‹ François de la Noue, 1531-1591Chapitre 18 sur 46 · LE SIEGE DE LA ROCHELLE · texte numérisé non relu

LE SIEGE DE LA ROCHELLE

La Rochelle après la Saint-Barthélémy. — La Noue en Flandre. — Capitulation de Mons. — Le Roi envoie la Noue à la Rochelle. — Examen critique des trois récits de Goulart, d'Amos Barbot et de Cavriana. — La Noue gouverneur de la Rochelle. — Ses différends avec le parti anglais. — Il quitte la ville. — Jugement sur sa conduite. — Edit de 1573. — Marie de Juré.

« Nous voilà au grand siège... » C'est par ces mots que d'Aubigné ouvre le récit du siège de la Rochelle. Cet événement, l'un des plus importants de nos guerres religieuses, est peut-être le fait capital de la vie de la Noue. Durant le peu de jours qui vont de novembre 1572 à mars 1573.1e Br-as de Fer attira sur lui les yeux de laFrancéde l'Europe (1). Il se trouvait dans une situation étrange, qui n'a sans doute jamais eu d'analogue, où les plus vertueux risquaient de faillir. Envoyé du Roi auprès d'une ville rebelle, chef de ses coreligionnaires contre les persécuteurs, ni les troupes royales, conduites parle

(1) Voy. Cal., Esp., 2bsc.,et tous les écrivains du temps.

propre frôre du Roi, ne purent triompher de ce grand capitaine, ni les menaces et les prières des protestants ne purent llécliir la fermeté de ce loyal sujet.

La Saint-Barthélémy n'avait pas détruit les huguenots, elle les avait exaspérés. Ils se réfugièrent dans quelques villes où ils étaient les maîtres, particulièrement dans leur grande place de l'Ouest, qui leur avait été si utile lors des troisièmes troubles, la Rochelle. La royauté sentait que rien n'était fait s'ils gardaient une porte ouverte sur la mer et vers l'Angleterre. Strozzi et la Garde reçurent l'ordre de mener devant la ville la flotte et le corps d'armée qu'ils avaient formés à Brouage sous le prétexte d'une expédition aux Indes espagnoles. La Rochelle, vieille république, excipa de ses privilèges, qui lui permettaient de ne pas recevoir garnison. Rochelois et huguenots réfugiés dans la ville, ils refusèrent même de laisser entrer leur gouverneur Biron. La lutte était dès lors ouverte entre le Roi et eux.

« Comme le conseil secret estoit en ces difficultez, se présenta un moyen merveilleusement propre, ce leur sembloit, pour avoir la Rochelle, et qu'il falloit mettre en œuvre pour le dernier avant que venir aux mains (I). » C'était de se servir de la Noue, fort aimé des Rochelois, pour obtenir leur soumission.

Le biais paraissait ingénieux. Les Rochelois, au dire d'un catholique (2), avaient en la Noue une telle confiance que, même si tous les morts d'aotit eussent ressuscité, ils l'auraientpréféréà tous, à l'exception du seul Amiral. D'eux-mêmes ils avaient déjà écrit

(1) Estât de France, t. II, p. IG.

(2) Cavriana.

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;\ leur ancien cliol" « pour lo conjurer au nom do Dieu do les conseiller et de leur aider dans cette «^^'ando nécessité » (1).

Mais quand la cour espérait employer la Noue ;\ cotte œuvre de mensonge , elle oubliait sa lovauté, sa ferveur religieuse, et sa liaison avec Coligny. — La Noue était alors en Flandre. 11 avait quitté Paris en mai (2) avec Ludovic de Nassau et Genlis. Il s'empara de Valenciennes, et il était sur le point d'en forcer la citadelle, trois jours après être entré dans la ville (3), lorsque Ludovic lui demanda de venir le rejoindre dans Mens, assiégée par le duc d'Albe. On parla un instant de l'envoyer en France, demander des secours à Coligny. Mais ce fut Genlis qui se chargea de cette mission. Il était trop tard. Il avait suffi à la Noue de voir les hauteurs de Jemmapes occupées par le duc d'Albe, pour annoncer « que les défenseurs de Mons ne seraient point secourus » (4). Genlis se fît battre, et les assiégés reçurent, en même temps que la nouvelle de sa défaite, celle, plus atfreuse, du massacre de Paris.

On comprend quels sentiments dut éveiller dans l'âme de la Noue l'annonce du meurtre de son beaufrère et de tous ses amis. « ... Ce fut, écrira-t-il dix ans plus tard, ce fut un acte horrible, qui mérite d'estre enseveli (5) . » Le découragement s'empara des Fran-

(1) Amir., p. 70. Il est seul à parler de cette lettre, peut-être l'avaitil vue dans le chartrier de Moutreuil.

(2) La Popelin., Hist. de Fr., t. II, p. 47. — Remarquez que Strada ne nomme pas une fois la Noue à cette époque.

(3) La Huguerye, II, 111.

(■1) B. de Mendoça (trad. Loumier, Bruxelles, 1860), p. 365. (5) Disc. XXVI.

çais renfermés dans Mons, et de Ludovic lui-raême. Quatre députés, parmi lesquels était la Noue, signèrent une capitulation honorable (1) le 28 septembre. La Noue aima mieux se fier aux Espagnols que de se livrer aux massacreurs, il resta comme otage dans le camp du duc d'Albe (2), et ensuite à Cambrai. Mais le 8 octobre une déclaration royale ordonna à tous les gentilshommes émigrés de la R. P. R. de rentrer en France, à peine de désobéissance. La Noue apprenait par le duc de Longueville, gouverneur de Picardie, que le Roi désirait fort lui parler, et qu'il aurait sauvegarde pour aller à Paris (3). 11 savait ce que valaient les promesses royales ; mais il ne voulut pas laisser échapper, par crainte de la mort, une occasion de servir la France et les siens. Il alla donc à Paris, oiiil eut avec le Roi (4) une entrevue secrète dans l'hôtel de l'abbé de Gondi.

Le Roi commença d'abord par le flatter, par « haut louer » sa probité, ses qualités de capitaine, son expérience politique. Le Bras de Fer resta impassible. Il se rappelait les massacres, et qu'il était chez l'un des massacreurs. Charles IX dut s'abaisser jusqu'à rendre compte de sa conduite, jusqu'à « excuser » le carnage. Enfin il aborda le point délicat. —

(1) La Popelin.

(2) Henri III dira plus tard à l'ambassadeur espagnol que le duc d'Albe n'a remis la Noue en liberté que contre une promesse de ne plus porter les armes contre lui. Il n'y a pas d'autre preuve de ce fait.

(3) Arçère, Hist. de la Roch., I, 425, n» : a Varillas prétend que le duc de Longueville reçut trois ordres particuliers du Roi, de la Reine et du duc d'Anjou, de tuer la Noue. » Arcère fait judicieusement remarquer que cette assertion est sans preuves.

(4) Et sans doute aussi la Heine, Davila, p. 280. Tous les historiens du temps sont d'accord pour le détail de cette conférence.

I,R SIKOK 1)K I.A ROCIII'IM.K '^

roui* bien juger le rôle do la Noue à l;i RoclicUe, il faut savoir exactement ce qu'on lui demanda ;\ l'aris, par suite ce qu'il promit à la Cour. Sur ce point les contemporains sont unaniniiîs. Le Uoi, ditiui catlioli(pie(l), l'assura qu'il ne voulait pas restreindre les privilèges des Rochelois, ni forcer leurs consciences, mais simplement les ramener à l'obéissance. La Noue devait l'aire son possible pour obtenir ce résultat. Comme récompense, on lui faisait entrevoir les plus hautes dignités, et dès ce jour le Roi lui accordait mainlevée sur les biens de son beau-frôre, qui avaient été contisqués.

La Noue n'était point homme à se laisser toucher par des arguments de ce genre. Il n'ignorait pas que les huguenots de Castres, sommés comme ceux de la Rochelle de recevoir leur gouverneur, sous promesse qu'ils auraient les vies sauves et le libre exercice^ avaient payé de leur sang- la foi qu'ils avaient eue à la parole du Roi. Et quand il venait à penser qu'on pourrait se servir de lui pour perdre la Rochelle, il se disait qu'il aimerait mieux « mourir de mille morts » (2).

Mais sa confiante et indulgente bonhomie ne pouvait croire longtemps à la méchanceté, surtout à la méchanceté persévérante. Il fut ému des regrets de Charles IX. Ce brave soldat, par-dessus toutes choses, aimait la paix. Ce bon Français souffrait cruellement de voir le royaume déchiré par une nouvelle guerre civile. Dans sa sensibilité un peu naïve, il rêvait déjà un fraternel embrassement des catholiques et

(1) Davila.

(2) Amir., p. 71.

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des huguenots sur les tombeaux encore ouverts. Enfin son expérience des sièges et le préjugé qu'il avait contre toutes les places fortes en général ne lui permettaient pas d'espérer que la Rochelle pût tenir bien longtemps en échec l'armée royale. 11 pensait donc, en persuadant aux Rochelois de se soumettre, obtenir pour eux des conditions plus favorables que celles que le vainqueur ne manquerait pas de leur imposer, et leur éviter les horreurs du pillage.

Il accepta (1), mais non sans avoir, lui aussi, posé ses conditions. On ne se servirait point de lui pour trahir les Rochelois. On ne l'obligerait à rien de contraire à son honneur. Il restait donc seul juge, en son âme et conscience, du moment où il devrait exécuter la promesse qu'il avait faite « de quitter les Rochelois s'il les voyait hors du chemin de paix: ». Nous verrons s'il tint sa parole. Il ne s'était engagé à rien que sa conscience pût lui défendre. Il gardait intacte sa liberté d'action ; dans la situation équivoque et obscure qu'on lui faisait, son attitude, quoi qu'il arrivât, restait loyale et irréprochable.

Au reste, la Cour avait pris ses sûretés et lui avait adjoint l'abbé de Gadagne « pour compagnon, espie ou conseiller ». Sauf avis contraire de Gadagne, la Noue devait simplement « aller et venir ». D'autre part, on expédiait à Biron des lettres patentes l'autorisant, si la Noue échouait, à sommer les Rochelois d'obéir au Roi, et au besoin à leur faire la guerre comme à des criminels de lèse-majesté (2).

(1) Davila ajoute « b^nchè alcuni diconoforzatamente... »

(2) La bonne foi de la cour en cette aflEaire est très douteuse. C'est seulement le 23 nov. que la Noue entre à la Rochelle. Or le 18, Villars

LK SlKiiK 1)K LA UOCIIKLLK 37

Los doux envoyés arrivC^ronl près de la Kochollc vers lo miliou do novembre. La Noue avait à remplir uno tâche bien embarrassante pour une conscience délicate. Ménager à la fois le Roi, dont il tenait sa charge, et les Rochelois ;"l qui l'attacliaient ses croyances et son passé : conuiient concilier ces doux devoirs, en apparence contradictoires, sans que sa fidélité parût douteuse à l'une dos deux parties, sinon ù toutes deux ensemble ? Mais la Noue ne se doutait pas encore de toutes les dillicultés qu'il allait rencontrer, il espérait réussir.

Par bonheur, sur cette période critique (1), nous possédons trois témoignages différents, émanant tous trois de témoins oculaires, et que tous les écrivains postérieurs n'ont fait que reproduire. Le plus connu de ces récits est inséré dans V Estât de France (2) . Il nous donne la pure version protestante, l'opinion des huguenots réfugiés à la Rochelle. Le second, dû à un Rochelois, utilisé par le P. Arcère, est resté longtemps inédit (3). 11 est généralement d'accord avec le précédent. Il le fortifie et le complète sur plusieurs points, sétend davantage sur l'organisation intérieure de la ville. Cette narration a quelque chose de plus local, de plus municipal, pour ainsi

écrivait déjà au duc d'Anjou : « Il a pieu à S. M. m'advertir de la délibération que vous avez prise touchant ce fait de la Rochelle. C'est la plus belle résolution qui se pouvoit prendre, car telles manières de gens ne se veullent traitt-r qu'à coups de canon. » Loutzchiski, Doc. inéd. sur le Lang. et la Eoch., p. 40.

(1) M. Délayant a donné, dans la préface de son Cavriana, une bibliographie du siège .

(2) 11, p. 16 et suiv.

(3) C'est le msc. 19.869 de la T.. X.

dire. A ces deux voix sorties de la Rochelle, nous avons la chance d'en pouvoir opposer une autre qui s'élève du camp de Monsieur (1). Ce dernier récit est dû à la plume élégante d'un médecin mantouan au service de Catherine, qui compose sur nos guerres civiles une histoire à la Salluste. Il a les défauts du genre, il sacrifie la couleur des événements au plaisir de faire sonner ses périodes latines. Il refait, à la mode antique, les discours de ses personnages. Il n'en a pas moins pour nous le précieux avantage d'avoir regardé du dehors ce que les deux autres voyaient du dedans. Il nous donne l'opinion des catholiques, mais des catholiques impartiaux et modérés. Voilà les trois témoignages sur lesquels nous nous appuierons constamment et que nous tâcherons d'accorder. Ajoutons-y les rapports des ambassadeurs espagnols, italiens, anglais. Mais tous voient les choses d'un peu loin. Les premiers haïssent la Noue. Les seconds, suivis sur ce point par Davila, lui prêtent parfois des desseins d'une profondeur toute florentine. Les Anglais lui en veulent de ne consentir pas à laisser leur reine s'établir à la Rochelle comme dans un nouveau Calais.

La première question qui se pose à nous, c'est celle de savoir comment la Noue est entré à la Rochelle, comment il y fut reçu par ses anciens compagnons d'armes, comment il fut amené à se mettre à leur tête. Sur ces points délicats nos trois narrations —

(1) Cavriana, Bc Obsidionc Supellœ comvientarius. La coiTes{>ondance de Filippo Cavriana avec le grand-duc, de nov. 1584 à mars 1589, se trouve dans Tosc, IV, p. 602-867. Voir l'éloge que Desjardins fait de son talent d'écrivain, p, 7 et 8.

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