Mémoires, ap. du Bouchet, loc. cit.,, p. 6tô et suiv
» OÙ y a un pont, ceux dudit chasteau nous saluèrent à » coups de pièce ; M. de Chastillon m'avoit commandé pre- » mier, et m'en allay près dudit chasteau scavoir ce qu'ils » youloient dire. Ils dirent que ce qu'ils en faisoient n'estoit » que d'amitié. Là-dessus nous allasmes saisir ce pont.
» Cependant nous oyons, à la montagne, au delà dudit » pont, diverses batteries de tambours, à la suisse, à.l'es- » pagnole et à l'italienne, avec grande rumeur de voix et » d'arquebusiers qui tiroient quasi comme en salve, qui fut » cause que j'envoyay chercher vers M. de Chastillon des » arquebusiers, et en prins quelques cent cinquante, et M viçigt-cinq armez avec moy, pour faire voye à nos troupes, » à un passage sur ladite montagne que je vis occupé des » ennemis qui estoient en nombre de sept ou huit cents » hommes, lesquels, sans se peiner d'entrer en aucun com- » bat, avoient assez de couper deux ou trois arbres qui » eussent esté suffisans, sans autre empeschement, de nous » retarder deux jours. Mais Dieu voulut pour nous qu'ils ne » firent ne l'un ne l'autre ; ains, nous voyant venir le petit » pas à eux, nous firent place et se retirèrent à un autre » costau, où nous eusmes le plaisir de les voir assemblés de » loin. Quoy que nous nous fussions contentez de ce qu'ils » nous laissèrent ledit passage libre, nons nelaissasmespas, » après avoir passé, de les faire pousser dans le bois, où » furent pris deux ou trois prisonniers pour prendre langue, » et autant de tuez.
» Ayant passé ce passage tant heureusement, et parce- » que nous avions encore à repasser ladite rivière le lende- » main, sur un pont nommé le pont de VafTrey, fust résolu » que M. de Chastillon avec l'infanterie, qui ne pouvoit » faire cette traite, demeureroit derrière, quelques deux » lieues, et qu'avec tous les harquebusiers à cheval j'yrois )x gagner et garder ledit pont ; ce qui fut fait sans difficulté,
)) et entrasmes, dès cette journée, aux terres de M. le comte » de Montbéliard, où nous passasmes trois jours, ou en » logis, ou au séjour d'une journée.
» Après ledit pays de Montbélisurd, nous entrasmes dans » les terres de Tabbé de Lure, et de là rentrasmes derechef » dans la Franche-Comté de Bourgogne où tout le pays se » préparoit à nous courre sus. De fait, qu'auprès d'une ville » appellée Luxuel, Dieu voulut pour nous que nous fusmes » un peu matinières pour passer un pont nommé Ghabottes, » où les ennemis avoient fait leur rendez-vous pour nous )> donner dessus; mais, n'ayant pas bien mesuré leur temps, »^ nous eusmes passé ce passage devant que leurs troupes y » eussent abordé, desquelles les premières mesme n'y furent » à temps que pour donner sur nostre queue, comme ilz » firent, estant environ quatre ou cinq cens hommes de pied » et quelques dix-huit ou vingt chevaux ; desquels estant » l'alarme venue à la teste où M. de Ghastillon estoit venu » rebrousser vers la queue, avec vingt ou vingt-dinq che- » vaux que nous estions, tous fort mal montez, et ayant » pourveu à nostre queue, voulusmes reprendre la teste; » mais sans avoir loisir d'y arriver ne de prendre autres » chevaux ne armes, nous fallut revenir à la queue, et don- » nasmes sur cette canaille sans les recognoistre, qui se » laissèrent mettre en pièces dès que fusmes à eux, sans » tirer que quatre ou cinq harquebusades, et en furent tuez » quelques cent cinquante.
» Gela fait, voulant reprendre nostre chemin, ayant fait » sonner la retraite, laquelle M. de Ghastillon me comman- » doit de faire, il n'eust loisir d'estre à cent pas de nous, que » vers ledit pont de Ghabottes, derrière nous, vismes parois- » tre encore quelques quatre ou cinq cens hommes à pied » et quelques chevaux, qui ne sçavoient le bon accueil que ». nous avions fait aux autres, lesquels nous allasmes cbar-
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» ger, mais non si soudainement que M. de Chastillon vou- » loit, parcequ'à cause de ce pont je fis tant qu'il patienta » contre son intention, jusques qu'eussions quelques cent » harquebusiers des nostres pour les mettre en désordre ; » mais nous n'eusmes bonnement loisir de les attendre à » les charger, parceque nous les voyons desrober aux deux » bois qu'ils avoient près d'eux, l'un à droite, l'autre à gau- » che ; de sorte que n'en pusmes tuer qu'une cinquantaine. » Je fus bien cause qu'il s'en sauva beaucoup, comme dit a » esté, contre l'intention de M. de Chastillon qui y vouloit » aller plus tost ; mais mon retardement enfin ne fust, à » mon àdvis, qu'à propos et raisonnable, de peur de nous » embarrasser sans harquebusiers en un mauvais passage » d'un costé et de l'autre, parcequ'il me sembloit estre » assez d'atterrer nos ennemis et estre maistres de la cam- » pagne, au meilleur marché qui se pourroit, et faire chemin » comme nous fismes ; car avec deux combats nous fîsmes » encore nostre journée de quatre grandes lieues, et n'eus- » mes aucun blessé, ne mort.
» Après cette journée, nous entrasmes dans la Lorraine, où » ayans cheminé deux jours, sans avoir peu apprendre nou- » velles de nostre armée, enfin nous résolusmes de prendre » quelque pied en ce pays-là, et de donner advis à nostre » armée, par messagers, de nostre venue, afin qu'elle nous » envoyast quelque cavalerie pour escorte.
» De fait, nous saisismes le chasteau de Grezilles, lequel » je surprins, et où M. de Chastillon se logea, et nous lo- » geasmes au bourg, ouvert de tous costés, que nous fer- » masmes de barricades, et y fusmes trois jours, sans peine, » fors quelque légère alarme.
» Au quatriesme, nous y fusmes attaquez, sur le matin, » à une heure du jour, par quatorze cens harquebusiers et » huit cens chevaux, conduits par le marquis de Varambon;
» mais Dieu voulut que, dès la minuit précédente, ayant eu » advis, de nos sentinelles escartées, de la venue des enne- » mis en gros, qu'une petite pluye avoit empesché de don- » ner dès le soir, j'avois fait porter dans le chasteau tous » nos drapeaux et, qui plus est, j'y voulois mettre nos ma- » lades et bagages, mais je ne le peus obtenir de M. de » Ghastillon, à cause de la paresse d'un qu'il avoit commis » à la garde du chasteau, qui, aimant le repos, voulut que » cela fust remis au jour; d'ailleurs M. de Ghastillon dit que » cela se feroit sans désordre. Mais certes ce deffaut nous y » cuida mettre à bon escient, parcequ'estans venus les » ennemis, au point du jour, il fut question de ne s'opiniasw trer à tenir le bourg, et néantmoins feindre de le vouloir » faire pour retirer nos malados et bagages au chasteau, et » préparer nostre retraite. Nous cuidasmes estre courts à » Tun et à l'autre, parceque l'ennemi descouvrit dès aussi- )) tost, par-dessus les costaux, que nous retirions nos baga- » ges audit chasteau, esloigné du bourg de quelques mille >/ pas, et soudain leurs huit cens chevaux vindrent pour se
» mettre entre deux, et leur infanterie à nostre queue ; de » sorte qu'il y oust beaucoup d'affaire à nous retirer, et fust » nostre file coupée par un cornette suivy de cinquante » lances ; mais Dieu voulut que celuy qui portoit le drap- » peau fust abattu de quelques harquebusades, qui ralentit » un peu de leur ardeur, et se passa ce combat en escar- » mouches entre gens de pied, qui dura trois ou quatre heu- » res. J'y fus, pour la plupart du temps, seul à cheval, et » sans blessure. Dieu mercy, ayant fait mettre pied à terre » aux autres qui avoient demeuré sur la queue, estant en » nombre de quinze qui, par la grâce de Dieu, ne perdismes » jamais nostre rang; et l'ennemy perdit, à ce combat, cent » cinquante hommes, et nous cinquante bons, desquelz il y » en avoit bien vingt de signalez.
n Le marquis de Varambon s'estant résolu, après cela, de » nous assiéger dans le chasteau, s'y campa et fît faire des » gabiqns pour loger ses canons, ce qui nous mettait en » grand accessoire, si Dieu n'y eust pourveu par une frayeur » qu'il luy envoya et à ses troupes, sans sujet, qui le fît » desloger sans trompette, à deux heures de nuit, à cause » de quatre coups de canon qui furent tirez à La Motte, des- » quels il fut alarmé. »
Cependant, que se passait-il là où l'arrivée de Chastillon était, disait-on, impatiemment attendue? A l'armée, régnait l'incurie : on y demeurait inerte, dans une expectative voisine de l'indifférence ; car, alors qu'il eût fallu agir effîcacement, on n'avait pas même pris la peine d'envoyer quel- .ques éclaireurs dans diverses directions pour s'assurer de ,Ia présence du valeureux chef qui était accouru de si loin et pour le renseigner exactement sur la position qu'occupaient les forces concentrées, à la recherche desquelles il se livrait, de son côté. Ce fut uniquement à la persévérance de ses investigations qu'il dut de pouvoir enfin découvrir cette position.
Alors parvint au campement de l'armée une lettre qu'il adressait à Clervant, colonel-général des Suisses *. 11 l'informait de son arrivée au château de Griselles *, après avoir défait, en chemin, les forces du comté de Bourgogne qui s'étaient opposées à son passage; il ajoutait que derrière ces forces s'étaient rencontrés des Italiens, au service du duc de Lorraine, « bien aisezà deffaire; » qu'il avait vu les Suisses « allans au service du roy, qui estoient fort peu de » chose. » Il terminait en exprimant le double désir d'avoir promptement des nouvelles de l'armée, et de voir venir au-devant de lui quelques troupes détachées de celle-ci, pour seconder sa marche jusqu'au lieu où il se réunirait à elle,