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connaissait trop bien les « arguments » dont on se servait dans ces disputes pour ne pas refuser. Les jésuites formaient des complots contre lui, et encore une fois il fut en danger d'être assassiné. Il en parla au Roi, qui feignit d'en être peiné et qui liiiotïritde ses gardes. 11 se rappela sans doute que la même offre avait été faite, par Charles IX à l'Amiral, la veille de la Saint-Barthélemj, et jugea que le plus sûr était «< de partir de ceste Babilone ». 11 se réfugia dans la maison de sa femme, au Plessisles-Tournelles. A peine y était-il que le Roi se prétendit gravement offensé par ce départ, — lequel s'était pourtant fait de son propre aveu, — et par un écrit que la Noue, en quittant la cour, avait remis à Brulart. Autant que nous pouvons entendre les expressions volontairement obscures qu'il emploie, cet écrit devait être un mémoire justificatif sur sa situation, mêlé de plaintes sur les périls qui le menaçaient. — Il ne put même rester au Plessis que trois jours, tant les haines étaient violentes. Courant perpétuellement le risque d'être attaqué, n'ayant pas le droit de se défendre, il se décida à quitter la France, sans avoir pu voir ni le roi de Navarre, ni sa fille, qui était sans doute en Bretagne ou en Poitou, et qu'il n'avait pas vue depuis huit années. Son fils Théophile lui avait été renvoyé de Gascogne par les soins de du Plessis Mornay. Il partit de Champagne pour le conduire '( aux terres impériales de M. de Lorraine ». Nous avons trois lettres qu'il écrivit le jour même de son départ, le 28 octobre 1585, et qui toutes respirent le même désir passionné de la paix. Chacun la demande, disait-il, personne n'ose la pro-
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poser : i« comme s'il y avoit quelque honte ou faute de sauver la France ». 11 se promettait bien, lorsqu'il serait auprès du roi de Navarre, de l'engager à se réconcilier avec le Roi et avec les Lorrains. Mais il ne devait pas de sitôt revoir Henri.
Revint-il en France après avoir mené Théophile à Nancy? Au moins ne fit-il qu'y passer rapidement, car s'il est encore inscrit, le 24 décembre, comme « mareschal de camp général (1) » sur une liste des « principaux seigneurs et capitaines du roy de Navarre )), il est à Genève dès les premiers jours de 158G (2). Il y emmena sans doute Marie de Juré qui jusque-là était restée au Plessis. L'édit de Nemours allait, six mois plus tard, rallumer la guerre civile (3) .
Il fut reçu par les Genevois comme un grand capitaine. Il leur donna des conseils pour déjouer les tentatives que le duc de Savoie faisait journellement pour surprendre la ville ; il allait souvent surveiller les milices qui faisaient l'exercice à Plain-Palais. Il prit plaisir aussi à converser avec quelques-uns des chefs de la Réforme calviniste. Il s'entretenait souvent avec Théodore de Bèze (4) ; dans la maison de l'apôtre, il se rencontrait avec des hommes comme Roset, comme Lect, comme Chandieu. Il se lia
(2) Advertissements from Paris (31 déc. vx st.) (ibid.) : « This last week M. de la Noue was at Geneva... »
(3) Amir., p. 300, fait de son départ une conséquence de l'édit de Nemours. Mais il se réfute lui-môme, en citant une lettre d'Odet, où celui-ci dit en avoir reçu une de son père, datée de Genève, 13 avril. Oilet parle de Marie de Juré comme étant déjà à Genève.
(4) Ant. de la Fave, Brief ditcourf. p. 73.
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également avec de Fresnes, et c'est à cet heureux hasaril que nous devons d'avoir conservé les J)iscout's. Ce témoin fidi^'lo nous montre dans quel état d'esprit se trouvait alors l'exilé, dont les yeux étaient toujours tournés vers la France : « Veillant et dormant, il n'a autre chose en la pensée que les moyens de remédier aux maux qui vont destruisant nostre misérable patrie ». Il correspondait avec du riessis Mornay, et se réjouissait avec lui des progrès et des victoires de leur « petit maistre » . Henri de Béarn.
Il n'abandonnait rien des idées qui avaient rempli sa vie. Ne pouvant plus aider de son bras les révoltés des Pays-Bas, il les assistait, comme il avait fait en 157G, de ses conseils. Sans garder aucune espèce de rancune aux Etats, qui pourtant étaient loin d'avoir fait tout le possible pour le tirer de prison, et qui maintenant laissaient son fils entre 1rs mains de l'ennemi, il s'intéressait toujours à leur cause. La situation avait bien changé depuis la malheureuse affaire d'Ingelmonster. La « réconciliation » des Provinces méridionales avec l'Espagne était désormais un fait accompli. Au Nord, le prince d'Orange était mort ; le duc de Leicester avait recueilli l'héritage du duc d'Anjou ; mais les mêmes haines qui divisaient autrefois Français et Flamands menaçaient maintenant de séparer les Hollandais et les Anglais. La calomnie continuait à s'attaquer aux hommes les plus dévoués et les plus illustres du parti, comme àMarnix de Sainte-Aldegonde. — La Noue, à son usage, prêchait aux rebelles cette vertu de la concorde^ qu'il venait de célébrer publiquement dans son livre.
Il ne croyait pas les sept provinces capables de se sauver toutes seules ; n'ayant pu les faire françaises, il souhaitait les voir du moins passer sous la domination de la g-rande reine protestante. Avec cette remarquable netteté de vues qu'il portait dans presque toutes les questions internationales, il apercevait très bien que la Hollande n'était qu'une pièce de plus sur l'échiquier où se jouait entre Elisabeth et Pliilippe •une partie décisive pour l'avenir de la Réforme, de l'Europe, et peut-être du monde. En tous cas, le sort de la France pouvait dépendre de celui des Pays- Bas. C'est pourquoi il recommandait aux Hollandais de justifier le beau nom qu'ils s'étaient donné de Provinces-Unies, et d'éviter toute occasion de conflit avec l'Angleterre (1).
S'il épiait avec une attention anxieuse les moindres mouvements des troupes suisses et italiennes qui passaient près de Genève pour aller en Flandre, il n'en restait pas moins fidèle aux promesses qu'il avait faites aux Lorrains. Il refusa même ^ce qui prouve son entière sincérité) de laisser entamer des négociations qui auraient eu pour objet de le dégager de ces obligations (2). Une armée de reîtres se formait en Allemagne pour venir au secours du roi de Navarre : on lui offrait d'en être le chef. 11 ne voulut pas d'une charge qu'il ne pouvait accepter sans manquer à sa parole (3). Cavriana dit même (4) qu'il tenta de
(1) Lettre à M. delà Proe.
<2) La Hufjuerye. III, p. 35.
(3) Dec aration, p.
(4) Tosc, IV, p. 695, 24 juin 1587. 11 se rendit effectivement a Strashourg. Voy. Déclarât.
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rendre aux Guises un véritable service : le duc de Lorraine devait recevoir le premier choc de l'invasion ; la Noue s'employa, vainement d'ailleurs, pour faire passer l'armée étrangère par la Franche-Comté.
Faut-il aller plus loin, et ajouter foi à l'étrange histoire que raconte Saulx-Tavannes (1) : « Les huguenots... proposèrent par la Noue de ne parler de la religion, et de se joindre à MM. de Lorraine contre le Roi et ses mignons. » La Noue et les huguenots savaient pourtant que leurs pires ennemis n'étaient pas à la cour, mais dans la Ligue. La Noue, qui en 1579 s'était joint à du Flessis Mornay pour détourner le roi de Navarre d'un premier projet d'alliance avec les Guises (2), qui en 1585 lui conseillait de demander la paix à Sa Majesté, pouvait-il se faire le courtier d'un semblable marché ? Enfin, ce qui achève d'ôter toute créance au récit de Saulx- Tavannes, ce sont les événements qui suivirent.
A Genève, la Noue s'était lié d'étroite amitié avec l'un des chefs de l'armée des reîtres, Guillaume- Robert de la Marck, duc de Bouillon. Ce seigneur s'était réfugié à Genève, déjà atteint par la maladie qui sévissait dans l'armée vaincue à Auneau. Il y mourut le 1" janvier (vieux style) 1588 (3), quatre jours après avoir fait son testament. Comme son frère, le comte de la Marck, était mort avant lui, il laissa
(1) Saulx-Tavannes (Petitot, p. fi38).
(2) Du Plessis Mornay (éd. de Witt), T, p. 124.
(3) De Thou dit le 11. La date du 1°' (avec cette addition : selon l'ancien calcul) nous est donnée {Méin. Lig., II, p. 261) par une /««truction léàxç^éQ le 25 mars 1588, soit moins de trois mois après l'événement, et vraisemblablement inspirée par le conseil de la duchesse. — La réforme de Grésroire XIIl. qui avait retranché 10 jours à l'année
« tous ses biens, tant souverains qu'autres », ti leur sœur Charlotte, sous la tutelle du duc de Montpensier. Elle ne devait rien changer à la religion et à l'état de ses souverainetés, ni se marier sans l'avis de son tuteur et des deux chefs de la maison de Bourbon, le tout à peine de déchéance. Montpensier, puis Dombes, enfin Navarre et Condé lui sont successivement substitués, et à pareilles charges. En outre, l'exécution du testament, l'administration des biens de la mineure et le gouvernement de Sedan sont confiés à François de la Noue.
Devait-il accepter cette mission ? Les terres souveraines du duc de Bouillon, particulièrement les places de Sedan et de Jametz, occupaient, entre le duché de Lorraine, les Trois-Evéchés, le Luxembourg, une position de premier ordre. Entre les mains d'un prince protestant, elles ouvraient toute grande aux reîtresde Casimir la route de Champagne. Entre les mains d'un prince de Lorraine, elles assuraient à la maison de Guise la domination de la France : ces villes deviendraient la pierre angulaire sur laquelle cette ambitieuse maison rêvait de réédifier l'ancienne Lotharingie. Comprenant très bien ces vastes projets, la Noue annonçait qu'après Sedan, Metz tomberait entre les mains des Guises, qu'ensuite ils se tourneraient contre Bonn, et qu'après avoir ainsi rétabli « le royaume d'Austrazie », ils exer-
1582, ne commença à ôtre adoptée en France qu'en 1587; l'anciencc manière de compter continua encore d'ôtie suivie, surtout par les protestants. L'Angleterre ny renoncera qu'eu 1752. — U Instruction adopte le nouveau style pour le millésime, et suit l'ancien pour le quantième.
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ceraieiu lour i)rotectorat A la fois sur la France et sur l'Allemagne. Aussi ces places étaient-elles depuis longtemps disputées entre les deux partis. I^a Noue, s'il acceptait d'cHre l'exécuteur du testament de son ami, risquait donc d'aller se heurter contre cette maison dont les chefs l'avaient tiré de captivité. Encore une fois, comme ;\ la Rochelle, il avait à choisir entre deux impérieux devoirs.
Sa conduite a été, à plusieurs reprises, l'objet des plus vives attaques. Brantôme (1) lui reprochait déjà son ingratitude, tandis que, dans l'autre camp, au milieu même de la guerre, un protestant écrivait une éloquente paraphrase de sa Déclaration (2), et que dès 1589 cette déclaration était traduite en anglais. De nos jours, on a lancé contre lui une véritable accusation de déloj'auté (3). Avant de décider si le « Bavard calviniste o a ou non manqué, en cette circonstance, « aux règles strictes de l'honneur », il est essentiel de déterminer très exactement la nature et la portée de chacun des engagements par lesquels il se trouvait lié à la date du 1" janvier 1588- C'est ce qu'il prit soin de faire lui-même, vers la
(1) Brantôme, il/, de la Noiie, asçavolr si Von est plus tenu à son Roy ou à son hienfaicteiir.
(2) Discours sur la Déclaration faicte par le s^ de la Noiie. — A P.iris (158S ''.), in-12 de 5 feuillets, relié à la suite de la Décl. dans l'exempl. Br. Mus. SO.'O. a. 2. — The déclaration of tlie Lord de la Noue, upoa his taking Armes for the just defence, etc. Truely translated (according to the French copie printed at Venlun) by A. M. London. Inprinted by J. Woolfe, 15S9. — Traduction minutieuse.
(3) D. d'Anssy, Un Bayard calviniite (Rev. Q. llist. 1" oct. 1887). Voy. sur ce sujet une longue polémique entre MM. Weiss (Bull. S. U, P. F , lô oct. 87, 15 août et 15 déc. 88) et d'Aussy (Rev. de Saintonge. juin, et sept. 88").
fin de cette année, dans une Déclaration sur sa jjrisedes armes (1). Mais il est trop évident que cette défense ne peut être reçue que sous bénéfice d'inventaire, et doit être contrôlée par tout l'ensemble des témoignages contemporains.
Ce n'est pas dans les Points et Articles que se trouvent stipulés les engagements de la Noue vis-àvis des princes lorrains. — A l'époque où fut signé ce traité, la Noue avait déjà contracté à leur égard une dette de reconnaissance, car il paraît bien que c'est sur leurs i)riôros que Philippe II a consenti à l'échange des prisonniers. Mais, dans le traité même, la Noue ne prend envers le duc de Lorraine d'autre engagement que de l'aller trouver pour lui demander de se porter caution en sa faveur. Le prince de Parme parait même admettre que le duc, si favorable à la Noue il y a quelques mois, peut bien avoir changé de dispositions à son égard : « Et comme ledit sieur de la Noue avoit aussi promis de bailler Monseigneur le duc de Lorraine pour répondant de la même somme (100.000 écus), suivant la promesse qu'il avoit dudit seigneur, et qu'à cause des présentes altérations de la France, il semble qu'il en est un iieu refroidrjy il promet néanmoins, quand il aura parlé à luv, de le faire condescendre à ce point. » La Noue indique, il est vrai, dans le texte même du contrat, les ressorts qu'il compte mettre en œuvre pour obtenir du duc cette faveur: « Tant au moyen des pleiges qu'il luy
(1) Déclaration de M. de la Aoiie tur sa prise des arme», pour la juste dé fence des villes de Sedan et Jametz, frontières du royaume de France, et soubz la protection de Sa Majesté. A Verdun, par Mathurin Jlarchant, 1588. — Suivi d'ua soaaet où la Noue est comparé àThémistoclc et à Catnn. — Réimpr. dans Méni. delà LUj., II, p. 2ilJ.
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baillera en sou propre pays, que pour l'espérance qu'il luy donnera qu'il ne portera les armes contre luy. » Mais dès lors on envisage l'hypothôse d'un refus que le duc pourrait lui opposer, et dans ce cas la Noue « promet de faire obliger un grand prince d'Allemagne pour ladite somme de cent mille escus d'or pour les payer audit sieur Duc au profit de sadite Majesté en cas de contravention », ou bien il fournira « une caution en Suisse à Monseigneur le duc de Savoye )^. Au moyen de ces cautions, la Noue se tlatte d'obtenir que les ducs de Lorraine et de Guise signent un écrit garantissant qu'il ne fera pas la guerre au Roi Catholique. Reste le cas où la Noue ne pourrait, dans le délai de cinq mois, satisfaire à l'une de ces trois obligations d'argent : obtenir une caution du duc de Lorraine auprès du roi d'Espagne, ou d'un prince allemand auprès du duc, ou d'un canton suisse auprès du duc de Savoie. Alors il s'engage à aller se mettre lui-même en otage entre les mains du duc de Lorraine, etày rester jusqu'à ce qu'il ait fourni caution suffisante. — On voit qu'à cette date du 28 juin 1585, la Noue n'avait encore contracté vis-à-vis des Lorrains aucune obligation définie. Il n'était lié à eux que par un simple lien de reconnaissance, et l'on ignorait encore à ce moment si les bienfaiteurs consentiraient à compléter leur oeuvre de délivrance.
11 son immédiatement de prison, dès que le roi de Navarre s'est obligé en sa faveur, pour une première somme de 100.000 écus, sur ses biens de Flandre. La Noue est libre, mais à condition « qu'avant toute oeuvre il ira trouver lesdits seigneurs la part où ils
seront ». 11 se rend efTectivement à Nancy. — Nous avons déjà donné ces détails ; mais il est essentiel de les rappeler pour préciser la situation de la Noue.
Les Lorrains s'étaient si bien « refroidis » qu'ils refusent de rien faire, si le Roi ne leur en donne une autorisation spéciale. La Noue est donc obligé de se reuvlre à la cour ; Henri III consent, contre une promesse que lui fait la Noue de ne jamais prendre les armes sans son exprès commandement. Enfin le duc lui accorde ce qu'il demandait, mais ce bienfait esi loin d'être gratuit : la Noue lui engage, sur tous ses biens, exactement la même somme dont le duc se porte caution en sa faveur auprès du roi d'Espagne (l^i. En outre, il promet de ne jamais lui faire la guerre, sous réserve cependant de ses devoirs envers la couronne.
Enfin les Lorrains montrent bien que, s'ils ont aidé à la délivrance de la Noue, c'est dans l'espoir de le brouiller avec Navarre : enelTet, les cent mille écus engagés par Henri ne devaient, aux termes des Articles, être confisqués que si la Noue faisait la guerre au roi d'Espagne ; mais ils lui dirent à Nancy « qu'ils l'estendroient aussy quant aux autres promesses ». Ils étaient donc dès lors résolus à ne tenir compte des Articles que dans la mesure qui leur conviendrait. Au reste, Théophile devait rester un an à Nancy, comme garant de la parole de son père.
Incluses dans l'acte de 15S5, ou postérieures à
(1) Ce n'est donc pas le premier des cas prévus par les Pointé et Articles (\m s'est trouvé réalisé, c'est le quatrième.