‹ François de Chastillon, comte de ColignyChapitre 84 sur 141 · Du Bouchet, loc. cit., p. 677 à · texte numérisé non relu

Du Bouchet, loc. cit., p. 677 à

238 FRANÇOIS DE GHASTILLON.

» Sans que nous eussions aucune nouvelle des ennemis » assemblez, hier, après disner, comme je me reposois, Dieu, » par la bouche d'un petit enfant qui n'avoit point huit ou » neuf ans, nous en advertit. C'estoit un goujat qui étoit » allé cueillir des pois, et, s'en retournant vint droit à mon » logis me dire, mais le plus assurément du monde, quil '» avoit vu douze chevaux des ennemis qui se couloient le '> long de la montagne, au-dessous de nos sentinelles de o cheval, et qu'ayant jeté sa veue plus loin, il avait veu une >» grande file d'arquebusiers et de gens à cheval.

» Soudain je dépeschay par tous les quartiers pour faire » tenir prests nos gens de pied et nos gens de cheval, et » onvoyay le capitaine Charles avec douze ou quinze de » jnes arquebusiers, et lui commanday de prendre le petit » garc^^on pour roconnoistre ce qu'il disoitavoir veu. Je prins » mes armes vistement et le suivis avec environ trente ou » quarante arquebusiers que je prins de mon quartier.

» Je ne fus pas là-haut, à la batterie où nous tenions nos »> pièces, que je voy mes sentinelles de cheval revenir à >» toute bride, en criant et nous faisant signe. Je comman- » day au capitaine Augarrau dé s'en aller avec quinze ou vingt » arquebusiers qu'il avait, droit vers l'ennemy pour se join- » dre au capitaine Charles : je fais sortir le jeune Olivier, avec sa compagnie, des tranchées et trente ou quarante arquebusiers de M. de Saint-Laurans pour aller après eux » J'attends mes soldats qui venoient à la file : je prie ») M. de Saint- Auban de s'armer; j'envoye à M. de La Va- » quercsse dire qu'il s'en vienne, lequel estoit bien au bas » de la montagne, de mesme à M. de Valeroze qu'il monte » à cheval et me vienne trouver où j'estois'.

1. Il ost indispensable de rapproelior de cette partie du récit de Chastillon, à rhonneur de sa inémuire, l'IioininaKe que J. Pape de Saint-Auban rend à sa rapidité de coup d'oeil et d'action, ainsi qu'a sa haute valeur. — « Les ennemis, dit-il (/oc.

a En mesme temps je vois paroistre, aa lieu où je tenois » mes sentinelles de cheval, les ennemis en gros, tant à » pied qu'à cheval , et les nostres qui s'enfuyoient, estans » chargez, à toute bride ^

» Je pars de la main tout à pied avec quinze arquebu- » siers seulement de Desmazel, et m'en vais droit à eux : » je portois ma cuirasse et ma corsesque, et ayant gagné » le chemin où estoient les nostres qui se retiroient, Dieu me » fît la grâce de les arrester, ou par menaces, ou de paroles » honnestes; si bien que j'arreste l'ennemi tout court.

» Les uns prennent autour de moy pour m'envirx)nner : » je leur fais tirer des arquebusades, de vingt pas, où fut » tué M. de Balzac ; je garnis à droite et à gauche un petit ») fons qu'il y avoit, si bien que je les empesche de passer » un assez long temps, jusques à ce que nostre cavalerie » vint, M. de La Vacqueresse, M. de Saint-Auban, M. de

» cit., p. 639), marchèrent droit à nous, qui n'eusmes advis de leur venue qu'environ « pcut-<^tre un demij-quart d'heure avant que de les voir venir, et par un petit

• gardon bien malostni, qui, par cas fortuit, se trouva au quartier d'où ils venoient » pour aller chercher des amandes fresches pour un pauvre soldat malade, duquel » il estoit laquais. Ce petit espace de temps nous donna loisir de nous rendre, dn >' lo^is de M. de Chastillon, où il estoit avec des principaux de ses troupes, au lieu » où estoit placée nostre artillerie, où nous ne fusmes pas plustost arrivez, qui» M nos sentinelles des costaux accoururent à nous : de sorte que tout ce que M. de »• Chastillon eust peu faire avec un très-grand loisir et toute la commodité du >• monde^ il le lit en ce petit espace de temps (gui est, ce me semble, une d^s belles M preuves fpi'on sçauroit désirer d'un capitaine), qui fust de commander soudai- » nement certain nombre d'arquebusiers de chaque compafçnie, selon qu'elles » estoient ou fortes ou faibles, avec quelques capitaines pour les commander, aus- •» quels il ordonna de s'aller loger dans une vigne qu'il leur monslra bien close de " muraille, qui leur pouvoit servir de parapet, où ils ne pouvoient estre forcez,

• d'autant qu* elle faisoit un carrefour du chemin d'où les ennemis venoient, et d'où •• les nostres leur pouvoient faire voir la salve de leurs harquebusades très à propos. » Mais cette prévoyance, exécutée avec cette prompte résolution, ne serait rien à ** ce seigneur, par la laschelé des capitaines qu'il y avoit commandez, lesquels, " quoiqu'ils fussent logez comme a esté dit, néantmoins ^oyant venir l'ennenix, ■. n'en attendirent jamais la pointe; ains, sans tirer harquebusade, s'en revindrenl » honteusement à nous, les capitaines monslrans le chemin aux soldats de fuir, M dont M. de Chastillon se trouva extrêmement perplexe, et print a\ec luy tout c<î ■ qu'il put ramener de ces fuyards, qui fut environ cent cinquante harquebusiers, »» auxquels il taschoit de remettre le cœur au ventre et les ramener au combat. »

» Valerose, et quelques quinze ou vingt chevaux seulement » avec eux ; on me baille mon cheval ; je commence à crier » pour aller à la charge : soudain ils reculèrent, et les » ramenasmes environ cent pas en arrière.

»> Pour ce que nos arquebusiers ne nous suyvoient point, » je retourne pour les faire venir. En mesme temps, M. de »» Saint-Alban, qui Gt très-bien, les voit branler : il va à la •» charge * ; M. de 1^ Vacqueresse, M. de Valrose, et ceux » que je vous ay nommez, au travers des vignes se meslent >' parmy eux en descendant la montagne, et en bas, le long

I. Voifi ce que rapporte de Saint- AulKin < /or. nt.^ p. 6Klt : « Cependant nos ctie- » \aa\ arrîTerent, lantost Tan, tantost l'autre, lesquels je rangeay près de nioy ■ et nous misnies en queue de Tennemy. qui ûct entrer ses gens de pied fort pai- » MbUMiient; mais lorsqu'ils voulurent ressortir, je me tronvay entre deux, tou-

• tefois a quartier avec ma petite troupe, qui n'estoit que de vinfi:t-deu\ cbevaax.

• M. de Ohastillon. de l'autre costé. rallioit tout ce qu'il pou voit d'Iiarquebusiers, m avec lesquels il vint aussi prendre place en teste des enneoiys: de sorte que leur " cavalerie craitmit de se trouver nMifermée dans un destroit de chemin qui estoit

à trois cents pas de la sur leur retraite. Ce qui les oonlirma en ceste opinion fust ' aussy que. vovant qu'ils faisuient retirer leurs harquebusiers à cheval, je criai : » Infanterie, gagne l'estroit! Sur ceste voix ils ne s'ébranlèrent seulenieat, mais le » voulurent gagner eux-mesnies en toute diligence et en désordre. Sur ce désordn^

• je lis une charge à leur queue , qui nous succéda ciimme sur des personnes

• fuyantes, qui ne nous nM)nstrèrent le visage qu'après avoir gagné cet estroit; •> niais Dieu voulut que nous nous trouvasnies quatre en teste qui fisnies si ferme, ^ (|u'ils ne purent passer oufare. Ces quatre estoient MM. de La Vacqueresse. de

- Lttssan raisuè. capitaine Pagesy et nK)y. Ledit Pa|!ësy nie secourut mer\eilleu-

- sèment bien contre quelques-uns qui ni'a> oient entrepris par leur costé droit, ei M mu* donna loisir de mettre mon pistolet hors du fi»urreau. le coup duquel porta >• si heureusement conlre un qu'on nom moi t le sieur de Montferrier qu'il en fust » atteint par la teste, d(»nt il tomlia si soiHiain. que tout le reste en reprint encore » la fuite jus(]ues près d\in lieu fort apinMo Rivière, où quelques soixante chevaux >• tournèrent encore \i$iige sur nous : jeu a>ois quelques huict ralliez près de nioy » et, regardant derri«^re, j'en \ois >enir emnire une douziiine pour se joindre a » nuty ; mais je ne si;ay par queltpie maliieur ou mes:hanceU' les huit et les douze •» des nosires oslanl jtùnctz à moy, el \oy:uil que reuneiii> venoit a la charge »' aMV heuUvHmp {\o nu»siilmti(»n et de fnudeur. lorsque je fus avancé à huit ou » dix iKisdes eimemys, et me>l(' |mrmy eux, ils me laisst'rent seul, et prirent telle - » ment hi hutc h la \oue tlos eaneinys et à mou d^'oeu. que ce fut un vray miracle *> de mo \oir n^ssortir du milieu d'«*u\ : or Oieu srait comme ils ro'enlreprindrent » et en\clop|MMeut, mais ausM il Unir lia les mains, H (vrtes déploya les miennes » ;i me (aire (aire place, et assista en h'ile sorte que j'en esvhappay avec très- » grattd (*tuip dVs|M><> Mir mon c)ia|Hsm, cinq sur mon che>al, qui ne luy tirèrent » une seule goutte d(« sauij, el un |)etit sur In main g;)uche... M. de Chastillon, de •• son <Ntsti\ A\nil enitn reiifermé leur infanterie dans It place. »

» de la rivière du Tar, où ils gagnoieat : si bien qu'ils en » tuent quarante ou cinquante des principaux gentilshommes » de ce pays, entre lesquels est M. de Vezin, M. le baron » de Ruperon, M. de Balzac, M. de Roquelaure, le cadet de » Lons, et plusieurs autres.

» Ils ne parloient que mille, deux mille escus, dix mille » escus, qu'on leur sauvast la vie, M. de Saint-Auban cria » à M. de Saint-Genet qu'il tuast Roquelaure, qu'il ne le fist » point prisonnier ; il luy dit : « Tuez cet ennemy de Dieu, je » ne vous en feray reproche ; » et l'autre, comme il luy bailloit » l'estocade au travers de la teste, disoit : « Jeunesse, sauve- » moy la vie, je te donneray dix mille escus. » La Borde se » trouva auprès de M. de Vezin, duquel il eut le manteau, » ainsi qu'il a esté reconnu par quelque prisonnier. 11 w crioit: «Sauve-moylavie,jetebaillerayvingtmillefrancs;)) » mais nos gens monstrarent bien qu'ils aimoient mieux » leur sang que leur argent, et bien à propos ; car, si on » se feust amusé à les prendre prisonniers, nous estions » perdus, ils estoient six contre un.

» Pendant que cela se faisoit, j'estois attaché avec leur » infanterie qui estoit de trois à quatre cens arquebusiers. » Nos gens firent mal ; il falloit que je les fisse aller à coups » d'espée. Nous nous trouvasmes meslez parmy eux, pen- » sant que ce fussent des nostres ; toutefois en estant incer- » tain, j'envoyay un sergent les reconnoistre ; il alla parmy » eux : ils luy demandèrent le mot ; il revint à moy : je dis » que je n'en avois point donné ; mais il commença à crier » Chastillon; aussitost ils se mirent en route; et mon » cheval , comme je les chargeois, me pensa faire perdre, » car il se cabra, comme je voulois tourner à main droite. » Je les contraignis de se remettre dedans le fort, et en » furent tuez beaucoup ; mais, si j'eusse eu cinq ou six » hommes à cheval avec moy, tout cela estoit mort.

» Je croy, à ceste heure, qu'ils seront contraints de se » rendre, car ils n'ont point de vivres ny de poudre; au » moins nous en avons pris des valises pleines, qu'ils y por- » toient. Plusieurs se jettèrent dans la rivière. J'ay la livrée » de leur cornette, que nous avons prinse : un malheureux » goujat a déchiré le taffetas ; je le fais chercher partout.

» Somme, Dieu nous a fait une belle grâce.

» Je n'ay perdu que La Rue et le pauvre capitaine La Forge, » qui est mort le plus chrestien que je vis, car il disoit : « O » Roi des rois, prends mon âme; tu m'as assuré que ton » sang est répandu pour nos péchez. »

» 11 a un coff're à Montpellier, où il a quelque argent. » Soudain allez-y vous-mesme, et faites prendre ce qu'il » avoit, car il a un bastard qu'il faut entretenir, car c'estoit » un très-brave homme. Il avoit de très-grandes blessures » sur les mains, sur les bras, dans le corps, au deffaut, par » les cuisses.

)) Somme, la meslée a esté bien rude, et c'est un miracle » de Dieu ; car il n'y avoit pas un quart, ny de nos gens » de pied, ny de nos gens cheval, et Dieu les a tuez, et » non pas nous. Tous nos gens sont revenus, l'espée san« » glante jusques aux gardes. 11 n'y a pas un de nos gens » de cheval qui n'ait divinement bien fait, et pas un de nos » gens de pied qui n'ait très-mal fait, si ce n'est Montmiral » qui a fait bravement à son carlier , et en a tué près de )) sa barricade d'armes et désarmé un bon nombre.

» Louez Dieu et le remerciez, car il nous a fait une belle » grâce!

» 11 n'y a que moy qui n'ay point ensanglanté mon espée, )) dont je suis désespéré, car il me semble que j'en devois » tuer plus de cent ; ce que j'eusse fait, si nos gens de pied » m'eussent voulu croire. Je n'ay donné un seul coup » d'espée qu'à ces poltrons, dont je suis enragé.

» Priez Dieu pour moi, et le remerciez, car il m'a bien » monstre son assistance.

» Ils avoient juré de gagner nostre artillerie. Ils estoient » deux cens bons chevaux et cinq cens arquebusiers à » pied; mais j'espère que nous aurons le reste, avec l'aide » du Seigneur, entre les mains duquel je mets toy et nos » enfans, lesquels j'embrasse de bon cœur.

» C'est ton bon mary, » Chastillon.

» Devant Compeirre, le 20 juillet 1586. >»

Que de choses dans cette lettre ! de quelle verve, de quelle lucidité est empreint le récit de ce combat dans lequel Chastillon déploya tant de résolution et de promptitude à déjouer une surprise tentée par l'ennemi ! Quelle vigueur à soutenir la lutte, rendue inégale non seulement par l'infériorité numérique de ses troupes, mais encore par la lâcheté de son infanterie ! Quels stigmates justement infligés à celle-ci par le chef, et quelle justice rendue à sa cavalerie ! Avec quelle effusion de reconnaissance il attribue le succès à Dieu seul ! Avec quel soin il unit à ses regrets sur la mort de l'un de ses capitaines l'hommage rendu à la piété de ce brave, à son caractère, et la sollicitude pour l'enfant qu'il laisse ! Enfin, avec quelle confiance il remet entre les mains de Dieu sa femme et ses enfants !

A six jours de là, étant encore devant Compeyre, Chastillon adressa à Marguerite d'Ailly une troisième lettre*, dont le début nous permet, jusqu'à un certain point, de pénétrer dans l'intimité de ses relations domestiques :

« Mon cœur, j'ay receu aujourd'hui une lettre de vous qui » m'a fort resjouy, car, ne vous pouvant voir, le plus souvent

i. Do Bonchet, loc. cit.^ p. 680, 681, 683.

» que vos lettres viennent à moy, il me semble que je » vous regarde comme dans un miroir, jugeant vos escrits » l'image de vous-mesme.

» Vous m'avez prié, par l'une de vos lettres, de vous es- » crire au long : je m'estonne, puisque vous et moi ne som- » mes qu'un, que vous n'ayez jugé que j'ay eu le mesme » désir, comme vous m'avez prié de le faire, vous deviez » penser que je vous priois de faire le semblable. Nos corps, » nos désirs, nos volontez, nos passions estant jointes, nous » avons en mesme temps mesme désir. 11 falloit donc, pour » me contenter, en me priant d'une chose, faire la mesme; » c'est-à-dire, vous me deviez bien au long mander de nos » enfans et de nos affaires publiques ou domestiques, tout » ce qui s'en passe. Faites-le, à la première occasion, car » cela me tesmoignera que vous ne m'escrivez point seule- » ment pour dire que vous m'escrivez, mais que vous estes M soigneuse de nos affaires, et curieuse de m'advertir de ce qui » s'y passe. Ce seroit pour néant, qu'à mon départ, j'aurois » pris mémoire de tout, si vous ne me mandiez comme les » affaires ont i^éussi, puis mon départ. Croyez que mes trois )) enfans m'ont donné trois divers conseils : Henry, quand » il est venu, m'a appris d'estre soigneux et prévoyant ; Gas- » pard, à sa naissance, m'a adverty que je devois songer » pour vous et pour lui ; Charles m'a fait résoudre d'estre » du tout bon mesnager. Ainsi, croyez que j'y pense, et que » je ne suis point père sans estre bon père, ny mary sans » estre bon mary. Je songe à vous et au fruit que Dieu nous » a donné : mais vous devez, de vostre côté, vous donner à » vous-mesme la leçon pour former vostre esprit à tout ce » qu'une femme doit avoir de parfait pour estre bonne mère » de famille et sage gouvernante de sa maison. Vous sçavez » que la femme la fait ou deffait. Ayez l'honneur de remet- » tre par vostre industrie et par vostre piété ,avec l'assistance

» de Dieu, les ruines qu'on nous a faites*. Le temps est » mauvais ; il faut plus de patience et de vertu qu'en un )) bon temps. Les ennemis sont puissans, il faut un bon » cœur pour les vaincre ; les envieux sont en grand nombre ; » ce sont les coureurs de la vertu. Tout semble mal aisé : I) c'est signe que la grâce de Dieu n'est pas loin de nous, » cap il se tient près des cœurs désolez ; et si ce bon maistro » et seul bon conseiller prend nos affaires en main, qui s'op- » posera à nostre bien ? Craignons Dieu, et il nous chérira.

(( Mon cœur, resjouy-toy ; il me semble que je sens Dieu » s'approcher de moy, car les diables de Rouergue nous » appellent anges, avec nos casaques blanches, et ont bien » senti que nous les avions frapez d'un bras non point » d'homme, car, tous les jours, nous avons nouvelles de » nouveaux morts. Outre ceux que je vous avois mandé, il » y en a beaucoup d'autres, et des plus mauvais garçons de )> Rouergue et d'Auvergne. Il y a M. de Montaligre, M. de » La Borrezie, les deux de Montferrier, dont l'un portoit la » cornette, M. de Vemac; je ne sçay si je vous ai mandé de . » Baucillac qui estoit enseigne de M. de Saint-Suplice, » M. de..., M. de La Balmontie, M. de Vedrieu, le chevalier » d'Aubrac, force capitaines et soldats, grand nombre de » bien blessez. Il y en a vingt, tous gentilshommes, à Vezin » seulement, et, par tous les villages des environs de Rodez, » force : si bien que monsieur l'évesque a envoyé six chi- » rurgiens, à ce qu'on nous a mandé, qui ne font qu'aller » ça et là panser les malades : c'est un miracle, car depuis » ce temps-là toutes ces forces, s'en sont allées en fumée.

» Au reste, jamais, je pense, siège n'a esté plus beau que » cettuy-ci ; car a esté l'heure que je n'avois que cinq cens » hommes, parce que tout estoit à Millau, ou escarté hors

i. Voyez Appendice, n» 31.

» du camp, que j'en tenois assiégés plus. de huit cens hommes » de guerre, entre lesquels il y avoit pour le moins cent gen- » tilshommes ou capitaines mieux armez et équipez que nous. ') Louez Dieu car c'est un tesmoignage de son assistance.

» J'ay escrit partout ; j'attends des forces nouvelles ; mais, » si je suis seulement rafraischy de trois cens arquebusiers » que j'attends de M. de Boissezon ou d'autres de mes amis, » avec l'aide de Dieu, j'auray la place, et battray bien tout » ce qui peut nous venir, fussent-ils diables et tous les en- » fans de Lucifer. J'ai fait retirer deux pièces, pour ce » qu'elles ne me donnoient qu'empeschement, etenay gardé » seulement une.

» Tout aujourd'hui nous avons parlementé; ils commencent » à s'apprivoiser. Je fais faire la meilleure garde que je puis. » Si je puis empescher qu'il n'y entre du pain, dans trois » jours ils sont à nous. Au reste, c'est le plus beau séjour, » pour estre lieu de montagne, que je vis jamais. Brignué » fait rage de parler; il est à les veiller toute la nuit pour » les entretenir : il leur fait les plus estranges rodomonta- » de^ que vous vistes jamais.

» Le premier du mois qui vient, j'ay mandé les états du )/ pays : nous verrons ce que nous pourrons espérer pour l'en- » tretenement de nos gens de guerre.

» Je vous ay envoyé un porteur de Millau pour vous por- » ter de mes nouvelles et apprendre des vostres. Je l'atten- » dois aujourd'huy; j'en ay bien eu par un homme qui » venoit avec Constantin.

» M'*'' de Gigou m'a fait fort grand plaisir de m'escrire » ainsi particulièrement comme vivent nos cnfans.

» Je remercie M. de La Place et les consuls. Qu'ils excu- » sent un homme qui est en action, si je ne leur escris pour » ce coup : je l'avois délibéré, maisj'oy force arquebusades ; » je m'en vay voir ce que c'est.

» Les capitaines ne m'ont point escrit : je me plains d'eux.

» Excusez-moy envers tous et toutes vos femmes, aux- » quelles je recommande vostre service et nos enfans, à » M"*" de Fontaine et à M"* de Gigou. Je me recommande » aussi à Gentil.

» Priez Dieu pour moy. Bonsoir, mon cœur : j'aimerois » mieux (être) avec vous pour ce soir, qu'icy, croyez-moi. » Embrassez Henry et le baisez pour moy et pour vous, et » me mandez au long de vos nouvelles.

» Mon frère, s'il est encore là, se fait beaucoup de tort ;

» ceux du pays se plaignent fort de luy ; il a un très-grand

» tort.

» Je suis vostre bon marv,

» Chastillon.

" Devant Compeirre, ce 26 juillet 1586. "

Chastillon avait tout fait pour diriger et maintenir son frère Charles dans la ligne du devoir, dont il n'était que trop enclin à dévier, sous l'influence prolongée des pernicieuses suggestions qui, à Marseille, avaient perverti son enfance. Quels que fussent les actes motivant les plaintes qui, en 1586, s'élevaient contre lui, comment ne pas croire à la gravité de leur portée, puisqu'ils encouraient la désapprobation d'un frère tel que Chastillon?

Au chagrin qu'ils causaient à ce frère qui portait si haut le sentiment du devoir et de l'honneur, s'ajouta bientôt une vive déception.

En effet, Chastillon, au moment où il espérait se rendre enfin maître de Compeyre, fut contraint, par la défection inattendue d'une partie de ses troupes, d'en lever le siège. A la réception d'un avis dont il ne pouvait soupçonner la fausseté, et qui signalait Joyeuse comme marchant, àlatête d'un corps d'armée, au secours de Compeyre, il s'était rapi-

dément avancé à la rencontre de ce chef, en laissant à son infanterie Tordre formel de l'attendre sous les murs de cette place où il viendrait la rejoindre. Mais, à peine était-il parti que cette infanterie indisciplinée, d'autant plus coupable qu'elle ne courait aucun danger, avait pris la fuite dans la direction de Milhau, et l'avait réduit ainsi à l'impuissance de continuer, avec chance de succès les opérations du siège, jusque-là heureuses *.

Rentré à Milhau, Ghastillon y sévit, comme il le devait contre les fuyards ; puis il tint, le 8 août, l'assemblée des états dont il avait peu auparavant annoncé la prochaine convocation à sa femme; après quoi, il marcha au secours de Marvejols menacée par Joyeuse. Une nouvelle déception lui était réservée, car il eut le regret d'apprendre qu'une capitulation imprudemment signée, avant son arrivée, mettait à néant sa généreuse tentative de délivrance *.

Dès le début du mois de septembre, Ghastillon était à Meyrueis, d'où il écrivit, le 11, à Marguerite d'Ailly':

« Mon cœur, je suis venu, sur les lettres que vous m'avez » envoyées, tant de M. de Montmorency, que de messieurs

1. Voir, sur ce point, les détails donnés par Pape de Saint-Auban dans ses

Mémoires. {Loc. cit., p. 6i2.)

2. La capitulation souscrite par le capitaine Laroche, qui commandait à Marvejols, fut déplorable dans ses elTets. Pape de Saint-Auban s*expllque nettement à cet égard. {Mém., foc. cit., p. 642, 643, 644.) <• Je pense, dlt-il, que je fus celui qui » en dit au capitaine Laroche les plus graves paroles, en la présence de M. de Chasn tillon, lecpicl, en particulier, réprouvoit infiniment sa procédure, mais eu sa pré- » sence, tant pour la bonne opinion qu'auparavant il a voit conçue de luy que » pour son âge, qui surpassoit cinquante ans, il ne luy en dit jamais une parole de » travers. » Le jeune chef, valeureux et d'une fermeté à toute épreuve dans les négociations, comme sur le champ de bataille en face du danger, s'honorait par des ménagements ainsi gardés vis-à-vis d'un \ieil officier dont il déplorait, sans doute, l'insigne faiblesse, mais vis-à-vis duquel, en même temps, il ne pouvait se défendre d'une certaine commisération, au souvenir de ses favorables anléc^ents. L'alliance de la bonté à la justice était un des traits saillants du caractère de Ghastillon, comme de celui de son père.

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