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et aimer les historiens, Xônophon, Salliislo, Thucydide, Tite-Iiive, et très bien Piiitarqiic. Celui-h\ hii était cher entre tous, comme A beaucoup de ses contemporains. Nous sonunes bien durs aujourd'hui pour le (( bonhomme » d'Amyot ; nous mettrions volontiers à son compte tous les péchés du xviif siècle et tous les crimes de la Révolution. Nous oublions que, dans ces belles histoires romaines et grecques et dans ces petits traités d'une doctrine large et humaine, les héros du xyi° siècle ont puisé quelque chose de cette force morale que nous admirons en eux et que nous hur envions parfois. La Noue lisait de très près son bon Plutarque français, il le relut pendant sa captivité. Qui sait si l'exemple de Philopœmcn,ou bien celui de Phocion, ne l'aida pas à supporter vaillamment ses misères, à se raidir dans un sublime effort de stoïcisme chrétien ? Il couvrit de notes les marges de son exemplaire, et ces notes, si elles n'étaient perdues pour nous (1), seraient peutêtre le plus précieux des renseignements sur l'âme et le caractère delà Noue.
11 lisait encore les Italiens. « J'ay autrefois, c'est lui qui nous en fait l'aveu, prins un singulier plaisir à lire les Discours et le Prince de Machiavel. » Il lui a fallu plus tard toute sa foi aux principes du christianisme pour démêler les sophismes de l'ingénieux Florentin. Il a appris les guerres d'Italie dans Guichardin, et il l'a annoté, comme il avait fait son Plutarque. Mais pour celui-là nous avons été plus heureux ; un éditeur contemporain a eu la bonne
(1) Elles étaient déjà perdues au temps d'Amirault, en 1661.
idée d'imprimer les commentaires de la Noue. On y retrouve toute la philosophie des Discours, mais appropriée à quelques faits précis et appuyée sur des exemples.
11 n'a pas moins bien lu Commynes, et n'en a pas moins profité. Il a été chercher des renseignements sur les Turcs jusque dans la Petite Histoire universelle de Carion. Il connaît le livre de Hotman et les grands ouvrages de Bodin. Il se tient au courant des publications les plus récentes qui peuvent lui apprendre quelque chose sur l'état de son pays. 11 cite, par exemple, le Secret des finances de Fromenteau, paru en 1581. Quoiqu'il ne les ait pas nommés, nous tâcherons de montrer l'influence que Calvin, que Palissy, que Montaigne exercèrent sur son esprit. Une seule chose paraît lui avoir été étrangère, c'est la poésie. Du moins ne cite-t-il jamais un vers des poètes du temps, à l'exception du seul Marot, encore est-ce le Marot des Psaumes (Ij.
Par contre, il ne partage pas du tout la haine farouche des réformés pour Rabelais. Il semble, au contraire, à en juger par le nombre et la nature des citations et des allusions, que le gros rire de Pantagruel ait plus d'une fois mis en gaieté ce puritain bon enfant.
Cette masse de lectures ne l'empêche pas de réfléchir librement sur les événements qu'il a vus. Bien qu'il ait le resiiect de l'antiquité sacrée et profane, c'est un esprit libre et pratique, et qui doit plus encore aux choses qu'aux livres. Comme tous
(1) Sauf uu passage, uue raillerie contre les prêtres.
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les hommos instruits du xvi" si^clo, il a éprouvé une sorte do. ravissement en pn'sence de ranti([uité retrouvée. Il a suivi le grand courant de l'humanisnie, il a été apprendre h l'école des anciens, avec une sorte de joie naïve, l'art de traiter les grands lieux communs de la morale éternelle. Mais ses réflexions ne sont pas d'un oisif et d'un lettré. Jamais il ne perd de vue son temps ni son pays. II a annoté Plutarque et Ta résumé: mais il ne rêve pas, comme c'était déjà la maladie des Français, de plier les sujets de Henri III aux règles de Lacêdémone. c( Un soulier, dit-il fort bien, ne convient pas à tous pieds. » Il donne à l'un de ses Discours ce titre tout général : « Que la trop petite considération des biens que nous avons et la trop aspre convoitise des biens que nous n'avons pas va multipliant nos misères. 0 On s'attend à lire une dissertation à la Sénèque, sur l'insatiable avidité des mortels; mais à peine a-t-il posé sa thèse, il a hâte d'arriver à un exemple, il le prend tout à côté de lui : « II me suffira, dit-il, de l'accoramoder [ce précepte] à ceux de ma profession, que je désirerois redresser. »
Ces derniers mots montrent assez qu'il n'écrit pas pour écrire, mais pour persuader et corriger, c'est-àdire pour agir encore.
Si, par certains côtés, il fait penser à Montaigne, c'est un Montaigne chrétien et huguenot. Avant tout, c'est un Français. S'il consignait dans ses Discours les pensées que lui inspiraient les maux du temps, c'était pour faire oeuvre utile, avertir les imprudents du danger de la patrie, indiquer aux sages les remèdes qui pouvaient la guérir. Il voulait jeter
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un cri d'alarme au milieu de la mêlée des partis, et lorsqu'il écrivait ses Discours^ c'était certainement, mille passag-es le prouvent, avec l'intention de les publier (1).
Après coup, il semble que sa modestie l'ait emporté sur son désir d'être utile, et c'est presque un hasard qui nous a conservé son livre. Comme il était à Genève en 1587, un de ses amis, de Fresnes, trouva ces papiers amoncelés dans un coin de son cabinet. La Noue lui dit a que ce n'estoyent que brouilleries ausquelles il avoit employé les plus ennuyeuses heures de son loisir, durani sa lonprue et estroitte prison, et qu'il n'y avoit rien qui meritast d'estre veu ». De Fresnes ne le crut pas sur parole, lut ces « brouilleries », les publia à l'insu de l'auteur et, pour échapper aux reproches que celui-ci n'eût pas manqué de lui faire, il les dédia à leur protecteur commun Henri de Navarre (2).
Ainsi ces Discours, quoique parus en 1587, en réalité appartiennent aux années de captivité (3). Celte circonstance rend plus touchante encore l'infinie douceur qu'il témoigne à ses ennemis. Nous
(1) Disc, I, p. 3. « C'est une œuvre profitable de monstrer le feu... »
(2) Dès le xvii' siècle on ne savait ce qu'était devenu le msc. original.
(3) XVII* discours : « Je suis pressé de digérer les dures amertumes d'une appréhension assez bien fondée de prison perpétuelle. » — XXII : « S. M. C. qui est douée... de grande débonnaireté, et en fait journellement des preuves en plusieurs, fors qu'en moy... sLe 4" paradoxe du dise. XVIII doit avoir été écrit avant le siège d'Anvers de 1584. Le XXI« donne comme toute récente la mort de Monsieur (juin 1584). D'autre part, le 1" ne peut être antérieur à 1582, puisqu'il y est question de la Déinonomanie. — Seul le XXV peut avoir été écrit après 1585 : a et moy mesmes en ay cogneu mains en ma prison... » Encore cela n'est-il pas décisif.