XIV AVANT- PROPOS
de Franco, ou ceux dont les écrits remplissent les Mémoires de la Ligue. Nous avons dû nous tenir en garde contre leurs préoccupations sectaires, quelquefois repousser leurs apologies exagérées, quelquefois aussi défendre la Noue contre les reproches de tiédeur qu'ils articulent à demi envers un coreligionnaire trop bon Français et trop peu fanatique à leur gré. Les plus sûrs à suivre étaient les naïfs, ceux qui, à l'exemple d'Amos Barbot, se bornent à conter sans prétention les événements de chaque jour.
Du côté des catholiques, nous n'avons pu accorder une foi entière aux renseignements de Saulx-l'avannes, visiblement inspirés par l'esprit de parti, ni accepter les frivoles accusations de Brantôme, rêves d'un esprit encore tout plein du passé. Sur notre route, nous avons rencontré deux Italiens, c'est-à-dire deux littérateurs, deux imitateurs de Salluste et de Tacite, et dont les histoires sont de belles infidèles. L'un d'eux, Cavriana, couvre la Noue d'éloges ; mais il est bien capable d'inventer de toutes pièces (et dans la langue de son modèle) une scène dramatique ou une harangue éloquente. L'autre, Davila, à force d'imagination ténébreuse, arrive à supposer aux événements les plus simples des ressorts d'une complication infinie. Ses personnages sont de parfaits élèves de Macliiavcl, dignes de régner sur quelque petite cité d'Italie.
Aux partisans des deux factions, nous préférerons les modérés, les politiques, et par-dessus
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tout autre nous nous attacherons au sago, à l'impartial tic Thou.
Vers le milieu du xvii" siècle, la Noue a trouvé un biographe. Moyse Amirault (1) avoue hii-mèmo « qu'oii lui a si peu fourni de mémoires », que son travail est fort incomplet. u Presque tout ce que j'ay à dire sur le sujet que i'cntreprens se trouvant dans les auteurs qui ont escrit l'histoire de France et des Pays Bas, Je crains que quelqu'un ne juge mon entreprise ou inutile, ou non nécessaire. » De plus, l'auteur est ministre et théologien ; il écrit un panégyrique, ce qui n'est pas pour nous garantir son impartialité. Mais il est ministre de Montreuil-Bonnin, c'est-à-dire d'une terre qui avait appartenu à François de la Noue et qui resta longtemps dans sa famille. Son panégyrique est dédié au propre petit-fils du héros, Claude de la Noue (2). Les papiers du château de Montreuil, qui nous seraient si précieux (3), Amirault les a consultés. Par bonheur, il ne s'est pas contenté, comme on le faisait trop souvent de son temps, de résumer ces documents. Il a inséré des fragments de pièces, ou même des pièces entières,
(1) Voy. Fr. prot. art. Amirault. — Vie de la Noue, début.
(2) Voy. la dédicace, et à la fia : « ...particulièrement de celuy qui seul est héritier de ce glorieux nom, et en faveur duquel j'ay principallement entrepris et parachevé ce travail... »
(3) Ces papiers, avec le domaine lui-môme, ont passé en 1784 entre les mains du comte d'Artois. Le peu qui en reste se retrouve en effet dans les archives d'Artois (Kl des Arch.nat.). Malheureusement on n'a conservé que des règlements d'héritage, etc. Les correspondances ont disparu.
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dans le texte de son ouvrage. On en peut compter jusqu'à quarante ou cinquante qu'il a évidemment extraites du chartrier des la Noue (1).
Enfin le récit d'Amirault parait avoir été accepté comme une tradition de famille par les descendants du Bras de Fer (2).
Eclairé de tant de côtés divers, notre sujet avait encore ce privilège que la lumière lui arrivait de l'étranger. Les relations des ambassadeurs anglais, espagnols, toscans, nous ont donné sur la Noue l'opinion, notée au jour le jour, de trois gouvernements européens.
Chez les envoyés d'Elisabeth, nous trouvons les mêmes sentiments que chez les amis impatients, les Goulart et les la Popelinière, nuancés d'un peu de jalousie britannique. Pourtant à partir de 1577 — c'est-à-dire à la date où s'arrête la précieuse collection des Calendars, et
(1) Il dit lui-même, p. 286 : « Entre les papiers qui se sont trouvés en sa maison de Montrevil-Bonnin, il y en avait un... que je transcrirai icy tout du long. » Il affirme aussi, p. 39, y avoir vu plusieurs lettres de Henri III à la Noue. Il cite souvent des harangues de la Noue, enstyle direct, etqui rappellent le ton du Bras de Fer. Sans doute la famille en avait conservé des copies, prises par quelque auditeur. Il cite ég.ilement des lettres de la Reine, de Henri IV, de Condé, Montpensier, Walsingham, Rohan, Montgommery, du prince et de la princesse d'Orange, de M"" de la Noue, de son fils Odet, de plusieurs villes et église?, etc.
(2) L'exemplaire d'Amirault qui appartient à laBibl. municipale de Poitiers (éd. d^i Leyde, in-4*, 1661) porte cette note msc. : « Donné par M. de la Nouis le 29 novembre l'an 1662 ». C'est de Claude qu'il s'agit. Nous n'avons pu retrouver le bénéficiaire de ce don. Après la dédicace vient un sonnet à l'auteur, signé C. (Claude), qui contient ces vers :
« Tu veux encore, oflraiit un modelle aux esprits, De mon illustre Avcul ranimer la mémoire. »
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OÙ nous avons dû recourir directement aux registres du Record Office — les Anglais jorennent l'habitude do considérer la Noue tout simplement comme un fervent huguenot, mais trop bon Français pour servir d'instrument docile à leurs desseins. Walsingham et ses correspondants le tiennent en très haute estime, et, chez cjuclquesuns, cette estime va jusqu'à l'amitié.
Don Diego de Çuniga, don Juan de Vargas- Mexia, nous parleront de la Noue avec des accents de haine et de colère inconnus aux plus ardents des catholiques français, rendant ainsi un involontaire hommage à la valeur et au patriotisme de leur ennemi.
Les ambassadeurs du grand-duc de Toscane (et parmi eux nous retrouverons Cavriana), doués de plus d'indifférence, jugeront plus froidement les choses, et leur jugement, comme celui de de Thou, sera favorable au Bras de Fer.
Nous ne nous dissimulons pas combien ce travail est incomplet. Bien que les papiers de Simancas nous aient été d'une utilité inappréciable, peut-être aurions-nous pu glaner, en Espagne, ou même aux Archives farnésiennes de Naples, quelques documents ignorés. Malgré les nombreuses publications faites par les érudits belges et hollandais, il est peu croyable que les archives des petites villes flamandes ne conservent pas encore des lettres de la Noue. On en peut dire autant de celles de Genève et des principautés rhénanes. Pourtant, en présence des documents que nous avons consultés, nous ne pensons pas
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qu{3 des trouvailles nouvelles puissent sensiblement modilier notre récit ou altérer nos conclusions.
La Noue a commandé des armées, il a gouverné des provinces, il a connu les plus grands hommes de son temps, les Guise, les Chastillon, les Nassau, Henri de Navarre. Il s'est trouvé à la Rochelle dans une position étrange, unique dans l'histoire, embarrassante pour la conscience, et nous verrons comment il a su s'en tirer avec honneur. Nous ne chercherons pas à cacher ses fautes, à effacer de sa vie le seul moment où le politique parut l'emporter sur le chrétien, le sectaire sur le Français. Quel rôle a-t-il joué en Flandre, lorsqu'il était au service du duc d'Alençon, en même temps que des Etats généraux ? A-t-il eu raison de préférer, en 1588, ses devoirs envers la France et envers sa pupille aux obligations qu'il avait contractées à la lin de sa longue captivité ? A-t-il conseillé au Roi de son cœur, au Béarnais monté sur le trône de France, de se convertir à la religion de ses sujets ? Est-il mort pour la défense d'une noble cause ? Telles sont les questions auxquelles nous essaierons de donner une réponse.
Pour y réussir, nous serons forcé bien souvent de restreindre les limites de cette étude. Les événements si nombreux auxquels la Noue a été mêlé, la diversité des théâtres oii s'est déployée son activité, le nom.bre et l'intérêt des idées qu'il a agitées dans ses Discours nous entraîneraient aisément à passer en revue tous les points im-
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portants do l'histoire du dernier tiers du xvi" siùclo. Les guerres de religion de France, la révolte des Flamands contre IMiilippo II, l'organisation militaire des Français, la révolution économique amenée par les découvertes maritimes et son contre-coup sur l'état de la noblesse, le duel, la vénalité des charges, l'éducation des jeunes seigneurs, le développement des sciences occultes au lendemain de la Renaissance, voilà quelques-unes seulement des questions que soulève Tétudc de la vie et des œuvres de François de la Noue.
Mais nous n'avons pas la prétention d'écrire, à son propos, une histoire de la France à l'époque des guerres religieuses ; et nous n'examinerons ces problèmes qu'en tant que cet examen pourra servir à mieux faire comprendre les actes de notre personnage, à nous faire saisir plus nettement les traits de son caractère, et plus profondément pénétrer dans son esprit.
FRANÇOIS DE LA mm