‹ François de Chastillon, comte de ColignyChapitre 94 sur 141 · Archives de Berne, Frankreich, vol · texte numérisé non relu

Archives de Berne, Frankreich, vol

» mesdits seigneurs, à leur volonté, par le roy de Navarre, » et, en outre, m'en oblige en mon propre et privé nom, » par hypothèque sur tous et pour chacun mes biens et rêve-- » nus. En tesmoing de quoy j'ay escript et signé le présent » escript de ma main. Fait à Berne, ce 29 d'aoust 1587.

n ChASTILLON. »

Aux mutuels et virils témoignages d'affection succèdent des adieux touchants.

Ceux que, de retour à Genève, Ghastillon adresse à de Bèze, à de Lanoue, à tous ses amis, ne le sont pas moins. Son cœur déborde d'émotions, car il sent, plus que jamais, combien ce sol helvétique, dont il va se séparer, peut-être pour toujours, a vraiment été pour lui, naguère, dans son infortune, celui d'une seconde patrie.

Se remettant en marche, il traverse le pays de Vaud, arrive à Neufchâtel, où quelques nouvelles ressources lui sont fournies pour ses troupes ; et, dès qu'à deux lieues de cette ville il a atteint Fontaine, il adresse, le 10 septembre, à sa femme une lettre, dans laquelle, d'un bout à l'autre, vibrent les nobles sentiments qui étreignent son âme :

« Mon cœur, lui dit-il *, je vousay escrit, de Genève, une » lettre fascheuse, pour ce que les advis de tous estoient » estranges, et me proposoit-on des dangers infinis, sans » espérance de pouvoir joindre l'armée : mais Dieu me fait » cette grâce de trouver les dangers moindres en m'en » approchant, et croistre l'espérance d'y arriver avec son » aide.

» S'il me fait cette grâce de m'y rendre, comme j'espère » estre dans huit jours, au plus tard, je me pourray vanter

i. Du Boachet, loc. cit., p. 685, 686, 687.

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» d'avoir fait un voyage aussi difficile et traversé qu'ait » jamais fait homme du monde.

» Contre mon espérance, Dieu m*a bény jusques îcy : » contre Tespérance des autres, je croy fermement qu'il me » mènera à nostre armée, pour servir à son église, et à » establir le bien autant que je pourray ; à quoy je me voue » du tout, me despouillant de tout autre passion.

» Je me puis vanter de chose que François peut-estre ne » peut dire, c'est d'emporter la réputation, par où je passe, » de faire vivre mes soldats mieux que les Espagnols. J'ay logé » parmy eux et en leurs estapes en Savoye, oii ceux du pays » les ont fait retirer pour me reloger moy. C'a esté une si » estrange métamorphose de nos soldats, quejem'enestonne » moy-même, car, partant de Daufiné où ils faisoient le » le diable, entrant dans la Savoye, par un seul ban que je » fis faire, une petite harangue, et les estrivières que je fis » donner à un goujat qui s'estoit détourné du chemyn, tout » le monde a été si discret, que, sans me donner peine de » les chastier, je suis asseuré qu'ils n'ont fait mal quelconque » dont, à mon départ, on se puisse plaindre : aussy nous » payons partout comme des changeurs.

« Considérez, je vous prie, la faveur de Dieu sur moy. Je » suis party sans un sol, et je paye tous les jours nos sol- » dats; et si j'en ai de reste, c'est l'œuvre du Seigneur; » reconnqissez-le, comme je fais. Au partir de là, croyez- » vous qu'il veuille perdre celuy qu'il entretient comme » cela?

» Il y a une autre chose à remarquer : c'est que les miens » et ceux de ma patrie ont esté, au lieu de parens, ennemis ; » au lieu de compatriotes et charitables, comme barbares et » gens sans Dieu et sans loy. Les estrangers, les Savoyards » et les Suisses m'ont esté comme pères, comme voisins et » gens craignant Dieu.

)) Pamiy la Savoye, j'ay esté reçeu des patriotes avec » toutes les bonnes chères du monde, logé dans les villes » fermées , dans les chasteaux , partout traité avec un vi- » sage ouvert, comme si j'eusse esté à Warti ou à Pé- » quigny *.

» A Genève, chacun s'est employé pour moy : les uns » m'ont preste, les autres m'ont donné de l'argent dont j'ay » nourry mes soldats, et baillé à chacun demy-escu, aux » capitaines cinq, et aux membres, à proportion.

» Sur les terres de Berne, les baillifs de Morge, de Lau- » sanne et divers lieux, m'ont chacun preste trois cens » escus, dont j'ay fort bien payé, sur leurs terres. J'ay esté » à Berne, en poste. Ils m'ont fait chère, comme si j'eusse » esté leur fils ; et, après le disné, contre leur coustume, » ils ont assemblé leur conseil et m'ont baillé six cens escus » d'or sol.

)) Voilà comment je suis secouru de moyens.

» A Neufchastel, ils m'ont preste cinq cens escus, de quoy » nos soldats sont payez pour deux jours que j'ay fait de » chemyn sur leurs terres. Aussi nos soldats payent, et » personne ne se plaint. On nous apporte force pommes, » chacun fait ses affaires, le laboureur fait sa moisson, le » bestail va aux champs, les poules courent par les rues, et » personne ne crie. Voilà l'ordre que je voulois establir en » Languedoc ; et combien qu'on m'aye empesché de l'ob- » server sur le pays, j'ay bien montré qu'il se pouvoit. Seul » j'ay pourveu à tous les désordres que la mauvaise volonté » de ceux avec lesquels j'ay vescu a plustost entretenus » que corrigez, au grand mal du pays, qui souffre quatre » fois plus, voire dix, que si cela se fust fait. J'ay trouvé des » empeschemens sans nombre, lesquels, à la fin, Dieu m'a

1. Ces simples mots témoignent, à eux seuls, de l'affection qu'avaient pour Chastillon les parents de sa femme.

FRANÇOIS DE GHASTILLON. 275

» fait la grâce de surmonter ; et cela m'est un tesmoignage » fidèle que j'aytousj ours voulu et pu establir Tordre, mais » que j'en estois empesché par ceux qui faisans semblant de » le vouloir, montroient en effet en estre ennemis.

» Voilà comme nous vivons. Tous les soirs, je fais bailler )> à chaque soldat cinq sols, soixante et six sols à chaque » capitaine, quarante sols pour cavalier, quinze sols pour » arquebusier à cheval ; je garde qu'on ne me trompe, et » ainsi je mesnage l'argent, et Dieu mercy, il ne nous manque » point encore.

» Pour le danger des ennemis, au lieu où on ne nous vou- » loit point faire de mal, j'ay craint ; où ils estoient pré- » parez pour nous en faire, je ne l'ay point appréhendé, et » jusques icy j'ay passé heureusement au travers d'Italiens, )) Espagnols, Piedmontois, gens de cheval et de pied, au » travers des Suisses qui vont pour le service du roy, et pas » un de mes soldats n'est mort de coup ennemy ; je les ay » tous entiers, sinon ceux que la peur ou la meschanceté a » fait retourner et abandonner poltronnement leur colonel, » leurs capitaines et leurs enseignes, entre lesquels est » Gambedur. S'il va à Montpelier, je vous le recommande. » Si je le tenois, il seroit pendu, pour le trait qu'il m'a faict. » Il s'en est allé beaucoup ; mais les uns reviennent, les » autres sont arrestez à Genève ; pour ce qu'à Lyon on en a » pendu ; qui est un grand coup pour moy, car cela m'en- » tretient le reste, et, à ceste heure, viennent des soldats » nouveaux qui se mettent en la place des autres, de sorte » que les compagnies se refont belles. Dieu mercy : et pense » arriver à l'armée bien accompagné.

» J'y seray dans six jours, d'aujourd'huy en huit, au plus » tard. Elle est en Lorraine, où elle a pris trois ou quatre » places dans lesquelles il y a garnison. Voilà qui rendra » mon passage aisé, avec l'aide du Seigneur, sous la garde

» duquel je marche, asseuré que cent mille hommes de » front ne me feront pas craindre, encore qu'ils Tentre- » prennent et que, pour m'environner, de tous costez ils )> vinssent.

» Louez Dieu, ayez soin de nos enfans, et Dieu retirera » ses verges de dessus nostre famille, et nous donnera, pour » un coup, autant de biens que nous avons, depuis quinze » ans, souffert du md. Nous voyageons parmy le désert, » pour arrivei* à la terre promise. Craignons Dieu, rien ne » nous manquera, et ceux qui sont nos contraires nous hono- » reront, en dépit de leurs dents.

» Je prie à Dieu qu'il pardonne à ceux qui ont retardé » mon voyage ; mais ils ont fait plus de tort au public qu'à » moy. Puissent-ils faire autant de bien aux autres qu'ils » m'ont brassé de mal ; et je leur pardonne de bon cœur.

» Je m'asseure que celuy qui, à mon besoin, m'assiste, )> ne nous abandonnera point, et que vous trouverez des » moyens, de vostre costé, pour forcer ces nécessités si » extrêmes qui nous ont talonnés. Je suis marry que je ne » puis vous aider de quelque chose ; mais j'espère, dans » peu de jours, si Dieu me garde, vous faire tenir quelque » commodité.

» Escrivez-moy de vostre santé et de mes enfans par la » voie de Lyon, chez Suri ; vous pourrez me faire tenir les » lettres, de là à Genève, par le chasse-marée ; elles iront » chez Truchet, l'hoste de l'Escu, puis à Montbéliard ou à )> Basle, et de là à Strasbourg, puis à nostre armée, où » je seray, si Dieu plaist, et verray ^P'^ de Pêquigny, qui ne » sera pas sans parler de vous, comme vous pouvez penser.

» Huit mille Suisses sont passez aujourd'huy, à trois cens » pas de moy : ils s'en vont contre nous, et nous, qui par- » tons d'auprès d'eux, les rencontrerons au gros, où il nous » faudra battre.

» Faites part de mes nouvelles à mon frère et à mes » amis.

» Je m^en vay coucher demain en Bourgogne, si Dieu

y> plaistf et après-demain à Montbéliard. Nos soldats com-

» meneent à se ragaillardir et à se résoudre, et nos capitaines

)» aussi, qui m'ont bien donné de la peine, car ils sont jeunes ;

» mais, à la fin, ils se feront et tout ira bien, avec l'aide du

» Seigneur, entre les mains de qui je recommande et vous

» et nos enfans. C'est

» Vostre bon mary,

» Ghastillon.

» A Fontaine, deax Uenes de Neafchastel, ce 10 de septembre, à nostre conte 1587. »

» J'ay beaucoup d'obligations à M. de Lanoue, à M. de » Bèze, à messieurs de Genève, qui ont fait à nos soldats tant » de bien et à moy, qu'à jamais je leur en auray obligation.

» 11 s'est trouvé à Genève des gens de bien qui, d'eux- » mesmes, prenoient les soldats passans par les rues, les » faisoient entrer dans leurs maisons, après leur avoir fait » bonne chère leur bailloient un teston, leur faisoient chan- » ger de chemise, leur bailloient pourpoint, chausses : » somme, qu'il y a autre charité qu'en Languedoc. Les » femmes venoient chargées de force bagage, et comme les » soldats passoient en bataille par les rues, si elles en » voyoient quelqu'un mal vestu, elles leur bailloient quelque » pourpoint, quelques chemises. De nos soldats se sont » trouvez qui, achetans quelque chose et se trouvans en » peine de le payer, trois ou quatre passans, voyant cela, » leur bailloient ce qu'ils avoient à faire, et se cottisoient » entr'euxpour le payer. Cela est ainsi. Voilà qui me fait » revivre ; et cela ce sont les fruits de nostre foy. Encore y » a-t-il des gens de bien au monde ; c'est signe que Dieu ne » s'est pas retiré d'avec nous.

ci:

» J'avois oublié de vous dire que, sur les terres de mes- » sieurs de Berne, nous avons logé dans toutes les villes où » nostre chemyn s'est adressé, mesme, dans Iverdun, » parmy les maisons des particuliers. Somme, on reconnoit » qu'il y a parmy ces gens du zèle, de la foy et de l'amitié : » cela n'est pas faire fermer les portes de Courontarail, » crier après les soldats et accuser les capitaines, comme on » fait de delà. Gela n'est pas faire comme à Millau, où ils se » sont arrestez au mal, pour prendre sujet de nous en faire, » et n'ont pas voulu prendre les remèdes. A telles choses » sont sujets ceux qui ne se veulent laisser conduire.

» Somme, il me semble que le siècle d'or revient, car » nous nous louons infiniment de ceux qui nous ont logés, et » eux de nous. Par les chemins nous faisons des amitiés et » marchons en pays loin de ces confusions, de ces cris, de )) ces tempestes.

» Loué soit Dieu, lequel me veuille garder pour servir à » son Eglise ! »

Suivons maintenant la continuation de la marche de Ghastillon, depuis son départ de Fontaine, d'après les indications que nous fournit son lieutenant P. de Saint-Auban *. -^ « Nous ne fismes, dit cet exact narrateur, aucun logis au

11: » pays do l'évesque de Basle, à cause de mil escus qu'il fit

» donner à M. de Ghastillon.

» De là, nous entrasmes dans un quartier de la Franche- » Gomté de Bourgogne où nous estions, et estimions avoir I) de la besogne plus que n'en eusmes pas, parce que, dès » lors que nous abordasmes ladite Franche-Gomté, à un » chasteau nommé le chasteau de Lomoy, où tous nos gui- » des perdoient la tramontane, près de la rivière du Doux,

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