‹ François de Chastillon, comte de ColignyChapitre 96 sur 141 · Griselles, près de Châtillon-sur-Seine (Côte-d'Or · texte numérisé non relu

Griselles, près de Châtillon-sur-Seine (Côte-d'Or

A la réception de cette lettre , le conseil militaire, dont nous avons précédemment signalé l'existence et la composition, s'assembla pour délibérer sur son contenu. Il nly avait assurément pas lieu d'hésiter sur le parti à prendre : il fallait, sans désemparer, décider, à l'unanimité des voix, l'envoi immédiat d'un corps de troupes à la rencontre de Ghastillon ; et pourtant, au sein du conseil, s'éleva un contradicteur dont la résistance déplacée et opiniâtre ne fut que difficilement surmontée.

Voici ce que rapporte, sur ce point, l'un des membres du conseil dont il s'agit :

« Nous estans, dit-il \ assemblez en conseil, fut exhibée » la lettre du sieur de Ghastillon, et proposé d'y satisfaire par » le meilleur expédient qu'on pourroit adviser, sans le péril » de Tarmée.

» Je ne vey personne si osé d'y contredire que le sieur » de Guitry, lequel, ne pouvant nyer qu'il ne fust néces- » -saire d'y pourvoir, s'il estoit à espérer d'y arriver à temps, » commença sur la date de ladite lectre, à en engendrer si » grande doubte es espritz de tous ceux du conseil, qu'il » deist asseurément qu'il en estoit faict ou failly, et que, » lorsque nous en parlions, ou ledit sieur de Ghastillon » estoit en seureté, ou il estoit perdu, et qu'en tous cas il » n'estoit besoing de travailler l'armée.

)) Je prins la parole et répliquay que son discours n'estoit » fondé que sur une conjecture, que je ne voulois nyer estre » vraisemblable, mais qu'en ung affaire de telle consé- » quence, il falloit avoir des conclusions certaines et esgard » nommément à la qualité dudit sieur de Ghastillon et à » l'obligation si grande que toute ceste armée luy a d'avoir » faict deux cens lieues de mauvais et dangereux chemins

i. La Hugiier)'e, Mémoires, t. III, p. 168 et suiv.

» pour la venir joindre, avoir combattu et deffaict tout ce » qu'il a rencontré ; qu'il ne méritoit, en la touchant du doigt, » de le laisser au besoing ; qu'il ne falloit point discourir sur » cela, mais suivre la substance de sa lectre, et satisfaire » à son juste d.esir; pourquoy j'avois charge de dire au con- » seil, au nom des estrangers, qu'il nous sembloit néces- » saire d'envoyer seulement au-devant dudit sieur de Chas- » tillon une forte troupe de cavalerie, pour le retirer de » Grezilles et le conduire en l'armée, avec résolution, si son » péril estoit tel, qu'il convinst dresser la teste de l'armée » vers lui pour le desgager, de le faire plustost que de le » perdre ; offrant de la part des estrangers deux régimentz » de reistres, faisans 2,000 chevaux, ausquelz ils pouvoient » joindre 500 chevau - légers et arquebusiers à cheval , » françois, avec une personne d'authorité et capacité re- » quise, pour les conduire et commander, et des gentils- » hommes du païs, pour les bien guider; que, de nostre » part, nous y envoy rions le régiment du sieur colonel Domp- » martin qui cognoissoit le païs, avec ung aultre régiment.

» Chacun loua le conseil et résolution des estrangers, » fors ledit sieur de Guitry, qui contesta encores que c'estoit » temps.et peine perdus, et qu'en tout cas, il conviendroit » aller avec toute l'armée, plustost qu'en séparer une si » notable partie, pendant l'absence de laquelle on nous » pourroit beaucoup endommager.

» Je répliquay qu'à luy appartenoit de si bien loger le » reste de l'armée, qui n'est pas petite, qu'elle feust aisée à » assembler pour une défense générale, pendant que ceste » troupe feroit soçl chemin, se rafraischissant en un bon et » gretô païs, et qu'il seroit assez temps d'y mener l'armée, si le » besoing le requéroit, au premier advis que nous en donne- » roit celuy qui auroit la conduite ceste cavalerie.

» Et après avoir beaucoup résisté, se voyant presque seul

w de son opinion, et fort suspect, pour son intérest parti- » culier, il se laissa vaincre.

» Et fut résolu d'y envoyer, avec le régiment dudit sieur » de Dompmartin, celuy de Frédéric von Varren, homme de » bien, et qui eust charge de bien recognoistre.si ledit Domp- » martin feroit quelque tour de souplesse, en ce voyage, » pour complaire audit sieur de Guitry, et avec eux les » sieurs de Beaujeu, fort affectionné audit sieur de Chas- » tillon, pour avoir esté honoré d'un membre de la compa- » gnie de gendarmes dudit feu sieur admirai, son père, » et baron de Langue, pour la cognoissance qu'ils avoient » du païs, avec leurs cornettes de chevau-légers , et » 200 arquebusiers à cheval.

» Et lorsquUl fut question de résouldre de leur chef pour )) les commander, se présenta une autre difficulté, ledit » sieur comte de Lamarks'estant laissé persuader de prendre » ceste charge, en espérance d'obliger ledit sieur de Ghas- » tillon de luy laisser le commandement de Tavant-garde » qui lui avoit esté accordé parprovision seulement, attendant » l'arrivée dudit sieur de Ghastillon. Et nonobstant toutes » les remonstrances qui luy furent faites de voyage qui » estoit trop rude pour luy, en danger que l'excès du travail » de jour et de nuict luy causast quelque maladie, joinct » que la charge qu'il avoit en l'armée ne pouvoit pas souf- » frir son absence, suffisant d'en donner la commission au- » dit sieur de Beaujeu, vieil capitaine et affectionné serviteur » dudit sieur de Ghastillon, il demeura opiniastre en sa » volonté, à la persuasion du baron de Gonforgien. De quoy » ne le pouvant divertir, veu que son frère propre n'y pre- » noit pas beaucoup de peine, ne se souciant guère de le » perdre, et ledit sieur de Guitry n'y contredisoit pas, en » espérance de commander cependant à l'avant-garde, ayans » pris nos cartiers, nous donnâmes ausdits colonels Fré-

» déric von Verren et Dompmartin logis advancé vers la^ » main gauche et sur le chemin qu'ils avoient à faire, pour » y aller bien repaistre eux et leurs chevaux, et partir au » commencement de la nuit.

»... Cet ordre-là estant donné, Tarmée s'achemina en » son logis à Gumont, Saint-Urbain et autres lieux es envi- » rons, deci et delà la rivière de Marne, pour y séjourner » pendant ceste cavalcade.

» Le sieur de Guitry estant fort marry de la résolution » qui avoit été prise pour aller au-devant dudit sieur de » Chastillon, m'en discourut longtemps, taschant à me » persuader de la faire changer et contremander nos reis- » très, comme il feroit, de son costé, aisément contre- » mander ledit sieur comte de Lamark, disant tousjours -» que c'estoit faict ou failly dudit sieur de Chastillon, et » qu'il eust été expédient d'y adviser plus meurement, en » ce séjour, ou bien d'y aller avec toute l'armée. Je luy » respondy que ce n'eust pas esté mal faict d'y aller avec » toute l'armée, si elle eust peu faire la diligence requise, au » désir dudit sieur de Chastillon ; et, puisque le conseil avoit » jugé cela suffire pour le présent qu'il estoit trop tard d'y » penser et que le retardement, auquel je senty bien que » tendoit ledit sieur de Guitry pour incommoder Tarrivée » dudit sieur de Chastillon qu'il craignoit, seroit de plus » dangereuse conséquence audit sieur de Chastillon, lequel j> nous attendrions en ce séjour; et, s'il luy survenoit )> quelque plus grande nécessité, on y pourvoiçoit. »

Le comte de Lamark ayant atteint Grizelles, Chastillon en partit aussitôt en même temps que lui, et opéra enfin sa jonction avec l'armée, qu'il rencontra à Prez-sous-la- Fauche \

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