Mémoires de La Uuguerye, t. III, p
» laissé passer une si belle occasion, et eust bien faicl taire » ceux qui y eussent voulu directement ou obliquement con- » tredire. Et je leur respondy que c'estoit une grande honte » de faire mettre le feu partout, vouloir noyer la Lorraine » en rompant la chaussée de l'estang de Diouse et, quand « on voit l'ennemy, auquel il se fault adresser, non aux « maisons et à la terre, perdre le cueur. »
Quittant le Pont-Saint-Vincent, l'armée se mit en marche dans la direction de la Champagne, entra dans cette province, campa, le 15 septembre, à Jôinville, et, le 16, apprit l'arrivée de Ghastillon en Bourgogne; événement capital qu'avait précédé une marche rapidement effectuée à travers d'insignes périls, et dont la valeureuse hardiesse constitue, à l'honneur du glorieux fils de Coligny, l'un des plus mémorables hauts faits qui se soient accomplis au xvi° siècle.
Reportons-nous, par la pensée, aux derniers jours de juillet i587.
Entravé dans ses efforts, pour la formation du corps expéditionnaire qu'il doit commander, Ghastillon n'a pu lever, en Languedoc, les quatre mille arquebusiers que mentionnait la convention conclue à Fridelsheim, sans que d'ailleurs il y eût pris la moindre part; à peine réussit-il à emmener, en quittant, comme les circonstances lui en ont fait une loi, le siège de Remoulins, dix-sept cents hommes ', avec lesquels il franchit le Rhône, et pénètre, au début du mois d'août, en Dauphiné.
Là, en compagnie de Lesdiguières, il côtoie, à proximité de l'ennemi, l'Isère, dont il se propose d'assurer le passage à quatre mille Suisses, s'acheminant vers le
1. « CbasUlloa ayant levé, en Langtiedoc. environ denx mille Ii » dilflcQlté, ponr les peines qne le maréchal de Montmorency Iny i 0 Remoullns, qn'H ne pnt prendre... Ce fat de là qu'il tira dix-se] • auxquels il fll passer le Rbosne par batteanx rendus H une lie ■ Lyvron. » (D'AnbigDé, But. untu., L III, llv. I, chap. Xtx.)
La seule nouvelle, qu'après plusieurs jours d'expectative, il reçoive du sort de ces hommes dont on attendait impatiemment Tarrivée dans le midi de la France, est celle de leur massacre, sans qu'aucun avis préalable de la direction qu'ils suivaient en Dauphiné lui ait permis de les secourir*.
Du Dauphiné, où des désertions ont affaibli le petit corps qu'il commande *, il passe résolument en Savoie, où « il » sait la milice de ce pays, de sept à huit mille hommes, » estre à son front, comme (le chef qui a détruit les Suisses), » à ses côtés ^ ; » l'attitude de ses soldats qui , selon ses propres expressions, « faisaient le diable en Dauphiné, » s'améliore immédiatement. Les habitants de la Savoie lui font un accueil favorable, tandis qu'à l'inverse, les autorités militaires, au nom du duc, leur souverain, se montrent hostiles, affectent de ne pas répondre à une demande de passage qu'il a présentée, et menacent même de l'arrêter, de vive force, dans sa marche. Prêt, les armes à la main, à faire justice de la menace, il continue à s'avancer, sans
i. « M. de Chastillon, après le secours de Remolins, me ût promettre de Tac- » compagner en son voyage de France, et n'eus loisir de séjourner chez moy, que » mondit seigneur ne se trouvast, quasi à niesme temps avec ses troupes, par delà 1) le Rhosne, joinctes à celles de M. de Lesdiguières qui lui avoit promis de Tas- » sister au passage de llsère. Je partis donc et prins mon chemin droit au pont de n Royans, où je trouvai mondit seigneur de Chastillon et ses troupes avec M. de yt Lesdiguières costoyans d'un costé la rivière de risère, et M. de Lavalette et ses » forces costoyans, dé l'autre, avec une telle longueur, que nous séjournasmes à ■ Sassenage ou à Vif près de quinze jours, durant lesquels nous n'eusmes jamais » nouvelles des quatre mille Suisses que le sieur de Vezin conduisoit en Languedoc^ » ausquels nous devions faire escorte à passer la rivière devers nous, et estre favo- » risez d'eux pour passer delà ; mais la grande longueur que nous eusmes au long » de cette rivière et le peu ou point d'advis qu'on avoit de ces Suisses, donna loisir » à M. de Lavalette de les tailler en pièces à une lieue de nous, et sans en apprendre » chose quelconque qu'après leur défaite. » (P. de Saint-Auban, Mém,, ap. du Bouchet, p. 645.)
S. « Les gens de Chastillon voyant que les Suisses estoyent défaits tant faci- » lement, et que ceux qui avoient fait ceste besogne n'en demandoient qu'une » autre, sur tel effroy, se desrobèrent quelques deux cents. » (D'Aubigné, Hi$L untv., t. m, liv. I, chap. xix,) . 3. D'Aubigné, Hist. univ,, t m, liv. I, chap. xix.
qu'on ose l'attaquer, franchit bientôt la frontière de Savoie et arrive à Genève *.
Sa présence et celle de ses troupes dans cette ville hospitalière causent une émotion générale. La sympathie pour le jeune chef, si bien connu et si sincèrement aimé des Genevois, éclate en manifestations touchantes. On l'admire; mais, en même temps, on s'inquiète vivement des dangers au-devant desquels il se précipite ; et il n'est sorte de chaleureux conseils qu'on ne lui prodigue pour le détourner de Bon entreprise. Et de quels hommes graves, affectueux, expérimentés, ces conseils émanent-ils? Ce n'est pas seulement des membres du gouvernement et des notables de la ville; c'est principalement de deux fidèles amis de son père, de deux fermes soutiens de la cause des réformés français, du vénérable de Bèze, du pieux et valeureux de Lanoue. L'un et l'autre, dès son enfance, se sont tendrement attachés à lui, et, de cœur non moins que de pensée, l'ont suivi
1. P. de Saint- Anban et Sarrazin, porteurs d'une lettre de Chastillon, qui deman* dait un libre passage au lieutenant du duc de Savoie, avaient non seulement essuyé tin refus, mais de plus été faits prisonniers et conduits à un village nommé Crou- Billes. — « Là, raconte Saint-Auban, M. de GbasUUon estoit attendu sur un pont. » Mais, par bonbeur, s'estant ledit seigneur, dès le grand matin, advancé et ayant •» laissé ses troupes, cuidant avoir son ebemin libre pour aller, ce jour-là, à Genève, » il se trouva, aussi matin que les ennemis, dessus ledit pont où il fut arraisonné » par le sieur de Cbonas, colonel de la cavalerie légère de Son Altesse, avec lequel » fut arresté que M. de Cbastillon ne passeroit outre de quatre beures, et jusqu'à » ce que le comte de Martinengue, qui conduisoit les troupes espagnoles, fut arrivé. » Ce terme donna loisir aux troupes de M. de Cbastillon, qui estoient demeurées 9 deux lieues derrière, d'arriver, et estant arrivées, le terme expira, parce que » M. de Cbastillon, résolu de passer sans autre plus longue attente, se mist à passer » en bataille, et, après sa prière faite, commença à rompre des bayes, afin que ses » gens fussent en estât de combat, fit ses enfans perdus et dit qu'il vouloit passer. » Là dessus, après quelques petits discours, ledit sieur de Cbonas luy accorda son- » dit passage, et par conséquent ma liberté (et celle de Sarrazin). Et arrivasmes, ce » jour-là, au pont d'Arve et à Genève. » {Mém. de P. de Saint- Auban, ap. du Boucbet, P..647). — D'Aubigné(/fisf. univ,^ t. Ill, liv. I, chap. xix) résume, à sa manière, l'épisode dont il s'agit en ces quelques mots : « Force protestations du cbef savoyard » qu'on ne passoit point ainsi les terres de Son Altesse sans passeport. Et comme » le gros parut, Cbastillon, monstrant les compagnons, dit que c'estoit son pas- » seport, et ainsi se fit faire place et passa. >»
pas à pas dans le développement de sa noble carrière. Tout en rendant hommage à son abnégation, à son héroïsme, ils l'adjurent de ne pas courir à sa perte en tentant l'impossible, et de réserver, pour d'autres circonstances, dans un prochain avenir, l'emploi de sa valeur et do son dévouement.
Reçus avec une loyale déférence, les conseils, les adjurations n'ébranlent pourtant pas la résolution du jeune héros; et ses amis finissent par s'incliner devant une persistance qu'ils savent inspirée par le sentiment d'un grand devoir à remplir devant Dieu.
Nulle hésitation alors de leur part : ils ne songent plus qu'à seconder, de tous leurs moyens, Chastillon, dans l'accomplissement de ce devoir qui revêt à leurs yeux, comme aux siens, un caractère sacré. Aussi, rien de plus frappant que leur sollicitude pour lui procurer une partie, au moins, des ressources nécessaires à Tentretien et à la solde de ses troupes, jusqu'au jour de sa jonction avec l'armée de secours. Dons en nature ou en argent, prêts de sommes diverses, voilà ce qui lui est spontanément offert et ce qu'il accepte avec gratitude ; mais toutefois en ne voulant recevoir le montant des prêts qu'après avoir contracté l'engagement personnel de le rembourser en affectant au remboursement tous ses biens. Tel est le généreux procédé par lequel il répond à l'incurie, disons plus, à la parcimonie égoïste des hommes de haut rang qui, abusant de sonarJeur chevaleresque, de sa confiance et de son absolu désintéressement, l'ont fait sortir du Languedoc sans pourvoir, ne fût-ce même que du plus strict nécessaire, ses troupes et lui ; tellement que, de son propre aveu *, « il est party sans un sol. »
i. Lettre de Chastillon à sa femme du iO septembre 1887, qai sera ci-après reproduite.
Ahl qu'il est beau de voir Théritier des grandes traditions paternelles, le digne fils de l'amiral de France, sacrifier ainsi au service de la cause qu'il a embrassée et que, mieux que tant d'autres, il soutient, toute sa fortune, sans hésitation, sans arrière-pensée, et cela alors surtout qu'il sait que les conséquences de son sacrifice pèseront immanquablement sur une femme bien-aimée et sur de chers enfants, qu'il a laissés à Montpellier dans une sorte de pénurie ! Mais il connaît le cœur de Marguerite d'Ailly, et il est certain, en fait d'abnégation comme de tout autre exercice de la foi chrétienne, de n'être jamais démenti par elle. Quel privilège pour deux cœurs aimants et fortement trempés que de se tenir à la hauteur des mêmes sentiments, et que de pouvoir s'appuyer l'un sur l'autre dans les épreuves les plus austères de la vie !
Nous entendrons bientôt Chastillon lui-même parler, en termes émus, à sa femme, de l'accueil qu'il vient de recevoir en Suisse. Sans empiéter sur son récit, continuons à passer en revue les principaux faits qui se rattachent à cet accueil.
Ici se présente un document qui, à lui seul, donne la mesure des engagements contractés par Chastillon comme emprunteur, non dans son propre intérêt, mais dans celui du roi de Navarre. Les Bernois, en fait de bons offices, ont voulu ne pas demeurer en arrière des Genevois; Bonsletten, bailli de Morges, et Anspurger, bailli de Lausanne, interprètes des bienveillantes intentions de l'avoyer et du conseil, se sont rendus à Genève, lors de l'arrivée de Chastillon ; ils lui annoncent qu'ils sont en mesure de lui avancer des fonds, et aussitôt est dressé, en forme authentique, un acte dont voici la teneur * :