‹ François de la Noue, 1531-1591Chapitre 30 sur 46 · I.IOS! DISCOriRS l'(>I.lT[Qn|.:S RT MILITAIIiF':s I · texte numérisé non relu

I.IOS! DISCOriRS l'(>I.lT[Qn|.:S RT MILITAIIiF':s I

l'avons tDiit entier diuis son livre. Ajoutons que, sans ôi^aler les i>'ran(ls auteurs de cette épo(|ue, il s'y montre un \\»rital>le écrivain, e( que les Discours marquent, à leur laroPi, une date dans l'évolution littéraire du siècle. C'est la première application, faite par un homme ([ui n'était pas écrivain de métier, des nouveaux principes de composition et de style dont rinstilulion chrestienne avait donné l'éclatant modèle.

§ 1. — Le moraliste huguenot.

La vraie pierre philosophale. — Sévérité de sa morale. — Les « livres iVAmadis ». — Les épicuriens. Montaigne. — Ce qu'il y a d'original dans la tolérance de la Noue.

Le sentiment qui domine l'œuvre de la Noue, comme sa vie, c'est la ferveur religieuse. Il est profondément chrétien, et c'est à sa foi qu'il ramène toutes choses; sa morale, sa politique, sont d'un chrétien. Pour lui, le principal objet de la vie, individuelle ou sociale, c'est le salut. Dans un curieux discours sur la pierre philosophale, il ne se contente pas de combattre les alchimistes par des raisons philosophiques et scientifiques, il les déclare bien fous de tant soufrier pour faire un peu d'or ; le ton du discours s'élève, et la Noue apprend à ses lecteurs qu'il existe une vraie pierre philosophale, mais spirituelle : c'est la « sapience », telle qu'elle est enseignée dans les livres de Salomon. Trésor plus précieux que toutes les perles d'Ophir, chacun de nous peut s'en rendre possesseur par une foi ardente et

sincère. Il n'est point nécessaire pour cela de se vêtir d'austérité, de se reLiror du monde, d'aller vivre hors du commerce des iiommes avec ces solitaires qui prétendent s'adjuger le monopole de la religion. Ne croyez pas non plus que cette recherche de la vérité enlève « la joye des cœurs », sous prétexte que toutes réjouissances sont bannies des cloîtres et qu'on voit des huguenots « qui font conscience de rire». Tout au contraire, il n'est pas de joie comparable à cet ineffable bonheur, à cette union intime de l'homme avec Dieu. Ne dites donc pas que vos occupations, que votre position mondaine, vous empêchent de travailler à cette divine alchimie, de rechercher le grand secret. Hors des monastères, hors même des temples, aux champs, à la ville, à la cour, à l'armée, partout l'homme peut trouver Dieu, et « toute personne, selon sa capacité, peut user delà contemplation ».

Son âme fervente et un peu mystique, même dans son bon sens, se plaît à ces sereines rêveries. Pour elle, comme pour toutes les âmes vraiment calvinistes, c( la plus excellente partie de la religion », c'est « celle qui gist en l'intérieur ». Peu importent les cérémonies du culte et la pompe des sacrifices, il n'est que la foi qui sauve. — On reconnaît ici, non seulement la tradition des Pères, mais l'influence directe du chef de la secte, de Calvin lui-même. Le discours sur la contemplation, c'est la paraphrase de ce chapitre de r Institution (I, 3) : « Que Dieu est cogneu de tous naturellement y> ^ c'est l'application de cette idée aux divers ordres de la société. Et la comparaison qu'il établit entre les « moineries »

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nouvelles ot les couvents qui existaient an temps de saint Augustin, cotte comparaison sort d'iiii autre cIia[)itrtMlu mAmo livre (IV, I3i, celui ((ui a pour titre Des, vœux. Calviniste, ill'est encore sur le point essentiel delà prédestination. « Dieu, dit-il, ne hait jamais ceux qu'il a enroolloz pour siens au livre de vie. » Il n'admet aucun milieu entre la féliciti'^ et les peines éternelles, il repousse a les imaginations du purgatoire » 11 croit que les méchants rencontreront après leur mort « une précipitation ôs gouifre s éternels, on il n'y a nulle rédemption. Au contraire, ceux qui ont sujvi la piété et vertu, estans en bonne odeur à leurs semblables, sont asseurez, après avoir parachevé leur voyage terrien, d'estre dignement recueilliz es habitations célestes » .

Huguenot de cœur, il sait que la voie qui mène au salut « ne se trouve qu'en la vérité, et icelle vérité aux Ecritures saintes ». Il s'indigne contre la cruauté de ces moines dégénérés, « dont les principales contemplations se sont tournées en feu et en sang (1) », contre les singuliers syllogismes que proposent aux malheureux hérétiques Messieurs de Sorbonne (2). Il accuse d'ignorance les prêtres catholiques, et leur conseille de ne pas se mesurer aux ministres. Dans les notes de son Guichardin, il se livre à une

(1) Disc, XXV. En marge de ce passage, dans l'exemplaire qui appartient à la bibliothèque de l'Ecole normale (Basle, in-r2, 1587, p. 6i0), on lit la curieuse note suivante, écrite d'une main du xvi" siècle, et en partie rognée par le relieur : « ... Auteur grillé... un aussi impertinent auteur que [celuy-cy] )). N'y a-t-il pas là un curieux exemple de l'intolérance du temps

(2) Disc, Vf. a Ilsluy baillent ncontinent un syllogisme à soudre, qui est de feu, d'eau ou de corde...» Voy. plus loin, lettre à L. , p. 305.

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polémique violente contre Rome, qu'il appelle ailleurs « la boutique fatale où se sont forgez les glaives d'occision ». Il ne se contente pas d'accuser les papes, il les raille avec une verdeur toute gauloise.

Sa morale est d'un puritain, et presque d'un prédicateur. La danse lui paraît fort condamnable. Il s'élève avec force contre les dissolutions de la cour des Valois. Il est sur cet article d'une sévérité plus genevoise que française. A l'entendre lancer l'anathème contre les « paillardises », on sent que ce rude soldat ne s'est jamais donné à lui-même les licences que s'octroyaient parfois, en dépit de Calvin, les chefs de parti, comme le prince de Condé, ouïes soldats, comme d'Aubigné. « Il n'y avoit, dit Amirault, rien de plus pur que la conduite de sa vie (I) ». Nous n'avions pas besoin de cette affirmation du biographe pour croire à cette pureté. Il nous eût suffi de rappeler le tendre amour qui l'unissait à Marie de Juré ; et la meilleure preuve peut-être que, deux fois marié, il fut deux fois fidèle, c'est la solide et rare affection (2) que sa seconde femme portait aux enfants de la première. Il prenait la vie au

(1) Amir., p. 104, et Sainte-Marthe.

(2) On trouve une preuve décisive de cette afEection dans les règlements de comptes intervenus, après la mort de la Noue, entre Odet, Théophile, Anne de la Noue et Marie de Juré. Par la transaction du 9 oct. 1591, (Arch. nat. E* 212) Marie renonce à la communauté; en retour elle est déchargée des dettes de la succession : « Et s'est ladictc dame volontairement et de son mouvement chargée et a promis, pour a grande et parfaicte amittié qu'elle a tovsjonrs j'ortée et rendue aud. /eu seigneur de la Noiie et veut toute sa vie tesvioigner et continuer ausd. seigneurs et damoiselle de la Noiie ses enfans, d'en acquitter... » Suit rénumération des dettes qu'elle prend à sa charge.

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sérioux, et 110 soutirait pas que les autres en lissent un divertissement frivole. Cette peinture du p6ché à la mode, do la galanterie, n'est-ello pas comme un fragment dcHaclié d'une homélie laïque et familière sur l'honneur du monde (1)? « On ne s'efTorce plus de le cacher... On tasche seulement de couvrir la turpitude d'icelles [paillardises] de heaux noms ou de joyeuses responces, mesme on passe encore oultre en aucuns lieux remarquables : car on y estime ce vice un aiguillon nécessaire, duquel quand quelqu'un est piqué et qu'il sçait dextrement se guider, et atteindre à quelque digne prix qu'il a désiré, on l'exalte, on lui porte envie et dit-on qu'il a l'âme gentille et active à la vertu. » Il ose déclarer hautement que les premiers coupables, ce sont les personnages placés « es lieux éminens », qui journellement commettent et supportent ces débordements. La luxure italienne des Valois le révolte. Il tâche, à plusieurs reprises, d'elTrayer le lecteur par le tableau des infirmités physiques et morales que la débauche entraîne après soi.- « Ce vice, dit-il dans une phrase d'un tour énergique, ce vice est de la nature des chancres, qui peu à peuvent rongeant la chair (2). » Aces voluptés impudiques, il oppose « les brandons des belles amitiés , un plaisir non plein de

grands eslancemens, ains assaisonné de douceurs, remplj de fermeté, et qui ne laisse ni remords ni repeutances comme ceux des autres ». Il y a dansées

(1) Dixc, I.

(2) Disc, I et XXIV. Voy. aussi les Poésies chrestiennes de son fils, plus curieuses peut-être encore, parce qu'elles viennent d'un jeune homme.

attaques contre l'immoralité régnante un accent personnel, et assez rare au xvi" siècle pour qu'on nous pardonne d'avoir insisté sur ce point délicat.

Parmi les causes que la Noue assigne à ces dissolutions, il en est une d'ordre essentiellement littéraire, c'est la lecture des romans. Sous Henri Ili, les romans, cela veut dire les livres d'Amadis (1), que la Noue sait être dernièrement venus d'Espagne, et qui, depuis le règne de Henri II, ont complètement éclipsé, à son dire, la gloire tant de fois séculaire des romans de la Table Ronde. La lecture des livres d'Amadis, déclare sévèrement le moraliste, « n'est moins pernicieuse aux jeunes gens que celle des livres de Machiavel aux vieux », et pour lui c'est tout dire. Il emploie contre ces livres frivoles les mêmes armes redoutables dont Bossuet se servira plus tard pour frapper si durement Molière. Le charme des peintures, la douceur insinuante du style, ne sont que de damnables inventions « pour faire venir les oiseaux avec friandes pippées de volupté ».

(1) Disc, VI. Sur la vogue des Amadis, voy. Baret : les quatre premiers livres de Montalvo ont été traduits par Herberay des Essarta, dès 1540. Quatre autres parurent entre 1540 et 1548. La traduction de des Essarta fut continuée par d'autres, qui publièrent les œuvres des imitateurs de Montalvo, soit neuf livres, dont plusieurs en double, parus avant 1581. La vogue était telle qu'en 1582 paraissait à Lyon le 1" volume d'un « Trésor de tous les livres d'Amadis de Gaule, conleliant les harangues, épistres..., très ntile pour instruire la noblesse françuise à Vèloquence, vertv, grâce et générosité. » On comprend donc que la Noue ait attaché tant d'importance à une question qui nous semble frivole. Baret explique la sévérité de ce jugement (p. 160) en disant que la Noue parle « des Amadis, c'est-à-dire de la suite des quatre premiers livres, fort différente du roman primitif. Aussi les lois de Genève en défendirent-elles la lecture ». — Notez que la Noue, malgré les prétentions de des Essarts, croit à l'origine espagnole. — V((y. aussi Brunetiére, Rev. Deux-M., l"' mars 1891.

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Il est pout-ôtro permis do trouver un pou bien grosso la voix qu'il prend pour condamner ces badinagos, et à tout le moins excessive sa prétention do nous montrer dans le bon Merlin ou dans la fée Urgaiule do vrais suppôts do Satan, décrits à l'avance par l'Apocalypse. Il l'aftirme, du ton le plus sérieux du monde, si sérieux qu'on ne peut s'empôclier d'en sourire. On n'apprend pas non plus sans quelque étonnement que l'enchantement d'Amadis de Grèce et de la reine Zahara, ces quelques heures d'un plaisir sans remords qu'une bonne fée leur ménage dans un jardin d'oubli, c'est tout simplement la vive image du paradis de Mahomet, « dont cest auteur vouloit donner quelque petit goust aux chrestiens de son temps». Au fond, pensait la Noue, tous ces Espagnols sont un peu maranes et n'ont '( guières leu en la Bible ». Celui-là a semé dans son livre les diaboliques attraits de la sorcellerie, et le « poison de volupté ». Les traducteurs français n'ont fait qu'ajouter à ce charme dangereux toute la grâce de notre langue : « et ne faut point demander si son murmure est doux aux oreilles, où après avoir passé, il va chatouiller les plus tendres affections du cœur v. Mêmes invectives contre les « gourmandises et les ivrogneries » , contre ces interminables festins sans lesquels il n'y avait pas de fêtes. Il est impitoyable aussi pour le luxe des vêtements, ridicule et ruineux chez les hommes, car la mode en change « tous les deux ans », et tous les six mois à la cour, si bien qu'avec un ajustement de l'an dernier on est sûr de donner à rire aux pages. Pour les femmes, leur coquetterie est condamnable, car « ayant estimé se

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rendre plus belles, plus louées et plus honorées par les ornemens extérieurs, elles n'ont plus depuis esté si soigneuses de se rendre luisantes en ceux de vertu. » Ne semble-t-il pas que le vieux capitaine oppose le corsage serré et le col montant d'une Jeanne d'Albret aux fraises outrageuses et aux accoutrements immodestes de la seconde des Marguerite ?

Comme nous voilà loin de la morale aisée des apôtres de la Renaissance ! Des deux voix qui s'adressaient aux hommes du xvi" siècle, et qui prêchaient, l'une le retour à la nature, la sainteté de nos instincts et l'abandon de l'âme aux puissances mystérieuses qui l'enveloppent et qui l'écrasent; l'autre, la damnation originelle et irrémédiable de toute chair, le combat sans relâche contre des passions fatalement mauvaises, la Noue n'a pas hésité un instant à écouter la plus sévère, et, ce qui est à l'honneur de son esprit, il a parfaitement vu où était le nœud de la question, le point de discord entre ces deux grandes écoles de morale qui s'appellent l'une la Renaissance et l'autre la Réforme. Il n'a pas essayé entre elles, bien qu'il rêvât de tout concilier, une conciliation impossible.

Aux partisans du retour à la nature, il donne le nom qui leur convient, et il attaque vigoureusement ces modernes « épicuriens ». Par une analyse assez délicate, — et laissantde côté ces enfants sans souci, dont l'épicurisme grossier, dit-il, « ne passe point le gigot de mouton et le jeu de quilles » — il distingue trois espèces d'épicuriens : ceux de la cour, ceux de la ville, ceux de l'armée.

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Los épicuriens do cour, ce sont, par exemple, ces seigneurs qui, attirés un uioment à lu Réforme^ après Poissy, furent bien vite rebutés par la sévérité morale du calvinisme et revinrent à « l'ancienne cabale, laquelle est bien plus propre pour faire rire et pialler ». Tout leur effort tend à gagner de nouvelles faveurs. Ils craindraient que la piété ne refroidît leur entrain et ne leur fît perdre de leurs avantages.

Pour les épicuriens de l'armée, ce sont picoreurs et aventuriers; ils font la guerre, non pas pour défendre une juste cause, mais parce qu'ils aiment cet état contraire à la volonté de Dieu, qu'ils espèrent s'enrichir des dépouilles d'autrui, et éprouver, à la faveur du désordre, des jouissances monstrueuses et inouïes. — Il ne faudrait pas chercher loin, dans l'histoire des guerres du xvi*' siècle, pour en trouver des centaines.

Quant aux ce épicuriens et libertins qui demeurent ôs villes V, ce sont, à n'en pas douter, les disciples de Montaigne. L'auteur des Essais n'est pas nommé ; mais M""* de la Noue avait dû envoyer au prisonnier son livre, dont une première édition parut en 1580, une autre en 1582, et la Noue avait dû le lire et le relire bien des fois. S'il ne pensait à Montaigne, à qui donc la Noue pensait-il en louant les qualités littéraires qu'on trouve dans les ouvrages de ces derniers épicuriens? « Les autres..., dit-il, ne manquent de doctrine, d'éloquence^ de civilité, et seroyent dignes de continuelle conversation [c'est bien le mot qui sied à Montaigne], si leur esprit n'estoit contaminé de ceste vaine philosophie, qui attache la

félicité aux choses sensibles et corporelles ». N'est-ce pas la pure doctrine des JEssais qu'il résume dans cette phrase? « Ceux-cv aiment la vie oisive, qu'ils appellent tranquille, taschans d'éviter tout ce qui peut apporter douleur. » L'idéal de Montaigne n'était-il pas » un doux repos corporel et spirituel, qui consiste en l'usage des choses délectables, et en la privation de celles qui sont fascheuses » ? N'a-t-il pas dit que, de toutes choses, « les plus seures sont les médiocres »? Est-ce que toute sa morale ne consiste pas à prouver qu'en voulant « rendre l'homme parfait, on le rend insensible à la façon des stoïques, qui est destruyre sa figure. Parquov, que le meilleur chemin est de suivre les préceptes qui s'accordent à nature, laquelle doit estre régie sans violence el laissée libre »?

Mais ce qui fait l'originalité de la Noue, ce n'est pas d'être un moraliste sévère et un vrai chrétien dans un siècle de foi ardente, ce n'est pas non plus d'être tolérant (d'autres l'étaient alors), c'est d'être tous les deux à la fois. Sa tolérance n'est pas la large et sereine indifférence du philosophe. En vain Montaigue voudra-t-il plus tard le tirer à son bord et vantera- t-il sa « facilité conscientieuse ». — Si du moins nous entendons bien cette expression un peu vague, il s'agit là d'un sentiment que la Noue ne connaît pas. 11 professe une tolérance toute chrétienne, dont il a soin d'excepter noriùnativement les athées et les Turcs. S'il ne veut pas de supplices contre les chrétiens d'aucune secte, il ne serait pas loin, à l'exemple de Calvin, d'en demander contre ceux qui nient la sainte Trinité. Il en réclame, comme

LKS DlSCOrUS 1>0! ITK.H ' KS KT M 1 1,1 TA I IM'.S 1 T)?

autrefois saint. Louis, contre les blasphémateurs.

Mais ce sont les seuls sacrifices qu'il fasse à l'esprit de persécution. Il adjure les Français de s'épar. g-ner eux-mùnies, puisqu'après tout ils adorent « un raesme Dieu « et « advouent pour sauveur un mcsme Jésus-Christ ». lia écrit sur ce sujet quelques phrases qui peuvent compter parmi les plus belles que le siècle ait entendues. Los dillerences d'opinion, dit-il, « ne se doivent réduire par le fer et par le feu », mais au contraire, « elles se devroient composer par voye de douceur ». Il n'est que temps de mettre un terme à ces horribles massacres, et la Noue écarte la pensée de leur retour avec un sentiment d'angoisse : « Je fay supplication à Dieu, que nous ne retombions jamais en cest abominable gouffre d'inhumanité ».

Les torts sont partagés, il l'avoue. Les noms odieux de papistes, d'hérétiques, servent à perpétuer les haines. Les cris de guerre sont : « Pour Dieu, pour l'Evangile... », et cependant l'on voit ces enfants d'un même Pèrea s'entre-poursuivre à feu et à sang comme bestes sauvages ». Son cœur a naturellement une compassion plus tendre encore pour les martyrs glorieux ou obscurs de sa propre cause. « Le feu, s'écrie-t-il avec une noble indignation, le feu est pour les sodomites, et non pour ceux qui au milieu d'iceluy réclament le Fils de Dieu. »

Loin de n'être qu'un banal scepticisme, sa tolérance a des origines profondément religieuses. Il sait que ces violences, à force d'exalter le sentiment religieux, finissent par l'émousser. Comme la religion prend à son service les armes temporelles, on la rend responsable des crimes commis en son nom.

Au milieu de ces carnages, le nombre des athées va croissant : « Car ce sont nos guerres pour la religion qui nous ont fait oublier la religion ». A moins de vouloir souiller la pureté de l'Evangile, que les deux partis se hâtent de reconnaître leurs fautes, et que, « cessant toutes haines, cruautés et guerre, on vienne à quelque réconciliation (1) ». Les fondements des deux doctrines sont les mêmes, elles ne didôrent que sur des détails. Il n'est donc pas impossible de s'entendre. La Noue n'a pas perdu, ne perdra jamais l'espérance d'une réunion des deux Eglises. Il ne se rend pas compte qu'elles sont séparées, moins encore par les questions de dogme, que par une question de discipline : car il propose, si le pape refuse un concile général, d'en convoquer un national, qui reprendra l'œuvre si misérablement avortée à Poissy . Pourquoi deux religions ne vivraientelles pas côte à côte en France, comme en Suisse ou en Allemagne?

Pour goûter pleinement ces belles paroles de paix et de fraternité, il faut se souvenir qu'elles furent écrites à l'époqiie où Monluc se vantait de faire décapiter des huguenots « sans sentence ny escriture, car en ces choses j'ayouy dire qu'il faut commencer parl'exécuiion)), où Saulx Tavannes se faisait gloire d'avoir conseillé le meurtre de l'Amiral. Du côté des protestants, on entendait mêmes clameurs furieuses.

(1) Instit. chrest., p. 281. « Car tous les articles de la doctrine de Dieu ne sont point d'une mesme sorte. » Les uns sont essentiels au cbrétien, les autres moins capitaux : « En cela ne monstre il [lApôtre] pas que si les chrestiens ont aucune dissension as matières qui ne sont point grandement nécessaires, que cela ne doit point amener de trouble ne sédition entre eux ? »

LKs niscoi'iis roij 1 i(.trh:s kt mii.i iaiui:.s l.V.i

Des ministres d'un Diou d'amour et do paix avaient, dans la llochelle assiégée, discuté la question desavoir (( s'il est licite de sauver la vie aux massacreurs », et ils avaient conclu, contre la Noue, que toute réconciliation serait criminelle (1). C'est pour ne pas suivre ces horribles maximes qu'il était sorti de la Rochelle et qu'il avait fui les Gantois révoltés.

On entend bien, au milieu de ce concert de haine et de fanatisme, s'élever quelques voix isolées. Mais le plus souvent ce sont des indifférents et des politiques (2). Au contraire, l'originalité exquise de la Noue, c'est d'avoir su , chose rare entre toutes, unir aux convictions les plus ardentes la plus entière tolérance. C'était sa foi même, et le respect profond qu'il avait des choses divines, c'était la religion qui l'empêchait de violer chez autrui ces libertés intérieures de l'àme qu'il revendiquait pour lui-môme(3).

(1) Est. (le France.

(2) Par exemple Castelnau.

(3) A cette délicate conception de la tolérance religieuse, il ne sera pas inutile d'opposer l'espiession du fanatisme espagnol, tel qu'il éclate chez Cornejo, Compendio de la Liga, p. 6 : « Todos los nacidos capables de razou creen naturalmeute haver un Dios principio y causa de todas las cosas, y cada uno crée y tiene por ciertn y firme ser el verdadero a quel en quien el crée, adora y tiene por tal : y tos otroa estar ciegos y enganados : y ni mas ni menos que instigaJos de la natura no solo amamos y queremos bien a nuestros amigos, pero tambien a los que sou suyos, hi.zemos otro tanto a los que son de nuestra fe, y aborecemos a los otros, y donde ay este rancor y fuego interior no puede haver ainistad buena, ni paz durable, y de aqui se colige el gran fructo que el oficio de la Santa Inquisicion en Espana y Italia haze. .. » A la doctrine de l'unité originelle de toutes les sectes chrétiennes, qui est celle de la Noue, Cornejo oppose la théorie de leur irréductible antinomie.

§ 2. — Le politique.

Une politique tirée de l'Ecriture sainte. Philosophie de l'histoire. — L'obéissance due aux rois. — Etat de la France, maux et remèdes. La concorde. — Réforme de la noblesse. Le duel. Les folles dépenses. L'éducation : la Noue pédagogue ; les Académies royales. — Politique extérieure. La paix. Le Turc.

La politique de la Noue est une politique tirée d e l'Ecriture sainte. Bien qu'il se défende de faire le théologien, il estime « que la considération des choses supérieures profite beaucoup pour mieux faire apercevoir les inférieures ». Il rétablit ainsi Téiément divin jusque dans l'ordre des questions sociales. Il justifie cette intrusion de la religion dans la politique par une véritable philosophie de l'histoire, qui sort d'un chapitre de Calvin (I), et qui fait pressentir celle de Bossuet. c Ceci, déclare-t-il, doit estre ferme et arresté en l'esprit de chacun, que Dieu est auteur des gouvernemens politiques, les ayant establis afin que par un bon ordre la société humaine soit conservée et entretenue en piété et en justice, et que c'est lui qui les maintient en splendeur, force et dignité, jusqu'à tant que les hommes ayant mesprisé les lois et corrompu leurs mœurs, il vient à desployer son ire sur eux, dont s'ensuyvent les changemens et ruynes des

il) Institut, cfiiest., I, 16. « Que Dieu, ayant créé le monde par sa vertu, le gouverne et entretient par s-a providence avec tout ce qui y est contenu. » — Cf. Bodin, République, IV, 1. « De la naissance, accroissement, estât fleurissant, décadence et ruynes des Républiques. «

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monarchies et républiques ». C'est à la lumière de ces vérités qu'il faut lire riiistoiro. On y voit les événements tourner contre l'attente des grands personnages, et des cliàtiments imprévus frapper d'orgueilleux coupables. « Les princes, écrivait-il dans ses notes sur Guichardin, devraient souvent liro les histoires, qui ne llattent point comme les hommes. » C'est le livre des jugements de Dieu.

Aussi la vraie politique doit-elle être fondée sur la justice (1). Le premier souci des souverains sera d'éviter l'ire de Dieu. Ils se souviendront qu'il est trois causes de ruine pour les gouvernements, « à savoir l'impiété, l'injustice et la dissolution ». Le prince doit être le père de ses sujets. Il doit travailler h leur amélioration morale autant qu'à leur bienêtre, punir les vicieux et les impies, et donner à tous l'exemple des vertus. C'est pour leur bien spirituel et temporel que Dieu lui a mis le « glaive en main ». En retour, que les sujets se conforment aux préceptes de saint Paul sur le respect dû aux puissances. Reprenant la thèse célèbre soutenue dans la préface et dans le dernier chapitre (IV, 20) de V Institution chrestienne (2), il s'efforce de rassurer les princes, de prouver que la prédication de l'Evangile est loin d'ébranler les trônes (3). Il enseigne au contraire à

(1) Bodin, Républ. (Paris, 1577, p. 7) : « La fin principalle de laquelle gist aux vertus contemplatives, jaçoit que les actions politiques soyent préallables, et les moins illustres soyent les premières ».

(2) Et dans le Catéchisme français de 1537, qui établit le devoir d'obéissance même envera ceux « qui abusent tyranniquement de leur puissance...

(3) « Et si quelques princes connoissoyent bien cecy, ils ne seroyent par aventure si promps à suivre les conseils de quelques gens d'Eglise... »

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regarder les rois « comme des images véritables de Dieu », et c'est à peine s'il pose une limite à l'obéissance qui leur est due. S'ils ne s'en prennent qu'aux intérêts matériels, il faut s'incliner devant la volonté de Dieu, tout en lui demandant « délivrance d'une si violente oppression » . C'est seulement lorsqu'ils commandent ce que Dieu défend qu'il faut leur désobéir ; mais alors il n'y a plus à hésiter entre le Roi du ciel et les rois de la terre (1).

En apparence, ce sont là des théories communes à tous les docteurs réformés. Les ministres de la Rochelle répètent aussi qu'on doit « rendre à César ce qui est à César ». Mais la guerre civile, qui paraît à la Noue quelque chose d'énorme, à quoi l'on ne doit se résoudre qu'à la dernière extrémité, ils y voient un malaise périodique et nécessaire du corps social, peut-être même un violent, mais salutaire remède. Ils établissent une distinction subtile « entre le roy et la couronne », et, dans les conséquences qu'ils en tirent, triomphe leur casuistique de révoltés (2). L'un d'eux « ne saurait trouver bonne l'opinion de ceux qui condamnent sans exception tous les tyrannicides, auxquels jadis les G-recs ordonnèrent tant d'honorables guerdons » (3). Tout au contraire, la Noue déclare que « les chrestiens doivent avoir davantage

(1) Catéch. fr. « Mais en l'obéissance des supérieurs, il faut toujours excepter une chose, c'est qu'elle ne nous retire de l'objissance de celui. .. »

(2) Voy. les pamphlets qui remplissent les tomes II et III de V Estât de France.

(3) Id., II, p. 483, Du droit des magistrats sur leurs sujets, publié à Magdebourg en 1550. — Id., p. 522. a Apophthegmes et discours notables recueillis de divers auteurs contre la tyrannie et les tyrans, » Id., p. 554. Id., III, p. 61, et Hotman.

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do patience ». Il no ponscmômc pas, comme Ilotman, que les Ktats aient lo droit de déposer leur roi, encore moins de lui faire la guerre. Le seul domaine qui échappe à son autorité, c'est la conscience de ses sujets (I).

De cette politique toute théorique, il tire des applications pratiques et positives. Depuis vingt années que durent les troubles, il a vu bien des hommes et bien des choses, et il en a profité. Sans oublier jamais ses idées religieuses, c'est aux faits qu'il va s'adresser, afin d'en tirer une politique expérimentale. Il se tient à égale distance de l'école réaliste et positive de Machiavel, pour qui la politique est une science toute pratique, l'art d'être le plus fort, et de l'école purement spéculative de Bodin, pour qui la politique n'est que la morale en action dans la société. Il veut que la politique contienne tout juste assez de principes moraux et universels pour rester humaine, qu'elle s'appuie assez fortement sur les faits particuliers pour devenir réelle. Sa politique sort de l'Ecriture sainte, elle n'y reste point confinée. « Il ne s'est point amusé, écrivait déjà, en 1587, son premier éditeur, à

(1) Voy, Bodin, IV, 3: « De l'obéissance que doit le magistrat aux lois et au prince souverain». 11,5: « S'il est licite attentera la personne du tyran ». Il pose la distinction entre les « loix de nature » qu'on ne doit laisser violer, et « la loy civile ». P. 259 : « Les plus apparens et sçavans théologiens {en marge : Martin Luther. Calvin. In Joannem et in Inslilutioiie) 'tiennent qu"il n'est jamais licite, non seulement de tuer, ains de se rebeller contre son prince souverain... Je dy donc que jamais le sujet n'est recevable de rien attenter contre son prince souverain, pour meschant et cruel tyran qu'il soit. Il est bien licite de ne luy obéir pas en chose qui soit contre la loy de Dieu, ou de nature, s'enfuir et cacher, etc.. » Ces idées, qui sont voisines de celles de la Noue, se retrouvent dans Michel Horaut,

forger une idée de perfection utopienne. » Il ne propose que des réformes applicables, bonnes pour la France de Henri 111. Son patriotisme est ardent comme sa foi religieuse. Il possède, à un très haut degré pour un homme de son temps, et presque en dehors du sentiment loyaliste, un véritable sentiment national. II est douloureusement blessé des souffrances de la patrie, et c'est pour guérir ses plaies qu'il recueille les leçons de l'histoire et de l'expérience.

A plusieurs reprises, il trace un saisissant tableau du misérable état du royaume ( 1 ) . Les finances rui nées, le peuple « tondu et escorché » par les nouveaux impôts, les campagnes demi- désertes (2), la concorde disparue; des gens de justice iniques et avides, des gouverneurs qui lèvent des taxes illégales, des gens de guerre qui ravagent la France comme une terre ennemie : « de sorte que les guerres eslrangères que la France a eues depuis quatre-vingtz ans ne l'ont tant ruinée que les pilleries des soldats depuis que les guerres civiles sont commencées » ; des gentilshommes qui dépouillent leurs sujets ; les « grosses cités » qui rejettent le faix de l'impôt « sur le pauvre peuple champestre », bouc émissaire de la nation. Toutes les classes se haïssent entre elles, chacun cherche « à nuire à son prochain », tous les liens de la solidarité sociale se brisent : c'est le retour à la sauvagerie primitive.

(1) Voy. notamment le 1^' Disc. « Que le royaume de France s'en va peu à peu versant... >

(2) Amb.vé7iit., II, 143. « Il popolo di contado èstato cosi ben mangiato e robato dalle genti d'arme. . . »

LES UISCOUUS POLITIQUES ET Mir.lTAIllKS 165

Le premier romôdo b. cos iiifiiix, c'est l'obéissance de tous au Roi. Môlant toujours aux idées religieuses les conceptions pratiques, il ne défend pas seulement la royauté parce (pi'elle est instituée de Dieu, mais aussi (( parce que nous avons vescu plus d'onze cens ans sous ceste forme ». Sa politique est profondément monarchiste et unitaire. Il oublie les turpitudes de Henri 111 pour le comparer à Titus. 11 éprouve une sorte d'effroi instinctif pour tout ce qui pourrait porter atteinte à l'indivisibilité de la patrie, la ramener au morcellement féodal. 11 a la divination anticipée de ce qui se passera après la journée des Barricades : « Un prince se saisi roit d'une province, un seigneur s'empareroit de quelques villes. Aucunes citez capitales formerojent des aristocraties de leurs parlemens, de quelques nobles et principaux citoyens : et autres se mettroient en Républiques... » Ce qui ne tarderait pas à rendre ces divisions mortelles, c'est que l'étranger épie nos faiblesses : Espagnols, Allemands , Italiens , Anglais , Ecossais , Suisses, Flamands même, tous viendraient à la curée. « Cestui-là est bien stupide qui n'en a crainte. »

Pour rétablir l'unité, il faut pratiquer la concorde. Que chacun s'emploie sans tarder à l'œuvre de paix et de fraternité (1). Il la faut commencer par les

(1) Guichardin, p. 2. Lettre du 28 oct. 1585 (Bull. S. H. P. F, t. X, p. 41} : « Les estrangers disent que noussommes des fols de nous entrebattre si souvent. Mais je dis que nous sommes encore plus fols de tarder tant à nous rappointer. » — Ces exhortations à la paix ne restèrent pas sans écho. On retrouve une imitation évidente du premier discours de la Noue dans les Quatre excellens discours (s. 1. 1595, attribué à M. Huraut). 11^ dise, p. 128. « Je commencerai donc par le Eoy... Auquel est-ce que la paix est plus nécessaire ? »

plus petites choses. Au lieu de se haïr entre parents et amis, de vivre à l'écart les uns des autres, il faut « s'entre-visiter », comme on faisait au temps de ces premiers troubles, où catholiques et huguenots s'embrassaient entre deux batailles. Le Roi, la Reine, les princes peuvent beaucoup (car ils prêchent d'exemple), pour avancer cette réconciliation générale, et les conseillers du Parlement, s'ils se souviennent de « nostre Caton de l'Hôpital ». A eux de rétablir la paix, de faire que « le François tienne le François, non seulement pour son compatriote, ains pour son frère » .

La même modération humaine dont la Noue faisait preuve à la guerre, il la porte dans ses plans de réforme. Il est « lassé de massacres », et veut calmer à la fois les impatients des deux partis. 11 sait bien qu'au lendemain des guerres civiles, il ne serait pas sage de vouloir trop minutieusement rechercher tous les coupables, gens de justice, prêtres, nobles; ils sont trop puissants pour que le gouvernement affaibli puisse leur demander des comptes. Il faut pratiquer « la loy d'oubliance », recourir aux « médecines douces et faciles », réunir un concile et des Etats. Supprimez ce dernier point, et c'est déjà, comme en germe, toute l'œuvre de Henri IV (1). — Mais il ne faut exagérer rien, pas même la douceur : qu'on châtie énergiquement quelques pillards et quelques indociles, « afin que par la punition de cinq ou six, cinq ou six cens deviennent sages. »

(1) N'oublions pas que le livre lui fut dédié, qu'il dut le lire et put en profiter.

Alors cette France demi-ruinée, devenue la risée des nations, elle les étonnera de sa vigueur nouvelle. La Noue connaît ;\ fond lo tempérament capricieux, mais vivace de sa patrie. Ce soldat n'a pas dédaigné de s'enquérir avec soin des sources de la richesse nationale. Il sait, en chiffres précis, ce que rapporte annuellement la douane de Lyon, coque produisent le blé, le vin, le pastel. C'est presque un économiste. Avant Sully, il signale l'importance capitale de l'agriculture, il prononce le mot de Sully : -( Cest là nostre Pérou, ce sont là nos mines qui ne tarissent jamais ». Cette idée que la terre française est inépuisable, que le paysan de France, cent fois pillé par les armées des deux partis, refait pièce à pièce et obstinément la fortune nationale, que la patrie, par un étrange mystère, a des relèvements subits après les plus effrayants désastres, cette idée revient très souvent chez lui. Il a peint le désordre des finances : « mais, dit-il, c'est une erreur de croire qu'elles puissent tarir au royaume ». Il estime qu'en six années de paix, « il se peut demi rétablir, et en dix du tout » . Il savait son protecteur Henri de Navarre, devenu l'héritier du trône depuis 1584, capable d'accomplir cette glorieuse mission.

Soucieux des intérêts généraux de la France, il ne peut oublier qu'il est gentilhomme. Il rêve pour l'ordre auquel il appartient une haute et noble destinée, celle de défenseur et d'ornement de la royauté. En dépit des efforts tentés par François V"^ et par Henri II pour établir le pouvoir absolu, il considère le temps où ils régnaient comme une sorte d'âge d'or. Il a de la monarchie française une conception aris-

tocratique, voisine de celle qui sera professée au XVII* siècle, mais d'un ton plus chagrin et avec plus d'âpreté, par un duc de Saint-Simon. Le roi de France, pour lui, c'est le roi des nobles.

Il n'éprouve cependant pas pour ses égaux une admiration fanatique et aveugle. Il sait que cette noblesse est bien déchue, et il assigne trois causes principales à cette décadence : les désordres nés de la guerre civile, la ruine financière, l'ignorance. Il va donc étudier les moyens de la réformer en politique, en économiste, en pédagogue.

Toute réforme est impossible si les nobles no commencent par rentrer dans l'obéissance. Les guerres religieuses les ont accoutumés à l'indépendance, ils se croient au-dessus des lois, ils maltraitent les officiers royaux, ils sont rois dans leurs provinces. La Noue, plus royaliste et plus Français que gentilhomme, demande le châtiment de ces indisciplinés. Mais, en frappant les nobles, il faut songer à conserver cette noblesse qui va perdant chaque jour son sang et ses biens. La manie des duels, contre laquelle il s'emporte avant Henri IV, coûte à la France chaque année plus cher qu'une bataille rangée, car les seconds embrassentlaquerellede leurs amis, et« pour l'offense d'un seul plus de vingt meurent ». La Noue comprend leur rôle tout différemment, et à la façon moderne. — Il ne songe pas à supprimer le duel : ce n'est pas un prêtre comme Richelieu, c'est un soldat, qui a failli croiser le fer avec Lavardin au siège de Villeneuve. Il demande seulement au Roi d'assembler les «mareschaux de France et les plus vieux capitaines pour faire de bonnes ordonnances sur ce fait ». Les

LES DISCOUHS POLITIQUKS KT MlMl" A IIIKS 169

décrets de cette Constituante du point d'honneur seront })ul)liés dans les provinces. Si une querelle éclate, le f^^ouvorneur fera appeler les deux parties, et, s'il ne peut les accorder, les enverra au Roi, juge souverain en ces matières. Quant t\ ceux qui se battraient sans permission royale, il faudrait en punir quelques-uns avec la dernière rigueur.

Décimée par la guerre et les duels, la noblesse est fort appauvrie (1). Il analyse avec soin les causes de cette ruine. Ils ont donné des terres aux églises « pour les imaginations du Purgatoire » ; ils les ont vendues pour aller à la croisade, et pour soutenir la guerre contre les Anglais; ces trois causes leur « ont arraché le tiers » de leurs fiefs, et les huit dixièmes d'entre eux sont « incommodez par aliénations de quelque portion de leurs biens, engagemens et autres dettes ». Depuis ont eu lieu les voyages des Espagnols et des Portugais, la découverte de ces mines dont les produits sont venus se « descharger dans toutes les provinces de lachrestienté » (2) : avec le même revenu, ou même un revenu supérieur à celui de leurs pères, les nobles se sont trouvés pauvres ; car «. ce qui valoit cinq sols au temps passé en vaut vingt ». Ils ont dû vendre leurs terres pour subvenir à leurs dépenses. Maintenant le luxe achève de les ruiner. Ils veulent suivre la mode, imiter le train de vie qu'on mène à la cour et les fêtes du Louvre. Enfin, depuis que les princes ont fait bâtir leurs merveilleux châteaux, il n'est hobereau qui ne veuille construire. Nous ou-

(1) Amh.vénit., II, p. 143, a la nobiltàè fallita ne ha un quattrino pure per cosa délia guerra... »

(2) Il a pris ces idées à Bodin, IV, II, p. 636.

blions aisément, on contemplant les chefs-d'œuvre de la Renaissance, le prix dont on a payé ces trésors. Plus d'une fois, nous dit la Noue, ces belles maisons ont chassé leurs maîtres.

Malgré sa sagesse pratique, les idées économiques de la Noue sont dominées par l'influence de la Bible et de l'antiquité, et par celle de Bodin. Bien qu'il ait une notion assez juste du rôle de la monnaie, il voit dans l'or la cause de tous les vices, et propose une loi somptuaire (1). Cependant, en dépit de ces chimères, quelques-uns de ses discours forment comme un petit Traité d'économie domestique à l'usage des gentilshommes. Il leur conseille d'entrer dans l'arrière-ban ou dans les légions, ou bien encore de vivre paisiblement sur leurs terres. Ce soldat, qui a passé toute sa vie à cheval, rêve d'aller se reposer dans sa maison, en Bretagne ou en Poitou, et il trace avec complaisance le portrait du gentilhomme campagnard.

Mais ces causes de décadence ne sont qu'extérieures. Le mal vient surtout de l'ignorance des nobles (2), de leur dédain pour la science, de la mauvaise éducation qu'ils donnent à leurs fils. Des quatre systèmes alors employés, et qui consistaient adonner les enfants « pour pages aux princes et seigneurs », à « les mettre parmi l'infanterie »,à les envoyer en Italie ou en Allemagne, enfin à « les faire aller aux Universités », aucun ne saurait former le parfait gentilhomme. Un soldat de quinze ans n'apprend à

(1) Pour affranchir la France du lourd tribut qu'elle paie à l'Italie il ne voit, comme Sully, qu'un moyen : interdire l'usage de la soie Henri IV créera les fabriques de Lyon.

(2) Guichardin, p. 29.

LHS DISCOURS POr.ITIQUKS ET MILITAIRES 171

l'arméo quo la débauche ; les pages deviennent bientôt vicieux; d'Allemagne, les jeunes gens reviennent grossiers, et d'Italie, corrompus ; aux Tlniversilés, ils restent trop peu de temps, et d'ailleurs les Universités font des savants, et non des gentilshommes.

La Noue pense que le soin d'instruire les nobles incombe au Roi, intéressé plus quo personne à avoir des serviteurs dignes de lui. 11 lui demande d'établir de grandes maisons d'éducation, quatre pour commencer, dans les châteaux de Fontainebleau, de Moulins, du Plessis-lez-Tours, et de Cognac. Il entre, i\ son habitude, dans les plus petits détails, fixe le nombre des maîtres, leurs gages et les fonds sur lesquels ils seront assignés. Quatre vertueux gentilshommes seront nommés superintendants de ces quatre Acadéniies royales. Ils y feront régner la discipline et pourrontprononcerTexclusion des indignes. Quant au plan d'études, on y retrouve l'esprit pratique de la Noue. Il ne veut pas faire de son élève un pédant de collège, mais un gentilhomme accompli. Les académies seront des écoles d'enseignement professionnel à l'usage des jeunes gens d'épée (1); elles contiennent en germe l'académie de la Flèche d'Henri IV, et l'Ecole militaire de l'ancien régime.

Comme il convient dans une école militaire, les exercices du corps tiendront une large place dans l'éducation ; le cheval, la bague, l'escrime, la voltige, la natation, la lutte occuperont les jeunes gens. Pour l'esprit, on ne leur apprendra que ce qui peut leur servir. Point de latin ni de grec ; mais qu'ils lisent

(1) Dalwigk y veut voir « une esquisse de la Bealschule moderne. »

« en nostre langue les meilleurs livres des anciens, qui traitent des vertus morales, de la police et de la guerre ». L'histoire, ancienne et moderne, les rendra plus sages et plus réfléchis. Entre les sciences, qu'ils apprennent celles que doit connaître un soldat, les mathématiques, la géographie, la fortification. Les langues vulgaires sont aussi fort utiles à un gentilhomme ; mais qu'il ne les étudie pas en grammairien, qu'il en sache « autant qu'il en peut mettre en usage ». Tout, dans ce programme, est combiné en vue de l'usage. On y admet les arts d'agrément, musique et peinture, mais à titre accessoire et secondaire. A cette hiérarchie des enseignements correspondra la hiérarchie des maîtres : « car chacun sçait qu'un qui monstreroit à manier les chevaux mériteroit plus qu'un peintre. » C'est donc une éducation tout utilitaire et surtout une éducation de caste qu'il veut instituer dans ces grandes académies. Toutes ces réformes, la Noue l'espère, ramèneront la paix et l'ordre dans le pays, la richesse dans les campagnes, rétabliront le pouvoir de la royauté et la splendeur de la noblesse. Alors la vieille légende du roi de France entouré de ses nobles deviendra une réalité. « Quel contentement seroit-ce pour nostre Roy de se voir environné, non d'une noblesse de titres, ains d'une revestue de vertu ? »

Pour mener à bien cette œuvre de restauration intérieure, il faut que la France ait une poH tique étrangère sage et prudente. La Noue n'est pas de ceux qui pensent (( qu'un grand royaume doit toujours

LKS DISCOURS POLITIQUES ET MILITAIRKS 173

avoir guerre contre ses voisins ». Co soldat hait lag-uerro. Il la fait par devoir et non par métier. Il sait qu'il faut à la France épuisée quatre ou cinq ans de repos pour guérir ses plaies. Au reste, elle est assez grande, u sans convoiter ni pourchasser autre grandeur que la sienne » . (iu'a-t-on retiré des guerres d'Italie? — Ce n'est point raison de s'endormir, car <( nos voisins ne dorment pas ». Il faut avoir une bonne armée, mais ne pas entrer en guerre « sans grande nécessité et une très belle et juste occasion » (1).

D'ailleurs l'Europe entière est disposée à la paix, La Noue se rend compte du nouveau système politique inauguré par la Réforme. Il sent que le point d'équilibre de l'Europe est et va être pendant deux siècles en Allemagne. Or les Allemands ne pousseront jamais dans une guerre l'Empire, « lequel ils ne desireroyent pas plus puissant qu'il est, de crainte qu'il ne jetast la patte sur eux». Ils se garderont bien de ruiner la France, dont l'alliance leur est indispensable. Elle est « pour le dedans de la chrestienté un bon contrepoids et pour le dehors un bon écusson. »

Mais la paix n'est qu'un moyen. Le but c'est l'union de tous les chrétiens contre l'ennemi commun, c'est la formation d'une Sainte Alliance pour mettre les Turcs hors d'Europe. — Son âme chrétienne est douloureusement émue par le récit des massacres, des enlèvements d'enfants forcés d'embrasser la foi maudite. Il refuse de reconnaître des frères dans des

(1) Guichardin, p. 28.

hommes qui obéissent à un tyran et qui pratiquent la polygamie. Il s'effraie de leurs progrès, car il connaît assez bien leur histoire, et sait « qu'ils possèdent beaucoup plus do pays que la chrestienté n'est grande ». Il conçoit qu'on négocie avec ces infidèles des traités de délimitation ou des trêves marchandes, mais non de « vrayes et légitimes alliances ». Il demande la réunion d'un congrès européen à Augsbourg pour la préparation de cette nouvelle croisade. Ces pensées peuvent nous paraître chimériques, elles n'étaient point rares alors (1 j. Sully les reprend dans son grand dessein^ elles persistent encore sous Louis XIV. Mais, ce qui appartient en propre à la Noue, c'est la largeur de la conception. Il veut étendre àl'Europe entièrecette idée de concorde qu'il appliquait naguère à la France. Cette grande expédition est pour lui un moyen de faire cesser les persécutions et les haines. Le pape, prédicateur delà croisade, ne crierait plus aux rois : * Coupez la gorge à vos sujets qui ne me veulent pas recognoistre ». Au

(1) Voy. les De rébus Turcicis commentarli duo accuratissimi Johannîs Camerarii, Francfort, 1593. Le premier mémoire est une Johannis Cuspinianl Impj). Maxim., Caroli V et Ferdinandi conxiliarli oralio protreptlca, qna chrixtiani ad bellum Turcicum excitantur », composée en 1527, à l'occasion de la mort de Louis de Hongrie. On y trouve déjà l'idée de la Noue, mais appliquée à la seule Allemagne. La guerre contre les Turcs est le vrai remède à la guerre civile, p. 139, et 141 : « In sola Germanorum concordia christianorum salus sitaest. » Suit une traduction latine, dans un style traînant et prétentieux, du xxii" dise, de la Noue. — Cette publication de Camerarius est à elle seule un témoignage des préoccupations de l'époque. Elle se termine par une bien curieuse et Proplieceyuiig Mahumets »,en vertu de laquelle les Turcs ne doivent conserver Constantinople que durant l-té ans. Cette période expire en 1597 : « Dann soll, laut dieser Weissagung, Constantinopel von den Christen wiederumb erobert werden d.

LKS DISCOIIKS POMTIQIJKS ET MlI.lTAlIlUS 175

lieu dccontiniier des luttes fratricides, il fauta joindre les forces clirestiennes ensemble » pour cette œuvre sainte.

Sa pensée est au fond analogue à la grande pensée de Coligny. L'amiral prêchait la guerre de Flandre pour réconcilier catholiques et huguenots de Franco dans la haine commune de l'Espagnol : la Noue veut réunir contre le Turc les catholiques et les huguenots de toute l'Europe. C'est par cette idée de concorde et de solidarité que s'explique la place que ce calviniste donne, dans la conduite de l'entreprise, au Pape et à Philippe II. Le prisonnier de Limbourg vante la » débonnaireté » du roi d'Espagne. Montrant l'exemple du renoncement à ses désirs personnels, il propose de rendre à leur ancien souverain ces Pays-Bas pour lesquels il a si longtemps combattu. Il demande à S. M. T. C. d'abandonner l'alliance du Turc, alliance « où la vergogne a de beaucoup surmonté le profit » . Les conseillers du Roi diront que Philippe II est, de son côté, l'allié du roi mahométan de Perse ; que nos ennemis profiteront de l'isolement de la France pour l'attaquer ; que, si le projet réussit, les fruits en seront pour la maison d'Autriche, les peines pour la France. Mais elle doit ce sacrifice à la cause commune des peuples chrétiens.

Chercher dans la question d'Orient un moyen de refaire l'unité morale de la république européenne, voilà ce qui est original dans sa conception. Ce qui ne l'est pas moins, c'est le caractère pratique des détails. Son plan de croisade n'est pas un projet en l'air. Il a soin de préciser les moyens d'exécution,

17G FRANÇOIS I)K LA NOUK

comme il l'avait fait dans sa lettre aux Etats. Il ne connaît point, comme c'était le cas en 157G, les pays que les troupes devront parcourir, mais il les a étudiés sur les cartes et dans les histoires. Il est renseigné sur l'esprit des populations chrétiennes soumises à la Porte. Il attaquera les Turcs à la fois par terre et par mer. Il sait quels seront les chefs, combien il y aura de galères, combien de lances^ combien de fantassins, de pionniers, combien de temps durera chaque campagne (1).

C'est même cette excessive précision qui parfois nous fait sourire. « Et comme la première année nous serions parvenus jusqu'à Bude, aussy j'estime qu'en ceste cy nous pourrions conquérir jusques où le fleuve de Drave vient à entrer dans le Danube. » Malgré le sérieux du ton, ou peut-être grâce à ce sérieux même, ne croirait-on pas entendre un écho des gigantesques plaisanteries de Rabelais ? C'est encore à Picrocholc que l'on pense, lorsque la Noue raconte les moindres incidents, les marches, les délibérations des généraux, les épisodes des combats, comme s'il écrivait une Anabase. — A Philippopoli, il y aura (nous sommes tentés de lire : il y avait) 22,000 Turcs contre 80,000 chrétiens; ceux-ci auront la victoire, mais on nous accorde qu'elle sera « sanglante ». A la fin de la quatrième année, l'armée et la flotte assiégeront Constantinople. La ville prise, ils iront chanter des psaumes à Sainte-Sophie.

(1) On sent dans tout ce discours un ardent désir d'être employé à cette grande guerre. Les deux discours sur les Turcs furent écrits à la fin de 1584, au moment où il proposait à. Philippe II d'aller servir en Hongrie contre les infidèles.

LES DISCOURS POLITIQUES KT MII.ITAIRKS 177

Alors vieiuira lo partage des dépouilles. Cette conclusion toute prosaïque l'embarrasse. « 11 mo semble, dit-il, qu'il vaut mieux attendre h despartir le gastoau (juand nous l'aurons entre les mains, qu'en discourir ù présent. »

11 n'échappe pas aune certaine naïveté. 11 est trop désintéressé, et pour lui-même, et pour son pays. Il ne croit vraiment pas assez à la méchanceté des hommes. Quand il parle de la douceur de Piiilippe II, on sent qu'il lui manque quelque chose pour bien comprendre la politique européenne : il ne sait pas haïr. — Alais ce sont là de nobles travers, et n'oublions pas que, même dans ce projet de croisade, si la chimère est du siècle, la largeur et la précision des vues sont le propre de la Noue.

§ 3. — Le Militaire.

Décadence de l'armée. — La discipline et l'intendance. — Cavalerie. L'arrière-ban. — Infanterie : les piquiers et les arquebusiers. Les quatre régiments. Les trois légions. — La tactique. — La défense des places et la fortification.

Les discours militaires sont loin d'être la part la moins importante de l'œuvre de la Noue. Le capitaine général des Etats de Flandre traite ces questions avec la supériorité que donne l'expérience. On a pu voir, au courant de cette étude, et l'on verra dans la suite ce que valait le soldat. Mais il ne se contentait pas de faire la guerre, il réfléchissait sur les événements militaires, il lisait les anciens comme les modernes, et, au dire de Brantôme, « il

savoit fort bien pratiquer ce qu'il avoit lu. » Il ne faudrait pas moins qu'une compétence égale à la sienne pour faire la critique de ses idées (1). Nous nous bornerons à en exposer les principales.

Comme toutes choses en France, il trouve que l'armée a bien dégénéré depuis le temps de sa jeunesse. Il regrette cette belle ordonnance qu'il avait admirée, au sortir de pages, lorsqu'il faisait ses premières armes en Piémont. Alors les deux armées ennemies pouvaient, à quelques heures d'intervalle, traverser le même village, sans y causerie moindre désordre et presque sans interrompre les fêtes des villageois. A plus forte raison en France les deux partis devraient-ils chercher, en se faisant la guerre, à épargner autant que possible leur commune patrie . Il a été élevé à l'école de ce connétable dont les « patenôtres » étaient la terreur des pillards (2), à celle de son neveu l'Amiral. Comme ces grands chefs de guerre, il attache la plus grande importance aux détails de l'intendance, à la solde, aux vivres, aux munitions, à l'armement. Il veut rétablir la discipline et supprimer la picorée. Il finit par personnifier ce lléau, et par en faire, avec son horrible frère Massacre, l'un des deux monstres qui ont dévoré la France.

Il ne tarit pas sur ce sujet dans ses Mémoires. Il y répète toutes les plaintes que nous lavons entendu exprimer pendant sa campagne de Flandre. Il veut

(1) Voy. Boutaric, Inttitut. milit. de la France.

(2) Décrue, Anne de Montmorency. — Bodin, p. 646 : « Pour restablir la discipline militaire et empescher les voleries des soldats, il faut payer la gendarmerie. >> Notes sur Guichardin, p. 32, p. 303.

veut faire disparaître au plus vite ces « méchantes procédures do guerre », qui font estimer injuste une juste cause. Nous touclionsici àl'une des origines, et non la moins noble, de la tolérance do la Noue. En contemplant l'épouvantable spectacle de ces ruines accumulées sur la France par la fureur des fanatiques, il a été pris parfois d'une suprême angoisse, et s'est demandé si vraiment elle était sainte, une doctrine qu'on essayait de défendre parle feretle feu. Intime et profonde torture, auprès de laquelle tous les tourments de Limbourg n'avaient dû être qu'un jeu.

Mais les questions d'humanité et de morale ne le préoccupent pas exclusivement. Il n'est pas phis un utopiste ici qu'en politique. C'est un homme d'action qui a fait son profit de tout, surtout de ses revers, et qui écrit un chapitre pour soutenir « qu'il est profitable à un chef de guerre d'avoir reçu une route ». Il appartient à cette glorieuse école des commandants de retraite, des défenseurs de places assiégées, qui compte tant de protestants, Coligny, les deux Guillaume d'Orange, admirables surtout dans leurs défaites.

Il va donc proposer tout un plan de réformes militaires. Mais ce plan, comme son programme politique, sera un plan réalisable. Il tiendra compte des nécessités de la situation où se trouve la France, il modérera ses propres exigences, il indiquera les fonds sur lesquels on pourra assigner lesnouvelles créations.

Le premier besoin de la France, c'est d'entretenir un assez fort pied de paix, pour être à l'abri de toute surprise, et aussi pour avoir, comme nous dirions, des cadres. On ne peut rien avec des cohues, laNoue

l'a expérimenté en Flandre; il sait que « peu de vieux soldats profitent plus que beaucoup d'inexperts ». Mais ces vieux soldats ne doivent pas être des hommes sans patrie, qui se louent au mieux payant. II faut arriver à se passer des mercenaires, et créer une armée nationale, si l'on ne veut plus être exposé, faute d'argent, soit à ne pouvoir donner bataille, soit à livrer un combat perdu d'avance. Pour réaliser ce rêve, poursuivi par tant de rois, la Noue pense, en attendant la réorganisation de la gendarmerie, qu'on doit s'appuyer sur des forces trop méprisées jusque-là.

Pour la cavalerie, on peut tirer grand parti des arrière-bans, négligés depuis Charles VII. La vieille armée féodale ne se réunit plus que pour des montres, où les seigneurs se rendent à seule fin d'exempter leur fief de saisie. Mais dès qu'un service est commandé, ils se font remplacer par leurs valets. Plusieurs détenteurs de fiefs, nobles ou roturiers, s'acquittent même par des taxes dérisoires. Pourtant ce n'est point là une troupe à dédaigner, car la Bretagne seule fournit aisément 300 chevaux, et l'on peut estimer que la France entière en donnerait au moins 2.500. Pour relever cette institution tournée en ridicule, il sufiîrait « de créer général de tous les arrièrebans de France un prince ou un mareschal » , d'exiger le service personnel des gentilshommes en état de porter les armes, et de forcer les autres à fournir la solde et l'équipement. On donnera à ces hommes un armement uniforme, assez léger, et, comme arme offensive, le pistolet. Ils marcheront « à la mode des reîtres ». La Noue se rend compte que l'usage des

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armes tl Ion a changé les conditions du combat, <( et qu'un escadron do reîtres doit battre un escadron de lances ». Ce rétablissement des arriére-bans évitera donc au Roi les dépenses qu'il s'impose pour lever des reîtres en Allemagne.

L'invention de la poudre a eu un autre résultat : elle a notablement accru l'importance de l'infanterie (1). Pourtant nous sommes encore à une époque de transition : les corps de gens de pied doivent toujours avoir au moins un quart de leur effectif en piquiers revêtus de « corceletz ». Il préfère même la proportion inverse, car « l'harquebuseriesans picques, ce sont des bras et des jambes sans corps ». Ces épais bataillons hérissés de piques sont nécessaires pour rivaliser avec la redoutable infanterie des Suisses (2). L'infanterie est loin de jouer le même rôle qu'un demi-siècle plus tard. Tout ce qu'on ose prétendre, c'est que 2.500 corselets et 1.500 arquebusiers « se peuvent retirer trois lieues françoyses en campagne raze devant deux mille lances ». Ainsi le suprême effort de cette infanterie est de faire une retraite honorable devant une cavalerie plus faible de moitié (3). Encore est-ce de l'infanterie réorganisée qu'il attend ce résultat. Pour notre infanterie actuelle, elle en serait incapable. Aussi la Noue croit être bien

(1) Guichaidin, p. 31. « On ne faisoit alors si grand estât de l'infanterie comme on a fait depuis. Et l'usage des harquebuses l'a mise en réputation. » Voy. Amb. vénit., II, 149. « DiFranciasi caveria ora un buon numéro di archibugieri. »

(2) Voy. le bas-relief de Marignan.

(3) A la fin du xvi' siècle, une lance ne se composait plus généralement que d'un seul combattant (Boutaric).

hardi en demandant que la France ait toujours sur pied 2.500 fantassins contre 4.000 lances.

Mais il veut faire de cette infanterie la première de l'Europe. Il faut y faire entrer la noblesse, comme dans l'infanterie espagnole. — On reconnaît ici encore l'élève de Colig-ny, ancien colonel général de l'infanterie royale, de d'Andelot, colonel général de l'infanterie réformée, le chef qui s'est plus d'une fois couvert de gloire à la tête des gens de pied. Il demande des gentilshommes signalés comme capitaines, lieutenants et enseignes. Mais en môme temps, pour exciter les « ignobles » à se distinguer, il faudrait leur réserver quelques grades, « quand par vertu ils en seroient dignes », mais seulement les grades inférieurs à celui d'enseigne. Il voudrait emprunter encore aux Espagnols l'usage des camara(ia.ç, et celui des avantages, ou primes accordées aux soldats qui ont fait quelque action d'éclat.

Cette infanterie formera quatre régiments, de six cents hommes chacun seulement (1). En cas de guerre, onjetteradans chaque corps son <( parfournissement ». — C'est déjà presque notre système de mobilisation, et la Noue en marque très bien la supériorité sur le procédé alors en vigueur, qui consistait à créer des corps nouveaux pour lesquels il fallait improviser des cadres (2). Ces quatre régiments tiendraient garnison dans les villes frontières. Les jeunes seigneurs iraient

(1) La Noue ne demande que l'extension et la régularisation de ce qui existait déjà, car les trois premiers régiments avaient été définitivement créés en 1508 (Boutaric, p. 342).

(2) Ces idées furent adoptées par Henri IV. Boutaric, p. 346 : a Henri IV laissa subsister cette organisation vicieuse qui consistait à n'entretenir que peu de troupes en paix, à faire de fortes levées

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y passer quelque temps pour se former à la vie militaire. L'armement serait léger, le quart des troupes aurait le corcelet et la pique, les autres l'arquebuse, comme cela se fait dans les fameux tercios du duc de Parme.

De même que les arriôre-bans peuvent devenir une sorte de cavalerie territoriale, les légions de François 1"" doivent, dans l'esprit de la Noue, constituer une infanterie territoriale (1). Le désordre des finances ne permet plus, il est vrai, d'entretenir 24. 000 hommes. Maison pourrait avoir au moins trois légions, lune en Bourgogne, l'autre en Champagne, l'autre en Picardie, chacune de deux mille hommes seulement. Le Roi poussera les nobles à y servir, comme dans les régiments. En temps de paix, la légion sera réduite à ses cadres. Le Roi nommera les trois colonels (2). Chaque colonel cherchera dans sa province neuf capitaines, lui faisant le dixième. Chaque capitaine prendra pour lieutenant et enseigne des gentilshommes, et seulement cinq soldats. On y ajoutera « dix braves sergens » et un sergentmajor. « Voylà tous ceux qui composeroyent le corps de la légion en temps de paix. » Si la guerre éclate, les capitaines chercheront des soldats, le plus possible parmi la noblesse : il faudrait au moins 150 gentilshommes par légion. Avec ce système de mobilisation, il espère qu'en six semaines on pourra

quand la guerre éclatait... Il chercha à pallier les inconvénients de ce système en 7ie créa7it jfas de corps nouveavx, mais, autant que possible, tu augmentant les cadres des régiments existants. >>

(1) Monluc professe aussi cette opinion.

(2) On sent que la Noue désirerait une de ces charges pour luimême. Disc, p. 327 (de Téd. de 1587j.

mettre en campagne les quatre régiments et les trois légions, soit en tout 14.000 hommes, tous soumis au général de l'infanterie. 11 compte que les légions, composées pour les trois quarts de corcelets, vaudront bientôt celles des Suisses.

11 s'occupe également de la tactique. Dans une savante dissertation, il montre combien « l'ancienne manière de ranger la cavalerie en haye ou par file » est peu en accord avec la guerre de son temps. L'éternelle querelle, qui se rouvre de siècle en siècle, entre l'ordre mince et l'ordre profond, se débattait alors entre les lourds escadrons des reîlres et la brillante chevalerie française, où chacun, comme au temps de Crécy, voulait être au premier rang. La Noue est pour les principes qui ont valu à Charles- Quint ses victoires. De grandes lignes flottantes, qui ne peuvent plus garder leur unité, la bataille une fois commencée, sont aisément rompues par les charges redoublées des escadrons. 11 faut donc adopter cet ordre nouveau, « car pour faire un grand effort, il faut que les hommes soient bien serrez ». D'autre part, un escadron épais est comme impénétrable, c'est une citadelle vivante. — Il donne aussi ^es règles de tactique pour l'infanterie ; il dit où il faut placer les piques et l'arquebuserie, et décrit minutieusement; en accompagnant son texte d'une figure explicative, la formation d'une colonne contre la cavalerie.

Il n'avait pas des idées moins nouvelles sur la défense des places. 11 les avait déjà appliquées à la Rochelle, et exposées dans sa lettre aux Etats. 11 n'a pas changé d'avis. « Les expériences modernes,

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dit-il, ont enseigné dos manitires de fortifier les places, tl'^s utiles pour leur petit coust, et non moins détonsables que celles tant superbes que les ingénieux avoyent auparavant inventées. » Dès cette époque avait donc éclaté aussi la lutte entre les a ingénieux «, — c'étaient surtout des Italiens, des élèves du Vinci, — qui voulaient faire de leurs fortifications de vraies merveilles d'architecture, et l'école des défenseurs de places. De simples levées de terre, des i'ortifications « à la huguenote » protègent aussi bien que a la grosse massonnerie » . Il faut élargir la muraille et la doubler d'un retranchement intérieur. 11 faut surtout séparer de la courtine les ravelins ou bastions, et les porter fort en avant de l'enceinte : c'est autant de petites places dont l'ennemi devra faire le siège avant de s'attaquer à la grosse. — Dans ces vues remarquables, on ne peut * s'empêcher de reconnaître une esquisse, appropriée aux moyens dont disposait alors l'attaque, de notre système de défense avancée.

La défense doit être rendue active par de continuelles sorties, qui ont pour objet d'inquiéter l'ennemi, de donner du cœur aux assiégés, et d'empêcher le rétrécissement du blocus. En suivant cette méthode, on ne pourra tenir indéfiniment, car toute place, de sa nature, est prenable à la fin, mais peut-être assez longtemps pour permettre à une armée de secours de venir vous dégager. Pour le moins une place ainsi défendue vaudra-t-elle une de ces grandes bâtisses Oli l'on entasse des millions, et qu'on n'achève jamais. Avec l'argent que des « ingénieux » infatués de leur art demandent pour les faire, et dans moins de temps

qu'il n'en faut pour en construire une seule, on pourrait, à la nouvelle mode, fortifier dix places de plus. Le militaire, comme le politique, est chez la Noue un esprit pratique. S'il a lu César et Salluste, il n'apporte pas sur le champ de bataille, ni dans ses traités, des réminiscences inopportunes de l'antiquité classique. 11 fait appel avant tout à sa vive et personnelle expérience, aux leçons des grands capitaines qu'il a connus pour maîtres ou pour adversaires. Il ne réclame pas ici non plusune perfection irréalisable ; il n'a pas l'humeur accapareuse si fréquente chez les gens de sa profession, il tient compte, dans ses plans de réorganisation , des besoins et des ressources de son pays.

§ 4. — U historien.

Valeur de son œuvre historique. — Oubli de soi. — Etendue de son information. — Impartialité.

Les Discours n'intéressent pas seulement l'historien parce qu'ils reflètent l'état d'une belle âme à l'époque des guerres civiles ; mais la Noue lui-même est un historien. — Son xxvi" discours est un morceau historique consacré aux événements qui vont de l'édit de janvier 1562 à la paix de 1570. Ailleurs encore, dans le i"'" et le ii'' discours, la Noue a fourni des matériaux à l'histoire en décrivant la situation de la France. — Quelle est la valeur de ces renseignements ? Quelle confiance pouvons-nous avoir dans ce témoignage ?

Tout d'abord, et c'est sa plus grande originahté,

le xxvi" discours n'a rien du caractère personnel des mémoires du temps. Monluc est le héros de son livre, la Noue disparaît dans le sien. On y clicrclierait vainoniontla tracede ses exploits, et si l'on ne savait par ailleurs qu'il s'est emparé d'Orléans, qu'il a été blessé à Fontenaj, ce n'est pas chez lui qu'on rapprendrait. A ne lire que son livre, on pourrait ignorer complètement que, tandis que l'Amiral allait chercher par le Languedoc et le Dauphiné le chemin de Paris, la Noue gardait aux huguenots, en défendant obstinément les abords de la Rochelle, un refuge assuré en cas de défaite, ou précieux gage en cas de victoire. 11 passe systématiquement sous silence tout ce qui le concerne. A peine se norame-t-il, tantôt à la première, tantôt à la troisième personne, lorsque son récit exige qu'il le fasse, par exemple lorsqu'il raconte le combat de la levée de Loire. Cette modestie, peu habituelle aux hommes de guerre du XVI*' siècle, faisait déjà l'admiration de l'historien de Thou (1).

Préoccupés sans cesse des grandes actions militaires auxquelles ils ont été mêlés, les soldats qui écrivent leurs mémoires ne songent, le plus souvent, qu'à faire des récits de batailles. Ils ne nous feraient pas grâce d'une escarmouche ^ le moindre engagement leur est un thème à donner des leçons de stratégie aux capitaines de l'avenir, et quelquefois à ceux du passé. — La Noue ne s'astreint point à raconter ses campagnes par le menu, il n'écrit pas des Commentaires, il a pris un titre moins ambitieux :

(1) II, 65ÔC : « aliense virtutis largus praedicator parcus suae. »

Observations sur plusieurs choses advenues aux trois premiers troubles, avec la vraye déclaration de la plupart iV icelles . Il n'a pas la prétention de faire une histoire. 11 cherche tout uniment à résoudre une série de problèmes historiques dont il donne l'énoncé dans des titres assez piquants ; il nous présente ses réflexions personnelles sur quelques faits importants, sur ceux qu'il a vus d'assez près pour en pouvoir dire toute la vérité. Il a remarqué que les auteurs d'histoires ne peuvent noter toutes les particularités ; il se « délecte » à détailler celles dont il a été témoin. Son œuvre n'est « qu'une petite balle de mercier » ; les marchandises du moins « n'en sont point falsifiées » . Ses réflexions ne sont pas exclusivement d'ordre militaire ; la politique y tient une grande place, la morale une plus grande encore. « Par cecy, dit-il après avoir rappelé le massacre de Vassy, il appert combien de fruit on tire quelquefois des choses dommageables. » Du récit des faits, comme du reste de son oeuvre, se dégage une philosophie de l'histoire fondée sur les causes premières. La raison humaine est souvent trompée dans ses calculs les mieux établis : « Et cela arrive afin qu'elle s'humilie, et aille chercher hors d'elle-mesme la cause de ses bons succès ». C'est là le même esprit qui règne d'un bout à l'autre des Discours, et ce qu'on est convenu d'appeler Mémoires de la Noue n'en est bien, réellement, que le vingt-sixième.

Un tel oubli de soi, une telle hauteur de vues nous préviennent en faveur de son témoignage. Reste à savoir s'il est bien informé, et s'il a pu être impartial.

Rappelons brièvement le rôle qu'il a joué pendant

les trois prcmiors troubles. Il a été successivement le second do d'Andelot, puis de l'Amiral, toujours investi de la confiance de ces doux chefs. C'est d'eux qu'il a appris l'art de la guerre. 11 a maintes fois reçu leurs confidences sur les événements d'alors, il a pris part î\ toutes les grandes expéditions, sauf au dernier voyage de Coligny. Mais pendant ce temps il était à la Rochelle avec Jeanne d'Albrct. Deux fois prisonnier des catholiques, il a pu comparer l'état des deux partis ; et, après avoir conversé avec Coligny, il s'est entretenu avec le cardinal de Lorraine. Esprit ouvert et curieux, mais assez réliéchi pour faire la critique de ses informations, non content de nous raconter ce qui se passait dans son propre parti, il a demandé aux seigneurs catholiques l'impression que leur avait faite telle ou telle démarche des huguenots. Il ne dit que ce qu'il a vu, ou bien appris directement de la bouche des grands acteurs, et par là son témoignage acquiert une valeur exceptionnelle.

Sa tolérance nous est en gage de son impartialité. Son premier éditeur remarquait déjà qu'il poussait ce souci de justice jusqu'à indiquer plus fortement les fautes des siens que celles de ses adversaires. Tout le monde alors est de cet avis, sauf ce médisant de Brantôme. S'il parle en termes émus de l'Amiral, il loue dignement leducde Guise. Il vante son courage, sa sagesse et sa générosité à Dreux, il le donne en exemple à tous les capitaines. Oubliant les divisions de parti, ses éloges vont s'adresser à la vertu, « et, dit-il, quand je la verray reluire en quelque personne que ce soit, je l'honoreray ». Avant tout il pense à

sa patrie ; ces guerres maudites^ qui la privent des meilleurs et des plus vaillants de ses fils, lui arrachent une plainte éloquente : « Tant de dignes personnages, catholiques et huguenots, que nos tempestes civiles ont emportez, dojvent estre regrettez ; car ils honoroyent la France, et eussent aidé à l'accroistre, si la discorde n'eust excité la valeur des uns contre la valeur des autres. »

On sentit de bonne heure tout le prix de ce petit livre. De Thou le cite sans cesse, bien souvent sans le nommer, et l'on pourrait établir que, pour certains événements, c'est là sa source principale (1). De nos jours, c'est avec ce texte que nos historiens composent l'histoire des premières guerres rehgieuses.

§ 5. — L'écrivain.

Ses idées. — Influence de Palissy. — C'est un écrivain gentilhomme.— 11 a appris de Calvin l'art de composer. — Le style. — Eloquence vigoureuse. —Grâce malicieuse. — Critique littéraire des Amadis. — Le conte du Parfait Alchimiste.

Une religion austère et douce, une morale de prédicant, une philosophie de l'histoire et une politique qui vont de Calvin à Bossuet, les idées économiques d'un puritain, la pédagogie d'un gentilhomme, un patriotisme appuyé sur la tradition nationale, un esprit ouvert et hautement pratique qui a puisé dans

(1) Voy. dans de Thou : le siège d'Orléans, le voyage de Lorraine, la levée de Loire. — Voy. aussi le parti que le duc d'Aumale (Hist. des princes, 1. 1«') a su tirer des Observations.

les livres, mais qui s'est instruit au contact des choses : tels sont les principaux traits de cette originale figure. 11 est (le son temps par sa foi fervente et naïve, il le dépasse par sa tolérance et son humanité. Ce n'est pas un philosophe dégagé de toute superstition. S'il est affranchi de toute foi superstitieuse à l'antiquité profane, il se laisse encore dominer, comme Bodin, par l'esprit de l'Ecriture, il croit aux sorciers, à la magie, aux nombres cabalistiques et aux présages.

Mais il est loin d'être fermé au grand mouvement scientifique de la Renaissance.. C'est au nom de la science, aussi bien qu'au nom de la religion, qu'il condamne l'alchimie. Peut-être a-t-il entendu Bernard Palissy dans cette sorte de cours public que le potier sain tongeois ouvrit à Paris, dès 1575, à l'usage des gentilshommes. C'était au faubourg Saint-Germain, c'est-à-dire près du logis que la Noue occupait lorsque, pour la première fois, il courut risque d'être assassiné. A tout le moins, il semble avoir lu les Discours admirables {}), et c'est cette lecture qui lui a inspiré ce passage : <( les dames et damoyselles peuvent s'occuper, estant en leurs mesnages, de la distillation des eaux et essences de toutes sortes d'herbes, racines et lleurs, pour s'en servir après, tant pour l'usage domestique que pour donner à leurs pauvres sujets qui en auroient besoin ». On en peut « tirer huyle et esprit, dont deux ou trois gouttes profitent plus qu'une grosse masse des drogues des apothicaires ».

(1) a II y a des livres imprimés qui monstrent qu'on peut faire des choses qui donnent admiration. , . »

S'il n'est pas un grand écrivain, il a des qualités d'écrivain. Ennemi de tout pédantisme, il ne veut pas être un savant, pas davantage un théologien. Bien qu'il prenne parfois le ton d'un prédicant, sa théologie, comme sa science, comme son histoire, est à l'usage des gens de sa classe. Il est, dans son temps, et avec les idées et les mœurs de son temps, quelque chose d'analogue à « l'honnête homme » du xvif siècle ; mérite rare à cette époque d'érudition, où chacun étale son savoir avec un naïf orgueil. La Noue n'est pas le seul, par exemple, à soutenir la cause de l'humanité et de la tolérance ; il ne fait que développer les belles paroles de l'Hospital. Mais on oublie trop souvent que, pour trouver ces trois lignes célèbres dans la harangue du chancelier, il faut subir de longues, d'interminables pages où le fatras théologique dispute la place aux souvenirs de l'antiquité. Ce défaut, général alors, la Noue a failli y sacrifier. Son deuxième discours s'ouvre par les paroles de Micipsa mourant ; les guerres médiques, Lycurgue, les définitions scolastiques, allongent et alourdissent l'exorde ; mais bientôt la Noue revient à la France de son temps.

Il possède une autre qualité, presque aussi rare alors, l'art de composer. Ici, comme dans sa religion et sa politique, nous retrouvons la forte influence de Calvin, qui a banni de la prose française la diffusion et la prolixité. Chacun des Discours forme un tout. Les principales idées sont nettement groupées, les divisions marquées. Pas d'excursions à droite et à gauche, comme chez Montaigne. Tout marche à la conclusion. Analysons, par exemple, le P"" Discours.

Le titre môme (1) est à lui seul une analyse, il (ait ressortir les lignes générales du plan : la France est proche de sa ruine, mais il est encore possible de la sauver. Dans chacune de ces deux grandes divisions, les parties vont s'ordonner :

Exorde.

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