‹ François de la Noue, 1531-1591Chapitre 22 sur 46 · LE SIÈGE DR LA ROCHELLE · texte numérisé non relu

LE SIÈGE DR LA ROCHELLE

ne doivent pas ftiiro la paix sans y comprendre leurs frères : ainsi firent les Rubénites et "les Gadites, Ils doivent tenir le serment qu'ils ont prêté à ceux de Montauban et de Nîmes, comme Josuô tint celui qu'il avait prêté aux Gabaonites. Les moyens humains ne peuvent plus sauver la ville, mais le Seigneur n'abandonnera pas les siens: a-t-il al)andonné Bétliulie et Samarie ?

Devant cet appel au miracle, les froides raisons du politique et du soldat étaient sans force. Le maire Jacques-Henri, et le Conseil, décidèrent de tenir à l'extrémité. Cette résolution fit la joie des violents, qui dôs longtemps se défiaient de la Noue. Ils en voulaient à tous les nobles, et comme l'un de ceux-ci, la Roche-Esnard, avait demandé au Maire l'autorisation de sortir de la ville sous prétexte de maladie, des troubles populaires éclatèrent. Chaque jour on insultait la Noue. Un ministre à la langue virulente osa déclamer publiquement contre lui, le poursuivre jusque dans sa maison, l'appeler « perfide, thraistre et déserteur de son parti, avec une telle véhémance et ardeur de collère, que, sans se tenir dans la modération et attranpanse de sa charge, sans respect du mérite, des conditions et qualités de ce seigneur, qui estoit en vénération d ung chacun, il lui donne honteusement ung soufflet (I) ». Les gentilshommes voulaient venger l'affront par la mort de l'insulteur.

(1) Barbot, 256. ce Ung ministre natif de Bordeaux, de basse extraction, nommé de Masières, dit la Place »,et ce que nous citons dans le texte. — Cavriana dramatise la scène, mais par un souci de noblesse, il atténue le détail frappant. C'est au prêche que la Place (Plancius) insulte la Noue, et il le chasse du temple : a illata manu Noasum expulit ».

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Le bon la Noue se contenta de le reconduire chez lui, et de recommander à sa femme qu'elle eût soin de lui, qu'elle ne laissât plus aller seul par les rues ce pauvre fol (1).

Une telle situation n'était plus tenable ; la Noue, s'il restait un jour de plus à la Rochelle, manquait à la parole jurée, puisque le Conseil, non content de repousser la paix, déclarait « qu'on ne soufïriroit plus qu'il en fust parlé dans la ville >> .Dès ce moment il ne fallait plus qu'attendre un prétexte pour se rendre auprès de Monsieur.

Ce prétexte se présenta bientôt. Le parti des violents pressait Montgommery d'amener le secours anglais. Sa réponse arriva en mars, il annonçait qu'il avait équipé des navires et qu'il serait là un mois plus tard. Cette nouvelle était un succès pour la faction belliqueuse. De plus, la Noue « sçavoit que le comte ne lui vouloit point de bien (2) ». La Noue avait empêché la conclusion de l'alliance anglaise et on lui avait opposé Montgommery pour le gouvernement de la Rochelle. « Il luy avoit esté faict d'estranges rapports des discours que Montgommery avoit tenu en Angleterre contre luy et contre ceux qui estoient de ses sentimens. » Le 12 mars (3), il partit de la ville avec quelques gentilshommes(4) et se rendit au camp. Très bien reçu par Monsieur, il vécut en homme privé parmi sa suite jusqu a la fin du siège.

(1) Barbot, ib. « Ce que ledit sieur empescha, donnant ceste faute à sa faiblesse d'esprit assez connue. »

(2) Est. de Fr. Voy. Mém. de Bonillon.

(3) D'après Barbot; VEst. de Fr. dit le 10, Amir. le H.

(4) 12 d'ap. les Cal., une trentaine d'ap. Tosc.

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C'est ainsi qu'il réussit ;\ sortir de la situation scabreuse où il se trouvait engagé depuis cinq mois, sans avoir manqué à aucun de ses devoirs, ni envers les Rochelois ni envers la cour. Les trois narrateurs du si^ge sont pleinement d'accord ici.

Le témoin cité dans V Kstaé de France laisse les clioses dans un certain vague. La Noue « voyait sa présence inutile pour lors aux Rochelois », et c'est c( pour beaucoup d'occasions qu'il sortist de la ville )^. Ceux qui considéreront sa conduite à Ja Rochelle, sa vie ultérieure, ses sentiments envers l'Eglise de Dieu et envers la ville, enfin « ce que quelques envieux luy brassoient..., ils le justifieront entièrement ».

S'il y a dans cette justification quelque chose de mystérieux, Barbot (1) s'explique avec la dernière netteté. La Noue est parti parce qu'il voyait « que les pasteurs qui estoient en ceste ville, nonobstant toutes considérations d'oppression et des événemens qui s'en pourroient ensuivre, portoientle peuple à ne vouloir entendre à aucune paix que soubz lesd. articles », et qu'il estimait « que le temps, Testât et nécessité en laquelle ceste ville et celles qui tenoient encore pour la Religion estoient, n'en permettroient jamais l'octroy ny l'exécution, et que partant il ri y avoiiplus lieu de s'attendre à la paix pour laquelle il avoit esté envoyé en ceste ville ». L'historien rochelois avait même tout d'abord jugé nécessaire d'expliquer cette dernière phrase, il l'avait fait suivre d'un long commentaire, effacé depuis :

<( Il se résoult de se retirer et quitter ce lieu pour ne manquer à sa foy au Roy , qui l'y avoit envoyé pour faire porter ceux qui y estoient à la paix, non plus qu'il n'avoit failly d'affection et de debvoir envers ceste ville et les ég-lises aux cliarg-es qui luy avoient esté données et aux exécutions qu'il avoit entreprises pendant qu'il y estoit, dont les habitans s'estoient aguerris et façonnés (1). » On ne saurait approuver plus pleinement sa conduite.

Ecoutons maintenant l'historien catlioliqueet royaliste, Cavriana. Vivant hors de la ville , il sent qu'il lui est bien malaisé, en une telle obscurité, de démêler quels étaientles véritables sentiments de la Noue. Mais il le déclare incapable d'une trahison et, pour résumer son jugement, il répète une parole qu'il met dans la bouche de Monsieur lui-même : « J'ai toujours eu cette unique pensée sur M. de la Noue : c'est que rien ne peut l'amener à commettre vilenie » .

Seuls les exagérés des deux partis cherchent à le rabaisser. Lorsqu'on ne le vit pas rentrer, le soir de sa dernière sortie, les habitants se réunirent sur la place en tumulte, comme si la ville eût été prise (2). Les ministres firent un beau prêche, dont la conclusion était qu'on avait eu grand tort de ne pas pendre ce traître, « comme plusieurs d'entre eux en avoient eu parfois la pensée ». Dans le camp opposé, c'est Brantôme et Saulx-Tavannes qui nous repré-

(1) M. d'Anssy, dans son édition, non seulement ne donne pas en note ce premier état du texte, mais il ne mentionne même ni l'existence de ce passage, ni sa suppression.

(2) Cavriana.

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