des dispositions des traités de 1576 et de 1577 qui contenaient la promesse formelle de réhabilitation de la mémoire de leur père.
Alors que ces graves préoccupations de famille pesaient sur l'esprit de Ghastillon, sans que toutefois elles l'eussent détourné du devoir d'assister à une assemblée générale que les églises réformées tinrent à Montauban, dans les derniers jours de juillet, le roi de Navarre, à l'issue de cette assemblée, Qt appel au zèle de son jeune et habile lieutenant. Plein de confiance dans sa capacité comme organisateur militaire et dans sa bravoure, il le pressa de mettre le bas Languedoc en état de défense, et de répondre par des actes de vigueur aux excès commis par un parti qui croyait pouvoir se jouer impunément des droits que consacrait le dernier traité de pacification, et des prohibitions qui y étaient inscrites.
Ghastillon obéit aux ordres du roi de Navarre, et son
i. Lettre dn i8 septembre 1579. (Archives de Berne. -- Bulletin de la Soc, d'kisL du pr. fr,, t. XV II, p. 588.)
FRANÇOIS DE CHASTÏLLON. ' i93
obéissance suscita aussitôt des plaintes dont Catherine de Médicis, dans sa correspondance avec Damville, se rendit l'écho, comme si elle n'eût pas été la première instigatrice des infractions commises à ce traité par le parti hostile aux réformés et à leur royal protecteur, Henri de Bourbon.
« Je vous dirai, écrivait Catherine au maréchal, le » 20 août 1579 ^ que le roy mon (ils m'escrit avoir esté » souvent adverti que le sieur de Chastillon s'est retiré u » Millau, en Rouergue, où il assemble et reçoit gens de » toutes parts, avec lesquels il ne se passe guère de jour » qu'il ne fasse des courses ou entreprises sur quelque ville, » ayant naguères failly à surprendre Saint-Flour et Murât. » Et ont ceulx de Rodez escript au roy mondit sieur et filz » qu'ils ont descouvert deux entreprises qu'ils avoient toutes » prestes à exécuter sur lesdites villes, et qu'ils venoient, à » cause dudit Chastillon, en plus grande crainte et difficulté » qu'en temps de guerre. Et combien que le roy mondit » sieur et Ois me mande en avoir escrit à mon fils le roy de » Navarre pour mander audit Chastillon cesser ses mau- » vais déportemens, toutefois j'ay bien voulu vous faire » ce mot de lettre et vous prier, ledit sieur de Chastillon )> devant parler à vous, que je pense qu'il fera, suivant oe » que nous advisasmes, à vostre partenient, de luy faire » une si bonne remonstrance sur cela, qu'il s'en puisse » déporter, ou sinon il se peut asseurer que l'on fera pro- » céder à l'encontre de luy par la voye de justice ; car il est » tout certain que le roy mondit sieur et fils veut Tétablis- » sèment de la paix, et qu'il ne soit souffert à qui que ce » soit d'y prétexter, sur les peines portées par ledit édict de » pacification et articles de nostre conférence de Nérac. » Mais si ledit Chastillon se comporte comme il doibt, en