SEDAN HT JAMETZ
Règlement des Points et Articles. — Séjour de la Noue à la cour. Sa retraite à Genève. — Lettre à la Prée. — Singulier récit de Sauls-Tiivannes. — Le duc de Bouillon lui confie la défense de Charlotte de la Marck. — Examen de sa conduite vis-à-vis des Guises. — La Déclaration de Sedan et le jugement de Brantôme, — Négociations de Heidelberg. — Projet de mariage entre Anne de la Noue et Horatio Pallavicino. — Siège de Sedan. Correspondance avec Montpensier. — Mort du duc de Guise.
Les Points et Articles avaient placé la Noue dans une situation des plus délicates. Cet homme de guerre n'avait plus le droit de porteries armes contre l'Espagne. Il ne pouvait pas davantage se mêler aux luttes civiles : ses affinités naturelles et la reconnaissance l'attachaient au roi de Navarre ; mais il ne pouvait servir le prince de son choix sans lutter contre les Guises, ses autres bienfaiteurs. Aussi éprouve-t-il plus ardemment que jamais le désir de voir se terminer les guerres religieuses, afin de pouvoir aller vivre paisiblement en sa maison .
Avant de rentrer en France, il obtint du prince de Parme un sauf-conduit pour aller voir son fils aîné,
le glorieux vaincu d'Anvers, toujours prisonnier à Tournay. Odet supportait courageusement, presque gaiement, sa captivité. Les lettres ([u'il écrivait à ses parents et à Walsingham sont d'une jeunesse charmante. Il cherchait à restreindre sa dépense pour fie pas aggraver la ruine de sa famille ; encore écrivaitil à celle qu'il appelait sa mère : « Je vous ay desja mandé plusieurs fois que s'il est besoin de dépendre moins, je le feray. Vous n'avez qu'à me mander ce à quoy vous voulez queje me règle (1). » Comme autrefois son père, il demandait au travail un remède contre les ennuis de cette longue captivité. « Je passe le temps, disait-il, ou plûtost le temps me passe en estudiant, qui est mon seul, mais suffisant plaisir. » Il apprenait l'italien et la musique, et demandait timidement grâce pour les quinze ou seize écus que lui coûtaient, chaque mois,(( son luth et son épinette ». Prisonnier, blessé et malade, abandonné par l'ingratitude des Etats, maltraité par les Espagnols qui voyaient en lui un gage assuré de la fidélité du père, ce jeune homme de 26 ans disait à la Noue : « Puisse je demeurer toujours icy, pourveu que vous puissiés servir à la cause que vous entreprenez. Je pense qu'à l'occasion d'un seul et de raoy, vous ne voudriez jamais laisser de servir à tant de gens de bien... » Comme son père à Limbourg, il composait un livre qui ne devait non plus voir le jour que grâce à l'indiscrétion d'un ami (2) : ses Poésies chresiiennes sont écrites en vers honnêtes, prosaïques et parfois
(1) Amir., p. 302.
(2) Voy. la Dédicace de la Violette à ^1/°" de la Noue,
SEDAN ET JAMRTZ
mômo un pou ridicules, maison y retrouve beaucoup d'idôos laniiliôres ;\ la Noue (1), et surtout ce uiôine ton de mansuétude, si remarquable et si touchant chez un captif. — Ses parents espéraient le voir bientôt en liberté, car Marie de Juré n'était plus seule à néL;'ocier en sa laveur avec les Anglais : la princesse d'Orange cherchait à obtenir l'échange de son neveu contre le comte Grimaldi (2).
La Noue traversa une première fois la Lorraine pour aller chercher en Gascogne son autre fils Théophile, alors au service du loi de Navarre. Mais les Guises l'obligèrent à se rendre d'abord ù la cour. u J'ay esté contraint, écrivait-il à Walsingham, le 1''' octobre, de venir passer par des lieux qui ne sont (en ce temps icj plein d'orages et tempestes) pas trop assurez pour moj. » On n'y parlait que de guerre, et l'on y disait qu'au bout de trois mois les édits de tolérance seraient rapportés.
La Noue se demandait avec angoisse ce qu'il deviendrait à l'expiration de ce délai. A lire de près les lettres qu'il écrivait à Walsingham, à Stafford et à un troisième correspondant, inconnu, mais certainement anglais (3), on devine qu'il s'était formé dans le camp protestant toute une petite conspiration, qui
^1) p. 273 : « Paradoxe : que les adversitez sont plus nécessaires que les prospéritez, et qu'entre toutes l'estat d'une estroicte prison est le plus doux et le plus profitable. » P. 163 : « DfiS misères de ce temps. »
^2) Corresp. de Louise de Coligny, p. 26.
(3) La Noue l'appelle M. L. ou M. de L. et emploie toujours avec lui cette formule respectueuse : « Vous avez toute puissance de me commander, » Serait-ce Leicester ? U semble pourtant que ce correspondant est à Paris.
avait pour objet de l'amener ;\ ne pas tenir sa parole, et, si la chose était possible, de le faire passer au service d'Elisabeth. Stafford l'invitait officiellement à se réfugier en Angleterre ; on lui offrait même « une maison qui est près de Londres ». Assurément la Noue avait quelque velléité d'aller rejoindre son ami "SValsingham. « Certes, lui écrivait-il, je m'estimeroys bien heureux, avant que mourir, de beser les mains à vostre très bonne et très vertueuse Reine. » Le misérable état de la France, les « fureurs » des partis lui inspiraient un tel dégoût que peut-être même il eût consenti à changer de maître (1). — Mais il ne pouvait aller en Angleterre avant d'être repassé par la Lorraine, et, quant à violer son serment, sa loyauté y répugnait. Ce n'est pas qu'il garde toujours, dans ses lettres familières, la même attitude de fermeté impeccable qu'il a prise dans ses écrits publics (2). Il consent à discuter la question « avec ses bons amys », mais on sent bien que, puisqu'il a dû s'engager sur cette voie douloureuse, il est décidé à « la parfournir, afin de n'estre réputé perfide et desloial et trompeur ». Trois raisons l'y obligent: le souci de son honneur ; le sort de son fils ; enfin le dommage qu'il causerait au roi de Navarre, qui avait engagé des biens pour sa rançon.
Il lui était pourtant bien difficile de rester longtemps en cour. Les catholiques voulaient l'amener à prendre part à une conférence religieuse ; mais il
(1) Lettre à Wals., 28 oct. : « Cella faict [quand il aura été en Lorraine], vion devoir ne sera guère discordant du rostre. 7>
(2) A L., 1585 : t Si je sçavois ung moyen pour garantir le roi de Navarre de ce dommage, je le pratiquerois. »