LA CAMPAGNE DK FLANDRE I-T LA CAPTIVITÉ
d'Orani^^o (1). Mais Philii)i)G II no croyait pas qu'un (ol prisonnier AU rachctablc à prix d'or. Pour sortir enfin do prison, il proposait d'aller passer quatre années en Hongrie à faire la guerre contre le Turc. Mais CCS promesses ne satisfaisaient pas davantage l'âme soupçonneuse et altérée de vengeance du monarque de l'Escurial. 11 osa olfrir à son prisonnier la liberté, à condition qu'il se laisserait crever les yeux. La Noue était tellement abattu par ses souffrances qu'il eut un moment la faiblesse d'accéder à cette horrible proposition, dans l'espoir de revenir auprès des siens, de se retrouver « avec ses frères dans les saintes assemblées, pour y entendre encore la prédication de l'Evangile et y chanter les louanges de son Dieu ». Heureusement sa vaillante femme, Marie de Juré, et ses amis le dissuadèrent de ce projet et lui rendirent courage.
Ses geôliers admiraient sa résignation et sa douceur. Dans ses lettres à sa femme, il parlait de ses tourments « sans chagrin, sans dépit, sans imprécations contre ses ennemis ». Ses occupations étaient « la lecture et lescriture... Nonobstant la foiblesse de sa vue, les indispositions de sa personne et les advis des médecins » , il employa ses cinq années de captivité à combler les lacunes de son éducation. Il annota les Vies de Plutarque, et fit « un abrégé de cet incomparable ouvrage ». Il écrivit un commentaire sur l'Histoire de Guichardin, et ses Discours politiques et militaires.
Mais l'objet le plus ordinaire de ses lectures et de
(1) Farges, lettres inéd. de Louise de CoUgny, 15 déc. 1590.
ses méditations, c'était l'Evangile. Sa piété lui faisait oublier ses souffrances, ou plutôt les lui faisait regarder comme une céleste épreuve envoyée de Dieu. Il disait « qu'il ne voudroyt pour cent mille escus n'avoir esté ainsi affligé de la main de Dieu, eu égard aux douces consolations qu'il luy a faict sentir en ses ennuys, et l'asseurance de son amour dont il arrouse sa conscience ». Il se plaisait surtout à l'histoire de Job, à celle des persécutions de David, et volontiers y comparait sa propre destinée.
Sous la pression continue de la souffrance, il se dégageait peu à peu de ce qu'il y avait encore d'humain en lui : ce n'était plus un soldat, c'était un saint mystique, une sorte de martyr huguenot. Ses amis sentirent très bien cette divine métamorphose. « A voir ses lettres, écrivait sa femme, je le trouve comme tout transformé, et semble qu'il n'ait plus rien de commun avec le monde. » En effet, le ton du prisonnier devient biblique : « Je sème en pleurs et en larmes, mais j'espère que le Seigneur me fera moissonner en joie. » Par instants, c'est presque un prophète qui parle, et le langage de l'Apocalypse : « J'espère que je seray délivré devant que la dernière persécution de France arrive, laquelle ne sera pas petite, et y a encore de la besogne taillée. Cependant quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé. »
La suprême épreuve lui fut infligée en 1584. Son bien-airaé fils Odet (1), tout jeune qu'il fût, était devenu la terreur des Espagnols. Il défendait An-
(1) Marguerite de Téligny lui avait laissé cinq enfants, dont deux fils. L'aîné, Odct.dit de Téligny, était au service des Etats. Le. second
LA CAMl'AdNK 1)1'. KLANDUK KT I.A OAPTIVITjS; 125
vers, contre lequel le priiKie de Panne avait accumulé les plus lbrnîi{hil)les ouvray:es. Pour retarder la construction de la digue qui devait boucher l'Rscaut, Oilet de Téligny s'était établi au fort de Lillo; et jtlus tard Farnéso lui-niénie, en montrant à la Noue les fortifications espagnoles, lui avouait que, sans son fils, il serait entré six mois plus tôt dans la ville. Cependant Odet fut pris, et les vainqueurs le traitèrent aussi durement que son père.
A cette nouvelle, il se livra dans l'âme de la Noue un solennel combat entre ses souffrances et sa résignation calviniste. Enfin, le 4 décembre, il écrit à sa femme le résultat de cette lutte héroïque, et c'est un chant de victoire et d'allégresse. Il a surmonté ses douleurs, «... et, non sans grands efforts, je leur tiens maintenant le pied sur la gorge ». Il faudrait citer entière cette lettre admirable (I). La grande tentation est finie, l'esprit de révolte a cédé, le saint se courbe, apaisé, sous la main terrible de Dieu, et bénit ses épreuves.
Il trouvait un écho fidèle à ces sentiments dans l'àme chrétienne et dévouée de sa femme. Marie de Juré avait épousé la Noue dans une heure de crise, au prix des plus grands périls. Avant de venir k lui, elle avait déjà elle-même beaucoup souffert pour sa foi. Elle était digne d'occuper au foyer du Bras de Fer la place laissée vide par la sœur de Télignj. Elle adopta noblement les fils de la morte, les appelant « mes fils », et méritant d'être regardée par
Théophile, était en Gascogne, écuyer du roi de Navarre. {Arch. BasseS'Pyr. B. 86, f"^ 1 et suiv. — De juillet à déc. 1584.) (1) Amir., p. 293.
eux comme une mère. Elle s'était donnée tout entière à son mari, et elle éprouvait pour ses vertus une admiration qui ne fait pas moins d'honneur à celui qui l'inspirait qu'à celle qui savait si bien l'exprimer. Pour le tirer de sa prison, elle déploya toutes les ruses d'un diplomate, elle exerça cette force vraiment virile, qu'elle avait une première fois déployée après la Saint-Barthélémy , lorsqu'au milieu des bataillons ennemis et des prétendants peu discrets, elle avait été hardiment retrouver son fiancé. Quelques jours après le funeste engagement d'Ingelmonster, elle était à Paris, sollicitant le Roi, gagnant Strozzi à sa cause, implorant les envoyés anglais (Ij. Trois ou quatre mois plus tard, elle avait obtenu de le voir à Namur ; et d'abord on avait accordé aux deux époux vingt jours de vie commune ; en réalité, on ne les laissa que trois jours ensemble, et c'est alors que la Noue fut transporté à Charlemont. Elle lui envoyait des livres pour distraire son ennui, et, comme on ouvrait leurs lettres, elle écrivait de loin en loin sur les marges avec des « encres artificielles et imperceptibles « . Elle repartit encore une fois pour la Flandre, en 1583, accompagnée de M'"* de Téligny, belle-sœur de son mari, qui allait devenir princesse d'Orange. Non contente d'insister auprès des Etats pour « assurer » les prisonniers qui répondaient de la vie de la Noue, elle se rendit à Amiens pour traiter directement avec M""^ d'Egmont (2).
Elle sut intéresser tout le monde à la cause du
(1) R. Lloyd to W. 31 mai (l. c).
(2) Cobh. àW. 22 mars (R. 0. Fr. 75) ; Geoffroy à W., 29 mars
LA CAMPAONK UK KI-ANDIU-; KT LA C.M'TIVITK 1 '27
prisonnior. — nôjù, dix jours après la catastroplie d'Ingeluionster, lodiic d'Anjou avait publié une dôclaration en faveur de son lidèlc serviteur (1). 11 était ù craindre en olVot (pie les Kspag-nols no leig'nisseiit de croire que la Xoue était veiui en Flandre de son autorité privée, ce qui eût permis de le traiter comme un simple rebelle. Le duc, revenant sur les raisons qui l'avaient incité à prendre en mains la défense des Flamands, rappelle qu'il avait envoyé auprès d eux un certain nombre de capitaines, « et entre autres baillé la principale charge et commandement de toutes les forzes qui auroient esté conduictes soubz nostre authorité à nostre très cher et féal le s"^ de Lanoiie, conseiller et chamberlant ordinajre de nos affayreset conseil, qui puis naguères a esté, comme nous sommes adverty, pris prisonnier en quelque rencontre ; doubtant qu'on ne luy voulust imputer que sans nostre advoue et commandement il se fust ingéré de fayre la guerre esditz Païs, Nous avons déclayré et déclayrons par ces présentes que nous avons advoué et approuvé, comme de faict advouons tous portz d'armes... , à ce qu'aulcuns ne puissent prétendre cause d'ignorance, et que l'injure et tort qui pour ceste occasion luy pust estre faict en sa prison contre les droitz de la guerre soit tenu et réputé comme faict à nous mesme.. . »
C'était condamner hautement à l'avance le barbare traitement qu'on devait infliger au malheureux.
(n. st.) ; le même au même, 15 juin (ibid. 76) ; Stafford à W., 11 juin.(ibid, 80).
{1} Voy. cette déclaration Arch. Nat., K. 1558, n° 128, Le Plessis, 20 mai 1580.
Monsieur ne s'en tint pas là; d'accord avec le roi do Navarre (1), il avait écrit au vicomte de Gand pour lui offrir une rançon de cent mille écus (2). Mais ce prince aml)itieux et incapable oublia bien vite la Noue, pour ne plus penser qu'à la négociation de son mariage avec Elisabeth, et ce sont les ministres de la reine d'Angleterre qui furent obligés de lui rappeler l'infortuné auquel il devait de porter une couronne de comte. Il mourut d'ailleurs en 1584.
Henri de Navarre n'imita pas cette ingratitude. En 1582, il avait levé en Bourgogne des deniers pour la rançon (3). Puis il pria le duc de Savoie de solliciter la clémence du roi d'Espagne, et, en 1584, le duc étant mort, il adressa même prière à son successeur. Les seigneurs catholiques eux-mêmes s'émeuvent au récit des souffrances de leur loyal adversaire. Strozzi (4), toujours fidèle au pacte d'amitié qu'ils avaient conclu ensemble après Moncontour, déclara à quelques Espagnols « que si le roy d'Espagne ou les siens fesoient à la Noue autre traitement que ne méritoyt un brave gentilhomme et vray prisonnier de guerre, il écorcheroit autant d'Espagnols qu'il en tomberoit entre ses mains (5). »
Mais c'est surtout vers Elisabeth que M""* de la
(2) Id., ibid. : « No estante que me affirman que los daràn los ugenotes d'esté Reyuo, y para ello setallâran todos. »
(3) Lr.lt, missives, I, p. 442, aux syndics de Genève, 460, au duc de Savoie, 623, au nouveau due.
(4) L'Estoile.
(o) R. Lloyd to Wals. 31 mai : « M'"« de la NoUe is at Paris soliciting for the enlardgment of ber husband : and M. de Strosse also (wbo once was dely vered for M. de la NoUe, bcing botb taken prisoner at one enconter), is a veryearnext sviticr forbim. »
LA CAMPAliNlO DE I'LaNDRK ET LA CAl'TIVITI-; \ :^\)
Noue dirigea ses prières et ses espérances. La Noue occupait vis-à-vis do l'Angloterro une situation très particulière. Les envoyés anglais l'avaient d'abord pris pour un sectaire auipicl on pourrait faire faire^ coniine ù un vidanie de Chartres, des actes de lèsepatrie sous protexte de religion. L'attitude qu'il avait prise à la Rochelle les avait détrompés. Leur mauvaise humeur n'avait fait que s'accroître lorsqu'ils avaient vu la Noue, loin de vouloir servir d'instrument aux projets d'Elisabeth sur les Flandres, chercher au contraire, tout en défendant la Réforme contre Philippe II, à enrichir la France des dépouilles de l'Espagne. Mais la Noue avait de si belles et si nobles qualités, qu'ils avaient fini par ne plus ruser avec lui, et par le prendre tout simplement pour ce qu'il était, un homme de cœur, toujours prêt à aider la grande reine protestante, s'il pouvait le faire sans manquer à ses devoirs de Français. Un d'eux surtout l'avait apprécié, c'est François Walsingham, qui l'avait connu pendant qu'il était ambassadeur à Paris. Ces deux hommes s'étaient liés, malgré les distances qui les séparaient, d'une de ces indissolubles amitiés qui étaient moins rares au XVI® siècle que de notre temps. Ils entretenaient une correspondance (1) que la mort seule devai' interrompre.
Or Walsingham était devenu l'un des conseillers de la Reine. Les victoires remportées par les marins anglais sur l'Espagne avaient mis entre les mains d'Elisabeth un certain nombre de prisonniers do
(1) Amir. cite des lettres de Wals. à la Noue dès 1574.
l:i() FRANÇOIS DE LA NOL'E
marquo, Espagnols ou malconten^, qui pouvaient servir d'otages pour la vie do la Noue, et peutêtre de rançon pour sa libertô. Marie de Juré s'adressa donc à Walsingham, et fit appel à cette amitié, qui était « bastie sur le fondement de piété, religion, de toute honnesteté et vertu»; elle lui raconta naïvement toutes ses peines, elle lui confia toutes ses espérances. Elle reçut d'ailleurs le meilleur accueil des envoyés anglais. Cobham,puisStafford,ne se contentaient pas de transmettre à Walsingham, ou même directement à la Reine, les prières que leur adressait M""= de la Noue, ils suppliaient eux-mêmes Elisabeth de s'honorer « par cette gracieuse action, agréable à Sa Grandeur » (i); ils l'imploraient en faveur de « ce précieux chrétien et rare gentilhomme », iU lui demandaient de ne pas souffrir « que les ennemis de sa zélée religion pussent triompher et exercer leurs outrages sur une personne aussi éminente » (2). Ils représentent le prisonnier malade, dans son cul-de-basse-fosse (3), ils dépeignent en termes touchants la douleur de sa malheureuse femme. Quanta Walsingham lui-même, si nous n'avons pas conservé ses lettres, les réponses de M'"^ de la Noue permettent de croire que le ton en était véritablement affectueux (4). Il écoutait sans
(1) Cobham à la Reine, 8 juin (R. G. Fr. G7). ^2) G. à, "Wals. 9 juin (ibid.).
(3) Le mcine au même, 20 février. 1581 (id. 69).
(4) Voy. aussi Geoffroy de Brunnen à Wals., nov. 82 (R. G. Fr. 74) : a J'ay rcceu lettres de M"^"^ de la Noue, qui se troure fort empeschée comme elle se pourra revancherde tant de courtoysies et bienfaictz qu'elle et Me"" son mari ont receu et reçoivent journellement de vous, et en vérité elle a raison, car vousvous êles tnontré vray amy en leur afHictioti. »
r.A CAMPAdNE DK FLANDUK KT LA CAl'TIVITH L'U
soiii-ire les propositions les plus loUos que ramour conjug-al inspirait A Mario, comme celle d'armer en course une Hotte anglaise, qui surveillerait les CcHes lie Flandre, soit pour délivrer le prisonnier, soit pour lui contpiôrir de nouveaux et plus précieux otages. 11 l'encourag-eait ù ne pas désespérer de Dieu, et lui promettait que, les moyens humains venant à défaillir, un miracle sauverait la Noue. Enlin nous savons qu'il témoig-nait son amitié autrement que par dos paroles.
En dépit de toutes ces sympathies, la Noue restait en prison. Et, avant que M""^ de la Noue eût pu réussir dans cette première négociation, elle avait été obligée d'en commencer une autre, non moins lente, en faveur de son beau-fils. — Tout d'abord, si les ministres anglais étaient dévoués à sa cause, il ne semble pas que la reine Elisabeth ellemême fût décidée à agir très énergiquement en sa faveur. Elle considérait un peu la Noue comme un concurrent ; car si, avec son hésitation habituelle, elle reculait toujours avant d'exécuter ses projets sur les Pays-Bas, jamais elle ne les avait abandonnés (1). Surtout, lorsque le duc d'Anjou fut mort, la Noue l'intéressa moins encore, et Marie de Juré laisse entendre, plutôt qu'elle n'ose dire, que le duc de Leicester ne fit rien pour le captif. Elle se plaint avec plus d'amertume encore, sans les nommer, des Etats généraux et des Quatre membres, qui, loin d'aider à la délivrance de leur fidèle et vaillant serviteur, livraient aux Espagnols les prisonniers que, de
(1) Voy. Froude, Eût. o/ Enyland, t. dernier.
son vivant, Guillaume avait généreusement afTectés à la rançon de la Noue (1). M'"* de la Noue fut maintes fois obligée d'écrire, et même d'aller en Flandre, pour empêcher ces négociations, qui diminuaient aux jeux des Espagnols le prix de la vie du prisonnier. Mais le véritable obstacle à sa délivrance était le roi de France, qui ne se souciait pas de voir en liberté celui qui lui avait donné tant d'occupation de 1574 à 1578 (2). Henri III joua dans cette circonstance un bien triste rôle. Il fit, dès que la nouvelle de l'arrestation fut connue, des démarches olUcielles en faveur de la Noue. Mais en même temps il avouait à Vargas que ce qu'il en faisait n'était que pour satisfaire à l'importunité des solliciteurs. La Reine, poussée par M"" d'Egmont, était venue se jeter aux pieds de son mari, disant que la mort de la Noue entraînerait celle du comte, son parent. Mais le Roi ne cachait pas ses réels sentiments (3) à l'égard du prisonnier. « C'est
(1) Tant que vécut Guillaume, les Etats avaient, dans leurs actes, rendu honneur « àla Bincérité, prcud'hcmie et vertudu s' delà Noue». Gachard, IV, p. 448. (^Rapport des amb. envoyés à Monsieur, mars 1581.}
(2) Lsp., 1558. n" 131, Vargas au Prince de Parme, 27 mai 1580. Il a fait à Henri III un long récit de la déroute de la Noue. Le Roictholpô con todo mucho... y preguntô me luego i que pensavamcs hazer de la Nua ? que deviaraos mirarcomonos governariamos, porqne es un pernicioso enemigo... Yo le dixe que entendiaquc él y la Reyna madré haziancaldos officies por sulibertad... Eespondiôme queél avia sido apretado por tantas y tan diversas vias que no avia podido dexar de condescender, aunquo raiiy contra su volontad,y atento â algunos respcctos, y que entre otros havian convertido tanto â la Eeyna su muger, que se le havia hechado â los pics, dizicndo que si este hombre moria, que sin du la los Estados harîan morir al conde de Ayamonte su primo hermano, y que assi no havia podido excusar de escrevir en su favor, y embiar un hombre expreso sobre el caso... »
(3) Id. ibid. « Pero que él eabe que V. Ex" conosce âLanua y sabe lo que conviene y avia de hazer..., que ténia en las manos un hombre
LA CAMPAONVÎ DK KÏ^ANDRK, KT LA CAI'TI VlTl'l i'V.)
un mécluint ennemi... Il no i^anlo ni foi ni loi, carjo lui ai sauve deux lois la vie, le duc d'Albe une autre lois ;\ Mons, et il n'a rien tenu doses promesses w. Il alla jns([u'à dire : « ,Ie ne souhaite la mort de personne, mais je trouverais colle-là bien méritée ». Vargas lui demanda s'il no serait pas bon d'envoyer ù Madrid une personne qui, publiquement, ferait le possible pour la Noue, et on môme temps de détruire en secret tout l'ellet de cette ambassade. Henri III approuva ce plan et chargea Vargas lui-môme de transmettre son avis intime au prince de Parme. Oubliant complètement qu'il était roi de France, il s'abaissa jusqu'à conseiller à un ambassadeur étranger de prendre des mesures de rigueur contre un de ses propres sujets. « Au moins, dit-il, qu'il ne sorte en aucune façon de prison étroite, si ce n'est avec bonne garantie de faire service à S. M. C. pour la pacification des Pays-Bas, où il peut beaucoup. » La Reine-mère fit une déclaration analogue.
Les ministres avaient ordre de paraître s'employer pour sa liberté, et de peindre le Roi comme très désireux de l'obtenir. Lorsque les envoyés du roi de Navarre vinrent à Paris en avril 1581, Villeroy leur demanda (comme si c'était à eux, et non pas à lui,
que, si se le escapava d'ellas, podria hazer grandes daùos en desservicio de Dios y del Rey nostro sefior y suyo, y que él no desseava la muerte de nadie, aunquela tiene ben mcrescida. Pero que era de parescer que âlomenos en ninguna manera saliesse de prissiôn esLrecha, sino fuesse con mucha seguridad de hazer servicio â su M'' en el acomodar los de essos payses, que puede mucho en ellos... Pero que advertiesse que no tien fee ni ley, porque él le ha salvado dos vezes la vida en este Reyno, y el duque de Alva oira en Mons, y no ha cumplido^ cosa de quautas ha prometido... » Ce même entretien est résumé dans une lettre à Philippe II, id. 132.
OU à son maître, qu'on eût pu et dû poser une semblable question), « s'ils connaissaient quelques bons moyens qui pussent ôtre mis en avant pour la délivrance de la Noue (1 ) ». A l'en croire, le Roi, comme lui-même, souhaitait de voir auprès du roi de Navarre un si éminent conseiller. La Reine-mère « exprima le même désir », et après elle la duchesse de Nemours. « La conjonction de ces principales planètes » fit croire aux amis de la Noue que sa délivrance était proche. Il n'en était malheureusement rien. Nous inclinons même à penser que tout cela n'était que comédie. Les envoyés ayant répondu qu'ils ne voyaient qu'un seul moyen pour délivrer la Noue, une action diplomatique commune du roi de France et du roi de Navarre auprès du roi d'Espagne, le secrétaire répliqua en indiquant de tous les moyens le plus détestable, le plus étrange à entendre proposer par le ministre d'un roi de France, et très précisément, à une
(1) Cobli. to Wal8,,and WiIson,8 avril (R.O.Fr. G9):<ï ... Whercon the saide secretary iuquyred of them y£ theydid knowe any good meanes to be broughte for the delyverancc of M. de la Noiie, whom the £ynge was desyrons to redore unto libertye. Thcy auswcred how they understood no other waye to be thoughte on, but tliat, throughe their Kings, M>'«5, soliciting and pres^yng the Sp. Kyngc, hisliberty migt be ohtayned. — M. Villeroy wished, the K. of Navarre had such a personnage about him as M. la Noiie, assering them the Kynge resolved to hare him relourncd in France, the which mighte not be obtay ned, as he supposed,ca;c«;/>^«ome of the Mouseof Guyse, or M. de Savoye, nvoli gyre their ivords and promyse that M. la Noiie hereafter wold notbear arms against the Cath. K., but at th' express commandement of the Christyane K. — M. Villeroy requyred them to use expédition in th' advancing of this pretence, so as M™« la Noue iswished by her fricnds to repayre hithar for the better passing of this purposc. The Queen Mothcr tynce hath shemed the lyke desyre, to the same ministers and servants of the K. of N., touching M. la Noiie, and lastely the Duchess of Nemours, etc.. »
L\ CAMl'AONK DK FLANDRE HT LA ('ArTlVITK 135
clause près (1), celui auquel on devait <^tre forc6 du recourir quatre ans plus tard: a On ne pouvait obtenir ([u'il revînt en France, à son avis, excepté si quehpi'un (le la maison de Guise, ou M. de Savoie, voulait donner sa parole et promesse que la Noue ne porterait plus désormais les armes contre le Roi Catholique, sinon par exprés commandement du Roi , Très Chrétien. » Henri III ne désirait nullement la rentrée de la Noue ; mais ce qu'il redoutait par-dessus tout, c'était de le voir remis, par unenégociation d'échange, en possession desa pleine liberté d'action.
La preuve que le Roi n'était pas sincère, nous la trouvons dans Brantôme, qui, pour s'être vanté quelque part d'être l'ami de la Noue, n'a pas coutume de tourner les faits à son avantage. En cette même année 1581, il adressa au Roi une prière en faveur du prisonnier. « 11 m'en refusa tout à trac, et me dit semblables mots : « La Noue m'a si souvent rompu « sa foj, et si mal recongneu les grâces et plaisirs « que je luj ay faicts, que jamais il n'eu recevra de « moy. » — La Reine régnante elle-même n'osait plus s'employer pour lui. Le bruit courait depuis longtemps que Philippe II lui réservait le sort du prince d'Orange (2). En septembre 1582, il avait officiellement demandé au Roi la grâce de Salcède, faute de quoi « le Prince de Parme mettrait à mort Turenne et la Noue (3) ». La capture de Turenne,
(1) La clause abandonnée fut justement la seule qui ménageait un peu l'honneur de la couronne de France.
(2) M. de JuréàWals., 22 oct. 1580.
(3) Cobh. à W., 23 sept. 1582 (R. O.Fr. 74) : « The-n-hich [la punition du criminel], yf it shoold happen (he sayde) gyve occasion to
{[u'on pouvait écliaiig'er contre d'Eg-mont, avait déjà diminué pour la Noue les chances de délivrance.
Deux mois plus tard, on espéra encore une fois. M"'" de la Noue (I) reçut « nouvelles de Paris qu'il estoit passé un courrier d'Espagne, qui portoit pouvoir au Prince de Parme d'entendre à un eschange général de tous les prisonniers, et davantage que Mgr le P. de Condé et aultres seigneurs qui tiennent le marquis de Gouast prisonnier à Aigues-Mortes le dédient et affectent ù mond. sMe la Noue : en sorte que le Roy disoit ces jours passés : a A ceste foys leshu- « guenotz retirent la Noue » eL sembloit y 'prendre plaisir... » M""' de la Noue devait être mal renseignée, ou aveuglée par son désir, car Brantôme s'étant tourné vers le duc de Guise, celui-ci répondit qu'il n'osait rien faire : «rLeRoy m'envoudroitmal, disaitil, car il ne l'ayme point, et se plaint fort de luy, et si s'entend avec le Roy Catholique pour la longueur et détention de sa prison. »
Cependant les Guises se souvinrent que la Noue était un vieux serviteur de leur maison. Peut-être aussi le protégèrent-ils dans l'espoir de le détacher du roi de Navarre. Après de longs délais, Philippe II consentit enfin à se dessaisir de sa victime. C'est le 28 juin 1585 que furent signés les Points et Articles j)Our la délivrance de M. de la Noue (2). Poussé par une jalouse défiance, Philippe avait multiplié
the P. of Parma to pul to dealh the vicontc of Tourraine and M. la Noue. »
(1) GeofEroy de Brunnen àWals., nov. 1582 (ibid.).
(2) Voir le texte dau8 Amir., p. 295, et K. de Volsk., p. 233. L'un dos originaux qui appartenait à Mornay, se trouve à la Bibl. S. H. P. F. Une copie ancienne est dans les msc. de la B. N.
f.A CAMPAONF, PI': KI.ANnUl'. KT I,A CAl'TlVITl': \'M
les précautions : laNouo devait jurer « de no jamais porter les armes, servir ou faire d'hostilité contre S. M. C. ou SCS successeurs» aux Pays-Bas ou autres terres appartenant A l'Espagne, sous peine de payer 100.000 écusd'or. Cette somme était garantie par Henri de Navarre qui, pour assurer le salut de son ami, consentit ù prendre dans cet acte le titre humiliant de « Monseigneur le Prince de Béarn ». Philippe Il exigea encore une caution en argent et un engagement écrit des ducs de Guise et de Lorraine. Ceux-ci i\ leur tour ne consentirent à lui servir de caution qu'à des conditions très dures et après y avoir été autorisés par le roi de France.
Mais aussitôt après la signature des Points et Articles, on put négocier un échange entre le comte d'Egmont et la Noue. Il était libre, mais de quelle liberté? Libre seulement de corps, le vainqueur de Ninove n'en reste pas moins prisonnier sur parole, tenu par des engagements de tout genre. Il a « les mains lyées (1) ». On saura bien le lui faire sentir s'il essaie de bouger.
Triste épilogue de cette campagne de Flandre, commencée, pour la liberté d'un peuple, sous de si brillants auspices.
Plusieurs s'étonnèrent, dans le parti huguenot (2), « de quoy le sieur de la Noiie fust venu jusques à ce point d'accorder des conditions si dures et insupportables comme sont celles ci-dessus escrites, et disoient qu'il ne debvoit pourchasser une liberté
[1) Lett. miss., IX, p. 334.
(2) Copie des Points et Articles, datée du 19 oct. 1585, et suivie de quelques réflexions, dans P. R. 0. Fland., 32.
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envelopée de tant de servitude. » Ces sentiments devaient même ôtro partagés par un assez grand nombre de personnes, puisqu'un correspondant inconnu, en transmettant à l'ambassadeur anglais à Anvers le texte des Points et Articles, a cru devoir le faire suivre d'une justification en règle de la conduite de la Noue :
« Mais s'ils considèrent... son estroite et longue prison de cinq ans et demy, les apparences d'y demeurer à perpétuité refusant les conditions arrestées au conseil d'Espagne, les périls de sa vie, en outre la mort du baron de Scelles qui luy avoit esté donné pour sa sûreté, l'extrême maladie du comte d'Egmont, la perte duquel estoit sa très assurée ruine; la prison du sieur de Tlieligny son fils \ plus les mouvemens et altérations de la France, qui luy pouvoient encores beaucoup nuire : par aventure qu'ils jugeront qu'il n'a pas mal faict d'embrasserl'occasion, lorsque Dieu par sa grâce luy a présenté, de sortir d'un si périlleux passage, où d'autres de plus grand poids qu'il n'est sont demeurés perdus. »
Portrait physique de la Noue. — Ses mémoires. — C'est un moraliste. — Ses lectures. — Caractère pratique de ses conceptions. — Comment ies Discours nous sont parvenus.
Les six ans de guerre et de captivité dont nous venons d'esquisser l'histoire forment une époque décisive dans la vie de la Noue. Les événements l'ont mûri. La solitude, l'inaction, la souffrance l'ont forcé à se replier sur soi-même. C'est alors qu'il se révèle à nous de la façon la plus complète, avec toutes ses qualités d'homme de guerre et toutes ses vertus de chrétien. Essayons, avant de raconter ses dernières années, de faire connaître plus intimement la personne elle-même.
C'est précisément le capitaine au service des Etats que représentent tous les artistes qui nous ont conservé les traits de la Noue (1). C'est une longue
(1) M. N. Weiss nous signale Texistence, au musée de la Haye, sous le n° 581, d'un portrait de « Mens'" de la NoUe » (à l'huile), qui lui a paru intéressant. Le Cabinet des Est. possède dix portraits de la Noue, dont deux, seulement modernes. Les huit autres {n°^ 3279 et suiv., nos 3729 et suiv.) qui présentent entre eux d'assez sensibles variantes, sont datés pour ainsi dire par leurs légendes : « Veldoverste der Nederlantsche Scaatcn », ou <i.Pr(Bfect. milit. Ord. Inf. Oerm. » L'un d'eux ajoute « et ICtus celeberrimus », ce qui se rapporte sans doute aux Discours.
figure, au front haut, profondément ridé, resserré entre des tempes saillantes, bordé et presque couvert d'une chevelure raide et rebroussée. Le nez un peu gros, assez laid, tombe sur des lèvres épaisses, qui expriment à la fois la décision et le découragement. L'œil est profond, l'orbite fortement creusée sous le sourcil. Le regard a quelque chose de militaire et de loyal, mais il est en môme temps réfléchi, très bon, et, dans certains portraits, déplorablement triste.
Tel était l'homme physique. Quant à son portrait moral, il a pris soin d'en lixer lui-même les principaux traits dans son livre. Nous n'aurons qu'à les en dégager, et à les éclairer par ce que nous savons de sa vie (1).
De ce livre, on ne connaît plus guère aujourd'hui que les Observations sur les troubles, souvent réimprimées à part sous le titre de Mémoires de la Noue; si bien qu'on s'est accoutumé à ranger la Noue, quand on ne le passait pas simplement sous silence, parmi les auteurs de mémoires : singuliers mémoires, où il n'est jamais parlé de l'auteur. On ne s'est pas rappelé que ces fragments historiques n'étaient que le vingt-sixième et dernier des Discours politiques et militaires^ titre qui, pour être complet, devrait être le suivant : Discours moraux^ j)oliliques et militaires (2).
(1) Nous devons beaucoup, pour tout fe qui va suivre, à une leçon faite à l'Ecole normale par M. Brunetière. — M"'" Vincens, p. 2G8, cite « un E.'sai incdit de M. Délayant, la IVoue moraliste, obligeamment mis à notre disposition par l'auteur. » Le chapitre qu'elle en a tiré est loin d'être sans valeur. Voy. aussi Sayous, Etudes, et Alb. Desjardins, Idées et sentiments inoravx.
(2) C'est le titre des observations sur Guichardin.
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La Noiio est avant tout un moraliste, sa vraie place n'est pas entre Castelnaii o.i Monliic, elle est bien plutôt entre Calvin et Montaigne. La tendance moralisante est })artout visible en son livre, quel que soit le sujet qu'il examine. Sur ses vingt-six discours, trois ou quatre traitent exclusivement de questions morales etreligieuses. [23, Delapierrcphilosojjhale; 24, Contre ceux qui- pensent que la piélé prive V homme de tous les plaisirs ', 25, Que toute personne selon sa capacité et volonté peut user de la contemplation.) En plus grand nombre sont les discours politiques et économiques (sur l'état de la France, sur la concorde : 2 et 3 ; sur les duels : 12 ; sur la réforme de la noblesse : 5, 7, 8 et 10 ; sur la politique extérieure : 20, 21 et 22). Puis viennent six petits traités d'art militaire. Enfin en dernier lieu, comme une illustration et une démonstration expérimentale des principes religieux, politiques et militaires posés dans les discours précédents, le récit des trois premiers troubles, ou plutôt, comme il l'indique modestement dans son titre, quelques Observations sur les principaux événements. Son livre est une sorte d'encyclopédie, faite un peu à la façon de Montaigne, et destinée à ses pareils, les nobles et gens de guerre. Ces soldats du XYi*^ siècle, dont ce n'était pas le métier d'écrire, et qui pourtant avaient parfois, avec de belles idées, l'art de les rendre vives, — lorsqu'ils posaient l'épée pour prendre la plume, ils voulaient, puisqu'ils faisaient tant que de composer un livre, y mettre au moins tout ce qu'ils avaient dans la tête ou sur le cœur, tout ce qui pouvait, à leur avis, servir à l'édification ou au profit du lecteur. Aussi bien, ils s'y peignaient par là tout entiers.
La Noue a résumé dans le sien son expérience, ses rétlexions et ses lectures. Il avait toujours eu le goût des livres, et s'était imposé comme un devoir de refaire, par un travail personnel, l'éducation si incomplète qu'il avait reçue. Dans sa froide prison de Limbourg-, il eut le loisir de beaucoup lire et de beaucoup méditer. Nous savons que M""-' de la Noue lui envoyait souvent des livres. 11 lisait comme on lisait de son temps, comme lisait Montaigne, à qui nous sommes forcé, malgré tout l'intervalle qui les sépare, de le comparer souvent; c'est-à-dire un peu au hasard, sans méthode, et en notant au passage les réflexions de tout genre, naïves ou profondes, qu'arrachait à cet esprit tout neuf à la science la découverte de quelque vérité qu'il ne soupçonnait pas encore.
Il était avide de tout savoir, et nous trouvons un peu de tout dans sa bibliothèque. Son livre favori est l'Evangile ; c'est là qu'il a puisé sa foi, sa morale, sa politique : car c'est la source unique et divine de (( la vraje philosophie ». A côté de l'Evangile, il cite souvent les Pères, et surtout ceux qu'on peut appeler les ancêtres spirituels de la Réforme, Paul et Augustin. En bon huguenot, il a lu Calvin avec attention et, s'il ne le cite pas, il est tout plein des idées du réformateur.
Toute l'histoire, telle qu'on la savait de son temps, lui est passée sous les yeux. Il y cherchait un délassement à ses fatigues, un « ornement » pour son esprit, mais plus encore un enseignement et des règles de vie. Parmi les anciens, qu'il lisait (au moins les Grecs) dans des traductions, il paraît surtout connaître