II. Les Remèdes
Qu'il est nécessaire de parler des maux
de la France.
Méthode : Au-des,sus de la philosophie
humaine, recourir à la céleste.
a) L'impiété
b) L'injustice
Athéisme.
Jurements.
Magie.
Gens de justice.
Gens de guerre.
Nobles.
Villes.
c) La dissolution
Paillardises.
Luxe.
Excès de table, etc.
Présaffes. Menaces de Dieu.
Conclusion i Maximes des philosophes.
^ Dangers de la France.
a) Apaiser Dieu.
b) Réformer les abus politiques.
c) Rétablir la paix religieuse.
Conclusion
Rôle du chef et des principaux membres de l'Etat.
Moyens de conserver l'Etat dans l'avenir.
Y a-t-il alors tant d'écrivains à propos desquels on puisse se livrer à un travail de ce genre ? Or on
(1) « Que le royaume de France s'en va peu à peu versant, et est prochain de faire une lourde cheute, si Dieu par sa souveraine bonté ne le soustieut : et qu'il y a encores quelques remèdes pour le redresser, moyennant qu'on les veuille promptement embrasser. »
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pourrait presque le recommeacer sur chacun des vingt-cinq premiers discours.
Il y aurait exagération évidente à dire du style de la Noue que c'est un grand style. C'est du moins quelque chose de bien plus relevé, et d'un mérite littéraire autrement vrai que la verve gasconne, tant vantée, d'un Biaise de Monluc, ou que le commérage d'un Pierre de Bourdeilles, abbé de Brantôme, Les premières qualités de ce style sont la bonhomie et la simplicité, la vivacité même, car il est rare qu'il devienne traînant. La Noue porte dans sa phrase cet ordre qu'il a mis dans ses idées ; il commence à savoir composer une période, tout comme un discours. Son langage est, à l'occasion, capable de porter de hautes et fortes pensées, et il ne manque pas d'une certaine éloquence naturelle.
Les traités qu'il écrit méritent vraiment le nom de Discours. On y sent la touche d'un homme plus accoutumé à parler qu'à écrire. Toujours il s'adresse directement à quelqu'un. Tantôt c'est le lecteur luimême qu'il prend à partie, tantôt il feint de combattre un adversaire, il engage avec lui un dialogue serré, il l'accable d'interrogations successives et pressantes, il lui lance de véhémentes apostrophes. Mais lorsqu'on parle d'un auteur aussi peu lu, quelques citations sont plus utiles que toutes les analyses ; nous demandons s'il n'y a pas vraiment de la chaleur, de l'éloquence, de la plus ferme et de la plus vigoureuse, dans cette prosopopée où apparaît un personnage promis à de glorieuses destinées, le paysan de Guevara ? Il s'agit d'un sujet cher à la Noue, des
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désordres commis par les gens de guerre sur le pauvre peuple cliamptitre (1) :
« Si un semblable païsan,c(uo coluy qui liabitoit ôs rivages du Danube, lequel on dit cstre venu du temps de l'empereur Marc Aurèle faire ses plaintes au Sénat romain, s'eslevoit aujourd'hui parmi nous, j'imaj-'ine qu'il parleroit en ces^te manière : O chrestiens, qui vous entredévorez plus cruellement les uns les autres que bestes eschauffées et irritées, et entre lesquels il semble que la pitié soit morte, jusques à quand durera votre rage ? Pourquoy ne donnez vous un peu de trefves et de relasche aux misérables restes de vos vies ? alin qu'au moins alliez en quelque repos ausépulchre. Quelles causes si violentes sont celles qui vous excitent ? Si c'est pour la gloire de Dieu, considérez qu'il n'a point agréable les sacrifices du sang humain : au contraire il les déteste, aimant miséricorde et vérité. Si c'est pour le service des Roys, vous devez penser qu'ils sont mal servis en vous entretuant... Si c'est pour la Religion que vous vous esmouvez, il semble que vous ignoriez sa nature... Si c'est pour l'Evangile, écoutez ce qu'il dit : « Bienheureux sont les pacifiques »... Si c'est pour la patrie, mettez vous devant les yeux que vos campagnes sont quasi désertes, vos villages demy bruslez, vos citez saccagées, vos richesses es mains des estrangers, et vostre gloire du tout perdue. »
Il y a bien dans cette page — d'où nous nous sommes borné à effacer quelques longueurs — autre chose qu'une banale rhétorique. Et n'y a-t-il pas, dans les lignes qui suivent, un sentiment d'horreur et d'indignation, une magnificence d'images qui touchent à la véritable grandeur : « Que sont aujourd'huy vos troupes et vos armées, sinon des boutiques de tous vices, qui laissent de plus horribles traces par où elles passent, que les sauterelles ne font où elles séjournent. Vos ennemis haïssent votre cruauté ;
(1) IHte. XIX.
VOS amis craignent vos saccagemens, et les peuples fuyent devant vous, co)nme devant les inondations... » La lecture assidue de l'Ancien Testament lui avait appris autre chose encore que le dogme de la prédestination.
Ces quelques textes suffisent à montrer au lecteur que le style de la Noue est loin d'être, comme il en a la réputation, un style froid et décoloré (1). Il a au contraire de la vigueur et du pittoresque. Les idées prennent aisément une forme plastique et vivante sous la plume de ce moraliste homme d'épée. Il ne lui suffit pas de dire que les étrangers épiaient nos troubles pour en profiter : « ils frétillaient à' entrer en France. » Il les montre s'approchant de nos frontières, chaque peuple avec sa physionomie et son attitude particulières : « la nation espagnole, qui veut qu'on ployé sous son sceptre » , les Allemands, « qui nous desdaignent, et qui ne seroyent pas restifs devenir àunetelleproye... Finalement les Flamens, qui nous aimoient, et lesquels on a contrains de nous hayr, de quelle allégresse nous sauteroient-ils à dosl » Quelle belle peinture de l'intolérance sauvage que ces quelques mots : «... Et s'en trouve, que si on leur avoit osté l'usage de ceste parole [le nom d'héréûqiie]., les patenostres de la ceinture, et la haine de leur cœur, ils seroyent aussi estonnez qu'un avaricieux qui a perdu sa bourse (2) ».
(1) Voy. un article de M. Anatole France sur Brantôme {Temps, sept. 91).
(2) On remarque ici, par exemple, un défaut fréquent chez lui : il a l'haleine courte, et ce qu'il y a de moins bien dans sa phrase, sauf quelques heureuses exceptions, c'est la fin. Ce défaut est bien plus frappant encore dans les vers de son fils, surtout dans les sonnets.
A cette énergie se môle plus d'une fois delà grâce, une ironie piquante et sans mcchancotô, une véritable verve gauloise. Pour connaîtieau vrai la Noue, il faut, sur cette triste figure huguenote, jeter un sourire plein d'entrain et môme d'enjouement. II arriva une fois (une fois n'est pas péché) au grave capitaine d'oublier sa sagesse au fond des verres, dans un joyeux repas de jeunes gens ; d'Aubigné et Turenne, qui en étaient, s'amusèrent fort à égayer le Bras de Fer. Heureusement pour nous, c'est plus d'une fois qu'il lui est arrivé de s'oublier dans ses Discours, et ses débauches d'esprit ne laissent pas que d'être souvent charmantes. Ce rude soldat avait en lui je ne sais quoi de bonhomme et de bon enfant; cela lui donne un visage à part, et plein d'attrait, au milieu de l'austère et un peu ennuyeuse compagnie des calvinistes. En dépit des foudres lancées de Genève, il gardait une prédilection avouée pour Rabelais. Il semble avoir gagné, à la fréquentation du bon géant Pantagruel, quelque chose de sa bonne humeur et de sa franche gaîté. Gaîté dont rien n'a pu tarir la source, ni le spectacle des guerres et des massacres, ni les douleurs souffertes dans l'humide donjon de Limbourg. Sous l'œil même de son geôlier, malade, réservé peut-être au poignard d'un assassin, il écrivait ces pages aimables et malicieuses qui s'épanouissent comme des fleurs au milieu de ses lugubres descriptions.
Nous n'avons pu rappeler sans sourire les scrupules un peu excessifs que lui inspirent les amours d'Amadis et les enchantements d'Apollidon. Mais à côté du prêche, on trouve, dans ce même discours, un
joli et délicat morceau de critique littéraire. Il raille non sans finesse « ces jeunes princesses eschauffées de flammes amoureuses pour un chevalier quelles n'auront veu que deux heures... Ne pouvant sortir par la porte, elles sont contraintes de se jetter par la fenestre, pour aller dans quelque délicieux jardin manger des abricots. Maisj'ay observé que la fortune leur est si favorable, que jamais pas une ne se blesse. On leur pourroit bien approprier la chanson, qui dit :
«Tant vous alliez tostGuillemette, Tant vous alliez tost ».
On aime à voir le vieux guerrier se dérider, s'abandonner à la fraîcheur de ses impressions, à l'entendre fredonner les refrains de son enfance. — Pour les âmes des chevaliers, continue-t-il , au moindre regard les voilà a rosties et fricassées ». Mêmes railleries à propos de « ces grands coups, qui fendent un homme jusques à la ceinture... ces entrechoquemens et cheutes, où l'on ne se fait point de mal, et puys qu'on ressaute incontinent à cheval, comme si on estoit devenu léopard..., ces vaillantises imaginaires, qui font qu'un homme en tue deux cens : car la chose monstre que ce n'est que pour faire peur aux femmes et aux petits enfants ». Ces quelques pages ne sont peut-être pas tout à fait indignes du temps où s'écrivait le roman de Don Quichotte (1).
Il a de la verve aussi, quand il parle des folles dépenses de la noblesse, quand il nous conduit « à la fripperie de Paris », pour y trouver « un très abonni) Qui sera publié en 1602.
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(îant mai^asiiiH do vôtemonts passés do modo •»; quand il raille la manie de bâtir et invoque plaisamment le téraoignai^-e de fr^ro Jean dos Entommcuros ; quand, pour poindre une mauvaiso lecture, il avance qu'elle donnerait des tentations aux cordeliers du couvent de Taris, « qui est le plus fertile clapier de moines qui soit d'icy ù Rome ».
C'est naturellemont en suivant cette veine toute gauloise des railleries contre les gens d'Eglise qu'il rencontre ses plaisanteries lesmieux réussies. La plus jolie se trouve dans le discours sur les Alchimistes. Nous ne résisterons pas au plaisir de citer cette page, qui est à elle seule toute une petite comédie, un conte dans la manière de des Périers, et qu'on pourrait intituler La vraie 'pierre philosophale ou Le prince des Alchimistes :
«Ce pauvre apprentif estoit ung que jecognoissois qui avoit soufflé en trois ans une belle maison sienne, accompagnée de mille ou douze cens livres de rente, ne luj" estant resté que la peau et les os, mesme le feu avoit tiré non seulement la quintessence, ains quasi toute resscnce des habits qu'il avoit sur luy. »
La Noue lui demande si vraiment personne n'a jamais trouvé le grand secret :
«Je n'en sache qu'un, dit-il, qui y soit parvenu. — Je vous prie me dire qui il est. — C'est, répliqua il, cestuy là. — Mais qui ? Je n'ay garde de le cognoistre, si vous ne le nommez autrement. — C'est cestuy là. — Comment ? vous voulez donc vous mocquer de moy ? — Il faut donc, ajouta il, que je le vous déclare, c'est le Saint Père, qui a fait cognoistre à tous nos souffleurs que ce ne sont que lanterniers, lesquels en plusieurs années ne font autre cas que multiplier leur tout en rien, et lui, tous les ans, seulement en France,
transmue et multiplie quarante livres de plomb qu'il y envoie (qui peuvent valoir deuxescuz)en quatre mille livres d'or ( qui valent six cens mille cscuz), puis en fait une attraction jusqu'à Home. — Vraiment, luy dis je, je vous donneray dix escuz davantage, de quoy vous m'avez si bien esclaircy vostre cœur ; mais je vous conseille de ne tenir pas ce langage en ceste ville, car vous seriez incontinent (par Messieurs de Sorbonne) déclaré hérétique à dix-sept carats et demy... Je « trouvay que mon petit souffleur avoit mieux rencontré en ce qu'il avoit dit qu'en ce qu'il avoil fait. Mais pource qu'il faisoit trop chaud alors pour reciter ce conte, je le cachay en un coing de ma mémoyre.»
Plus d'un passe pour écrivain, qui n'a rien fait de meilleur.
Nous arrêterons à ce dernier trait notre étude sur l'esprit de la Noue. C'en est assez, pensons-nous, pour montrer que l'histoire littéraire aurait tort de le passer sous silence. Ses Mémoires méritent d'être traités, non seulement comme un précieux document, mais presque comme une œuvre d'art. Ils ont, par exemple, à cette distinction des titres supérieurs à ceux de Monluc. Car la langue de la Noue n'est pas simplement de la verve endiablée, c'est de la vraie prose française, et déjà de la bonne prose. Dans ses Discours^ il n'y a pas que le dernier qui mérite d'être sauvé de l'oubli ; le tout figurerait avec honneur dans une de nos grandes collections, et il est tel morceau, en dehors même de ceux que nous avons cités, qui ne déparerait pas les anthologies du xvf siècle.
Nous avons essayé d'étudier son esprit et de dégager les principaux traits de sa physionomie morale
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au moment où il sort de captivité. Il va de nouveau se trouver aux prises avec les difficultés de la vie, et nous verrons si les événenienls ultérieurs apportent des modifications profondes dans les pensées et le caractère du prisonnier de Philippe II. — Nous ne le connaîtrions pas complètement, pourtant, si nous n'avions pour nous éclairer que les seules œuvres imprimées. Nous avons déjà signalé, dans sa correspondance, maintes pages éloquentes ou graves, ironiques ou touchantes, qui, pour n'avoir pas reçu la dernière main, n'en sont pas moins dignes de leur auteur. Nous en rencontrerons plus encore dans la période qui s'ouvre ; car la Noue, devenu plus célèbre, a maintenant des correspondants plus nombreux et plus considérables, et rencontre plus naturellement l'occasion de se hausser jusqu'aux grands sujets. Si nous avions à faire un choix d'extraits de la Noue, à côté des meilleurs morceaux des Discours, nous aimerions à placer la lettre fine et gracieusement émue où il parle du mariage de sa fille, et quelques passages, d'une éloquence sobre et vigoureuse, de la Lettre sur la conversion.
§6. — Du succès des Discours. - - Les protestants et les Discours. — Polémiques : Corret, Possevin.
Les Discours eurent en leur temps beaucoup de succès. Trois éditions en furent publiées dans cette même année 1587, et deux autres parurent encore avant la mort de la Noue. Mais la renommée de la
Noue n'était pas confinée aux pays de langue française. Le 11 août 1587, Statford faisait à Walsingham l'éloge du livre, qui venait d'être imprimé : « Je vous ai envoyé deux exemplaires de l'œuvre de M. de la Noue, parue tout nouvellement. Je vous prie de faire en sorte que l'un d'eux soit bien relié, et offert à S. M., car je l'ai promis à ce gentilhomme. Vous prendrez plaisir à cette lecture, à cause du style et des idées, et de l'amitié que vous portez à l'auteur (1). » Au début de 1588 (bien que le frontispice porte la date de 1587) les Discours paraissaient à Londres, « fidèlement translatés du français par Edward Aggas », et précédés d'une épître dédicatoire a Autres honorable... George, comte de Cumberland », épître où l'on célèbre les vertus de l'auteur, dont « le sage gouvernement en temps de paix, n'est pas moins recommandable, que n'ont été profitables à l'Eglise de Dieu ses longs services en temps de guerre » ; traduction minutieusement fidèle, qui contient l'épître de de Fresnesetqui reproduit jusqu'aux notes marginales de la Noue. En 1594, les Discours étaient traduits en allemand, en 1598 un fragment (le Discours sur les Turcs) paraissait en latin. C'est en 1613 seulement que nous en trouvons une adaptation hollandaise.
Très vantée par les huguenots et les politiques, l'œuvre de la Noue est vivement attaquée par les
(1) lef août (V st.) fR. 0. Fr., 89). « I hâve sent you a couple of bookes of M. de la Noue's doinge, doue only nowe newlye. 1 pray you thatt one of them maye be faire bounde, and given toHer M''«, for so 1 hâve promysed the gentleman. You will take pleasure in reading ytt, for the style and the matter, and the love you beare to theman. »
ligueurs «H les jésuites. Un chanoine do Courtray, qui appartenait sans doute au parti des Malcontens, puisqu'il dédie son livre ;\ Philippe do Croy, écrit, au printemps do 1591, (la Noue vivait encore) une : a Défense de la vérité contre les assertions répugnantes à la foi catholique, répandues dans les livres de la Noue (1) ». 11 reconnaît le mérite littéraire de l'ouvrage, et, s'il s'acharne contre lui, c'est précisément parce que l'hérésie s'y cache sous des couleurs spécieuses, et a qu'il l'a vu faire les délices de plusieurs catholiques, nobles personnages, et gens qui avaient quelque teinture des lettres ». 11 le dénonce comme étant depuis sa jeunesse un « ennemi juré » de l'Eglise catholique, il accuse « ce soldat théologien » de n'avoir d'autre objet que le renversement de la foi. 11 est impossible, à l'en croire, « que le repos, la paix et la concorde puissent demeurer stables parmi les différends de religion » .
Un grand choix de dissertations pédantesques sur Constantin et les ariens, les païens et Théodose, Jésus et les Samaritains, illustre cette réfutation. Il en veut surtout à la Noue d'avoir proposé de faire régler la question religieuse, au pis aller, par un concile national. « Aucun concile provincial, réuni par l'ordre du Roi de France ou de quelque prince, ne peut prononcer sur la foi et sur la vérité des Ecritures : mais seul le siège apostolique et l'Eglise catholique, dont l'autorité ici-bas est souveraine et irréfragable (2). »
{l)La Defensio ne fut imprimée qu'en 1594, avec ]e Judicium de Possevin. Mais l'épître à Ph. de Croy est datée : a Tornaci, ann. 1591 . Cal. Martiis d, et on y lit a ut nuper librum D. de la Noue. »
Il nous découvre ingénument la source de sa colère, lorsqu'il déclare « avoir appris par l'expérience combien dommageable à l'Ei^lise a été, depuis soixante années, la tolérance accordée aux hérétiques en Allemagne et en France et en Flandre (1) »; bien plus encore lorsqu'il ordonne aux catholiques d'éviter le voisinage et la conversation des hérétiques, « de peur d'être souillés par la contagion (2) ».
Ces idées furent reprises, trois ans plus tard, d'une façon bien plus méthodique, parle jésuite Possevin. Dans un gros livre dirigé contre les auteurs de traités politiques, il consacre cinq importants chapitres à la Noue (3). Il veut d'abord le peindre comme un ambitieux de gloire littéraire, nie qu'on ait imprimé son livre à son insu, et traite de fable le récit de de Fresnes (4). Il s'attache ensuite à trois des conceptions essentielles de la Noue: 1" l'identité fondamentable des deux Eglises, 2" le concile, 3° la croisade. A la doctrine large et humaine des Discours, il oppose une orthodoxie étroite et sectaire. « Non, dit-il, nous n'avons la même foi ni sur le Christ, ni sur les personnes de la T. S. Trinité... Et qui donc oserait se croire chrétien au même titre que le sont les seuls catholiq Mes,par cela seul qu'ils sont dans l'Eglise catholique (5) ». Il n'y a qu'une bonne façon d'agir vis-à-vis des hérétiques, c'est de les tuer: le duc de
(3) I, ir, III, VIT, XXIII. « De Nuîe militis Galli scriptis, quse ille Discureus Politicos et Militares inscripsit. — Theorema et cautio de Theorematibus. .. Nuae Galli.»
(4) « Hic, quasi illo nolente, sed re vera cupicntr, evulgavit. »
(5) P. 2, 3 et 4.
Savoie, par exemple, a fort proprement chassé l'hérésie des vallées (hi Piémont; et d'ailleurs on nialtraito les catholiques ;\ Genève, on les martyrise en Angleterre. 11 accuse la Noue lui-môme d'avoir laissé commettre ou commis personnellement des horreurs contre les catholiques (1).
Cette façon de discuter pourrait le dispenser de passer à la réfutation des autres points de doctrine, mais il tient à ne rien laisser subsister de la théorie du concile (2). Son grand argument contre la réunion des deux Eglises, c'est qu'il n'y a pas une Eglise réformée, mais plusieurs Eglises ennemies. C'est déjà, comme en germe, toute V Histoire des variations. Mais au lieu de tirer des querelles théologiques le parti prodigieux qu'en a tiré Bossuet, Possevin pousse cette idée à l'absurde, jusqu'à en faire un sophisme grotesque : il ne peut y avoir de concile universel, à l'en croire, si l'on n'y convoque les Grecs, les nestoriens, les chrétiens de Saint -Thomas, et le chapelain du prêtre Jean. Il n'est pas plus doux pour le concile national ou pour un simple colloque ; car une assemblée de ce genre pourrait aboutir à la constitution d'une chose qui effraie plus que tout le père jésuite : « V Eglise gallicane •».
Si nous n'avions pas attribué à la conception de la croisade toute la place qui lui revient dans le développement des idées de la Noue, il eût suffi, pour apercevoir notre erreur, de lire la réfutation que Possevin a consacrée à ce « théorème de ses autres théo-
rèmes (1). » Il ne se borne pas à le traiter de chimère, enfantée par a la fièvre ». Il voit très bien que là est le point essentiel sur lequel diffèrent les deux doctrines : l'une, vraiment chrétienne, qui rêve l'union de tous ceux qui portent la marque du baptême dans une commune entreprise contre l'Antéchrist; l'autre qui, infidèle à son beau nom de catholique, prétend a n'avoir jamais rien eu de commun avec l'hérésie >» (2), et qui s'éloigne du christianisme lorsqu'elle déclare que les Turcs, n'ayant aucune connaissance de la foi, sont bien moins odieux à la Divinité que les réformés.
Cette courte étude ne nous aura pas seulement prouvé la popularité du livre de la Noue. Elle nous aura peut-être encore, par la discussion de ces critiques, permis de mesurer plus exactement la valeur propre de ses conceptions.