Lettre du 38 de Cotigay, p
ÎÛ2 FRANÇOIS DE CHAStILLON.
» armes, sage conduite, vigilance et autres grandes et très- » louables qualités, sont par beaucoup de preuves, connues » et remarquées, comme aussi pour la parfaite confiance » que nous avons de vostre fidélité et affection au bien de » TEstat et couronne de France, vous avons commis, ordonné » et estably, et par ces présentes commettons, ordonnons » et établissons gouverneur au pays de Rouergue, pour y » commander généralement, sous nostre autorité et en » nostre absence, et y représenter nostre personne, avec )) pouvoir d'assembler les conseils, jurats, capitaines et M gens de guerre des villes dudit pays, quand bon vous » semblera, Jeur ordonner ce que verrez estre à faire pour » le service du général et aultre, les employer, selon les » occasions et occurences, faire faire fortifications, répara- » tions et démolitions de villes, ainsi que verrez estre besoin, » icelles pourvoir, ensemble, les places et chasteauxde bons » gouverneurs et capitaines, iceux changer, démettre et » destituer, lever et assembler gens de guerre, tant de che- » val que de pied, donner commissions pour cet effet, faire » fonte d'artillerie, confection de poudres et salpestres, » assiéger places, soutenir sièges, faire traitez et composi- » tions, faire la guerre et combattre les ennemis de nostre- » dit party, faire contraindre au payement des contributions » ceux qui seront à contraindre, tenir la main au payement » des deniers royaux et ecclésiastiques, faire nouvelles » impositions, en cas de nécessité, pourvoir et donner ordre » à la police, tenir la main à la justice, et assembler, pour » cet effet, tous juges, officiers, maires, jurats et consuls; » et généralement faire tout ce que vous jugerez et con- » noistrez estre expédient et nécessaire pour le bien dudit » pays, défense et seureté des villes d'iceluy et advancement » de nostredit party, tout ainsy que nous mesmes ferions » et faire pourrions, si présens y estions. »
Dans les premiers jours de mai 1586, date voisine de celle de cette lettre, naquit, à Montpellier, le troisième fils de Gbastillon, qui reçut le nom de Charles. Damville fut parrain de cet enfant *, au berceau duquel se resserra ainsi Tamitié du jeune père et du maréchal.
Ce fut aussi, à l'occasion de la naissance d'un enfant, que, vers la même époque, Ghastillon reçut de Duplessis-Mornay et de sa femme une preuve d'amitié que celle-ci rappelle dans ses Mémoires (édit. de 1868, p. 162), en ces termes : « Pendant notre séjour à Montauban, Dieu nous donna une » fille qui ne véscut que trois mois; nous avions prié M. de » Ghastillon d'en estre parrain, mais estant retenu en » Rouergue pour s'opposer au feu duc de Joyeuse, il ne » pust venir, et la tint, en son nom, messire Antoine de » Ghandieu, dit Sadeil, gentilhomme du Dauphiné, et très- » excellent ministre de la parole de Dieu, et pour marraine, » Suzanne de Pas, ma fille de mon premier mariage. »
Ghastillon ne tarda pas à aller prendre possession du gouvernement qui venait de lui être confié, en se dirigeant le 29 juin, à la tête d'un corps de troupes, vers Milhau.
A peine eut-il, par sa seule présence, écarté de cette ville tout danger, qu'il se vit appelé à mettre, non loin de là, le siège devant Gompeyre.
Alors lui parvint une lettre de sa femme, qu'il avait dû laisser à Montpellier avec ses enfants. Elle s'alarmait à la pensée des nouveaux périls auxquels il s'exposait. Devant elle se dressait la funèbre image des quatre fils de d'Andelot qui avaient récemment succombé, run,Tanlay, à Saînt- Jean-d'Angely; deux autres, de Rieux et Sailly, blessés à mort sur le champ de bataille de Saintes, et le quatrième, de Laval, à l'issue de la lutte dans laquelle il avait accompli
1. Jowmal de Charbonneau, ap. Aabaïs. Pièces fuyiiives^ t. Il, p. 18.
des prodigos de valeur '. Frappe au cœur par la perte foudroyante de ses frères bien-aimés, de Laval n'avait pu leur sur\ivre : une violente fièvre, éclatant sous le coup de ses déchirantes émotions, l'avait emporté en trois jours*. N'en pouvait-il pas être de Chastillon comme de ses quatre cousins? Pleurant maintenant avec lui leur mort, sa femme allait-elle être condamnée à pleurer aussi la sienne? Voilà ce qu'en secret se disait, avec effroi, Marguerite, sans oser le déclarer en termes exprès dans sa lettre, mais en y laissant cependant percer certaines appréhensions dont, de son propre aveu, elle ne pouvait se défendre.
Il n'en fallut pas davantage pour que Chastillon s'attachât immédiatement à la rassurer, en mari chrétien :
" Mon co^ur, lui écrivit-iP, il semble, par vostre lettre, » que vous soyez en peine de moy ; ne sçavez-vous pas que
1. D'Aubigiié {Hhl, u/.ir., t. 111. liv. 1, ch. lU), après avoir parlé du combat de Saintes, ajoutt^ : » Oux qui esliinoient les choses plus à utile qu'à Thonnesteté, »» esUraérent a y:nnû heur le (lomuiaj,'e que les réformes reçureat en vainquant, •» surtout de ce (pie le comte de Ijual ayant. quelqu(»s jours auparavant, perdu son •> Cr(*re Tanlai. vil encore finir les deux autres entre ses bras, et en mourr.t de »• desplaisir. Ces quatre frères étoient m*îus enfans de Andelol, semblables de visage, " mais plus encore eu probité, prudemv et valeur. »
S. Conmient. en mentionnant la mort du comte de Laval, ne pas rappeler ici la touchante lettre que sa Neu\e, Anne irAIlégiv, reçut de Philippe de Moma\ ? « Madame, lui è;Ti\it-il, le Si mars l,"SK(J, la douleur est trop grande pour la penser »» assoupir : il est plus séant il') condouloir. Vostre perte est commune avec tons » les gens de bien du royaume, Lt» mal est (jue ce que chacun en souffre ne rabat •> rien de vostre mal p;irticuller. De moy, madame, je puis dire avec vérité qu'il y • a longtemps que je n'ay n»çu une si sensible perte; et si vous voulez coniioistre •> conïbien j'honorois mnnslenr Nosire mar>, que j'aye cest honneur d'estre com- » mande de vous en cimse qui vous puisse soulager! J'estime, madame, que, jKUir » le regard des amis el^erv lliMjrs. la plu»* humble Umm de pleurer, c'est de servir •• de tout leur iKniV(»lr i\ ce ipil survit ceux qu'ils ont honores vivans et à leur « postérité. C'est le deuil, mmljuui», que Je veux pn'udre; et pourtant faites entier » estât de mon hien liumbit» ncinIj'i», el disposes de moy comme de personne tout » acquise a vostre malsotj et iinecb'e ix tout ce qui altouche feu monsieur vosln* » mary; c^ir je le venv honurer «'l servir eu ce (pil resK» de luy et apn^'s luy; et tel « que je luy ay esté, tel vous veux Je demeurer toute ma vie. » [Mém, et r tresp. de Uupiessis-Momai/, In i", U\i\, t. 1, p. VUO.)
3. Lettre non dnlée, niitln qui doit Mre il»» \}cn de jours antérieure nu iO juillet 158G. (Du Hnuchet, //m/, ih hi mui»im de Cvfigny, p. 676. 677.)
FRANÇOIS DE GHASTILLON. 235
» VOUS m'avez laissé en la garde de Dieu et estimez-vous, » après cela, que rien de mal me puisse arriver? Nos jours » sont [comptés ; nous ne pouvons allonger ni accourcir le » cours de nostre vie ; et ainsy vous ne devez rien craindre » pour moy, car Dieu m'a gardé jusqu'ici, et me con- » servera encore, s'il luy plaist, pour vous et pour nos » enfans. »
Que de sérénité dans ces simples paroles, destinées à relever de son abattement une femme, une jeune mère tendrement aimée ! et aussi quel soin d'arracher, par la diversion d'un récit, Marguerite aux pensées qui l'agitaient dans sa solitude ! De là le rôle de narrateur subitement adopté par Chastillon dans sa lettre, à propos des premières opérations du siège :
« Le lendemain que je fus arrivé à Millau, à la prière de » la ville, et de Tadvis des genstilshommes et capitaines qui » sont près de moy, je vins assiéger Compeirre.
» D'abord nous prismes fort heureusement, de trois fau- » bourgs qu'il y a, les deux plus forts, où je suis logé, et » sur un petit haut qui regarde la citadelle, j'ay mis nos » pièces, d'où nous avons battu une tour fort haute que je » pensois gagner, l'ayant ouverte ; mais il y a une certaine » casemate sous terre, que nous n'avions point reconnue, qui » nous flancque le devant de la tour, si bien que nous ne pou- » vous dresser nostre eschelle qu'ils ne tirent à plaisir à ceux » qui monteront, et qu'ils ne les tuent ou blessent. J'ay fait » une grande bresche de 30 ou 40 pas, où nous sommes » logez dessus ; mais d'entrer par là, il n'y a pas moyen en- » core, pour ce qu'il y a un fort bon retranchement par » derrière. Je suis après à tenter d'autres moyens. La place » est plus forte beaucoup que Lunas, fort grande, et d'une » assiette si bizarre qu'elle nous donne beaucoup de peine; » mais j'espère, Dieu aydant, en venir à bout.
236 FRANÇOIS DE GHASTILLON.
» II y a de fort bons hommes dedans ; nous en avons tué » des principaux, et blessé une partie de leurs gens de com- » mandement. Ils m'en ont blessé à force et tué bien peu, » entre autres M. de Saint-Laurans, qui fut blessé, au tra- » vers d'une porte, en regardant la bresche; M. de Saint- » Auban* le tenoit par la main pour le retirer, et moy je me » faschois de ce qu'il estoit là. Cela n'est rien, sa blessure » est dans la cuisse, et j'espère que bientost il sera guéry, » car il se porte très-bien. Le capitaine Olivier, Taisné, vsl » aussi blessé aux fesses, mais ce n'est qu'une mouche qui » l'a piqué. Il ne m'a esté tué personne que vous connoissiez, » que M. de Saint-Julien, le boiteux, qui menoist ceste » compagnie que vous ne vouliez pas qui logeast à Perans ; » il n'avoit pas bonne veue, il vouloit voir de près les mu- » railles, et il fut tué. Je croy d'en avoir ma raison, si Dieu » plaist, car aujourd'hui je change la batterie, pour les voir » par le derrière de leur retranchement.
» M. de S... est auprès de moy, qui est très-hon- )) neste homme, M. de La Vacqueresse, M. de Leyssan, » comme vous sçavez, M. de Seruvilles, M. de Beauforl, » M., de La Tour, et plusieurs autres honnestes gens. » M. du Lausse me presse fort d'aller en Lauraguez pour
1. Jacques Pape, seigneur de Saint-Auban, en Dauphiné, a écrit des mémoires intéressantSf dont du Huucliet {Hist, de la mauon de Coliyny^ p. 637 à 667) a donné des cxlrails. J. Pape nous apprend, « (pi'ayant eu l'honneur d'avoir esté nourry » prés de M. l'admirai de Cliastiilon, » il se trouvait à sa suite, lorsqu'en août 1372 il fut blessé par Maure>el; qu'il lit, ainsi que d'autres geulilshommes, de vains efforts pout se saisir de cet assiissin ; qu'enfermé à la Conciergerie avec (iavagnes et Hriquemaul, il dut son salut à un témoignage généreusement rendu par ceux-ci, et qu'à sa sortie de Paris il se retira en Daupbiné « J'y séjournai, dit-il, jusqu'à ce » que M. de Ghastillon m'envoya quérir à Montpellier, sur le temps que le vos de >» Navarre luy avoit envoyé ses commissions pour commander en Rouergue, qui » fust en l'an 1586. 11 me fit l'honneur de m'olTrir ou sa lieutenancc au gouvcr- »• nement de Montpellier, ou celle de sa compagnie de gendarmes, de laquelle je u fis plustosl esleclion (lue de m'arrester à Montpellier et y demeurer oisif, et me >» pressa en telle sorte que je n'eus moyen de luy faire une grande troupe, car je '. reieus plusieurs réitérées dépesches dudit deigneur |K)ur l'aller trouver, comme » je Ils, et le trouva y desjà engagé au siège de Coupeyre. •»
n leur secours, mais je suis retenu par la longueur de ce » siège *.
» Encore que ces affaires de guerre et ces particuliarités » doivent estre escrites aux hommes, pour le peu de loisir » que j'ai de faire plusieurs lettres, je le vous mande à » vous. »
Félicitons-nous du peu de loisir qu'eut alors Chastillon d'adresser des lettres à d'autres personnes qu'à sa femme ; car, grâce aux prédilections de son cœur, en fait de correspondance, nous sommes initiés aux intimes sentiments du mari et du père chrétien qui, cà et là, débordent du cadre des narrations, d'ailleurs si animées et si intéressantes du guerrier.
A cet égard, quelle initiation plus pénétrante, par exemple que celle qui découle de la lettre suivante, rapidement écrite, le 20 juillet 1586, à l'issue d'un sérieux combat*, et plus encore, de quelques autres lettres, de dates postérieures?
« Mon cœur, afin que vous ne soyez point en peine de moy , » pour ce qu'hier, dix-neufvîesme de ce mois, nous nous » estrillasmes fort bien, et que le bruit incertain vous pour- )) roit mettre en doute de la vérité, j'ay pensé la vous devoir » escrire.
1. " M. (le Chastillon, dit J. Pape {loc cit., p. 639). fui einl»aniuc au sièj,'e de
• Coiii)e>re, cédant aux passions de ceux de Millau, qui avoient promis des rncr- » veilles. De fait ils portarent de grandes despences pour le se -ours des Idf^ssez, » pour les vivres du camp; mais, quant aux munitions, ils baillèrent leurs piëct^s, " qui estoient un canon et une coleuvrine et une moyenne, et (juclques soixante »» ou qualre-vings balles; les resles des balles, il falloit attendre du jour à la
• journée que les fondeurs les eussent faictes, desquelles, pour toute diligence, ils - n'en faisoient que quatre tous les soirs, et les portoit-on, comme cela, de quatre . à quatre. De sorte que cette longueur donna moyen aux ennemis de donner à
• cette place tout le secours nécessaire, et enhardit et asseura, tout ce qui se peut » dire, les assiégez. Quelques cinq jours après mon arrivée audit siège, M. de Chas- H tillon m'envoya à Millau pour remonstrer aux consuls ce qui estoit de leur » debvoir. »