SH)AN ET JAMICÏZ
autres, lequel nous lie si estroitement A elle que c'est comme un sacrilège de faillir i\ bien s'en acquitter ». La Noue, comme plus tard Hraiitùme, s'est posé cette haute question de casuistique, « à sçavoir si l'on est plus tenu à sa patrie, à son roy, ou î\ son bienfaicteur ». Cette question, Brantôme y répondra en vrai chevalier, dans l'esprit du moyen âge et de la féodalité ; il fera passer avant tout les relations d'homme à homme. La Noue y répond comme un moderne, qui a le sentiment très vif de la nationalité française. Il se sent, envers le grand corps dont il est membre, des devoirs impérieux, supérieurs à tous les autres, sauf à ceux qu'il a envers Dieu. Il sait qu'on lui adressera le reproche d'ingratitude, mais il raccepte noblement ; car il ne peut agir autrement c( sans estre convaincu de plus grande ingratitude envers son pays et son roi ». Ces deux hommes partent de deux points opposés, ils parlent deux langues différentes, ou mieux, la langue de deux époques ; ils ne peuvent même se comprendre. Ces considérations élevées par lesquelles la Noue justifie sa conduite, Brantôme les appellera « de mauvaises couleurs », bonnes toutes au plus « à desguiser sa mescognoissance » (l).
Entre les obligations acquises, laquelle doit passer avant l'autre ? Est-ce la reconnaissance qu'il doit à un puissant prince pour un bienfait assez maigre, et qui n'avait pas été gratuit ? Est-ce la défense d'une jeune fille dénuée de toute protection
il) Rapprochez du lioble langage de la Noue les cotnpaiaisons scatologiijues par lesquelles Brantôme essaie d'expliquer les obligations à sou avis très minces, que nous avons à notre patrie.
efficace, dont les biens sont abandonnés à la rapacité de ses ennemis ?
La Noue ne serait coupable d'avoir préféré la seconde à la première que s'il avait pris à Sedan autre chose que des mesures défensives (1). « Geste charge, écrit-il en parlant de la quasi-tutelle qui lui avait été confiée par son ami, m'a esté déférée auparavant que M"" de Lorraine assaillist Madamoyselle de Bouillon. » Cette affirmation de la Noue est confirmée par le témoignage d'un catholique fort au courant des affaires des Guises, l'historien Davila (2). Il nous raconte que les Guises, sur la fin de janvier 1588, décidèrent que le duc de Lorraine attaquerait Sedan et Jametz avec toutes ses forces et des soldats du prince de Parme. On voulait, c'est lui qui nous l'apprend, profiter de la mort des deux chefs de la maison de Bouillon, de l'impopularité qui attendait à Sedan le duc de Montpensier, fervent catholique,
(1) p. Gillet, la Chartreuse du Montdieu an dioc. de Reims, p. 271, avance que Françoise de Bourbon, deveaue en 157i régente du duché pour son fils Guillaumn-llobert, chercha à constituer une force militaire, et que dès lors « elle accueillit favorablement le concours de la Noue... Il orj^anisa les milices sedanaises ». On ne voit pas à quel moment, de 1574: à 1588, la Noue, toujours occupé en Aunis, en Guyenne, aux Pays-Bas ou à Genève, aurait pu intervenir à Sedaa.
(2) Il n'est pas inutile de citer le texte même, p. 481 : » ... Che il d. di Lorcna con tutte le suc forze e con gli aiutidi Fiandra, assalisse le terre del d. di Buglione... Era apparente la congiuntura ... perché essendo passati di vita il Duca, e il conte délia Marcia, lasciando unica herede Carlotta.. sotto alla tutela del d. di Mompeusieri, sapevauo chè corne caltolico non eragrato alla città. . . Et essendo scritto per esecutore del testamento. . . il Sf délia Nua, egli non solo era assente, ma haveva anco per liberarsi dalla jjrigione... promesso, etc. » Il parle plus loin de la Déclaration : « excusata prima con una longa scrittura la mossa a guerra di/e>isiva,eper sostentamento d'una abandoniiata pupUla ».
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enfin do l'absonco do l;i Noiio, ot surtout du conllit do devoirs que sa situation nouvollo lui crôait : on le savait naît", scrupuleux ;\ l'excès, ot on espérait bien qu'il reconunonccrait au prolit des Guises ce qu'il avait tenté i\ la Rochelle en faveur de Ciiarles IX. Faut-il croire que l'Italien a cédé à son désir de dramatiser les événements et de prêter à ses personnages de profonds desseins ? Ce n'est guère son habitude que lorsqu'il est imparfaitement renseigné, ce qui n'est pas le cas en ce qui concerne les Guises. A son témoignage s'ajoute celui d'un autre catholique, d'un Espagnol, qui dit formellement la même chose : « Le duc de Lorraine, irrité des désordres et des supercheries que le duc de Bouillon avait faits en ses terres, y passant avec la susdite armée, et désirant en tirer rançon, et se venger d'autres injures particulières qu'il en avait reçues, nonosbtant que le susdit Bouillon était mort en se retirant en sa maison depuis la route qu'il avait reçue en France, détermina de prendre ses terres (1) ». Enfin quelques dates et quelques textes vont nous servir à établir clairement la vérité.
Si Davila avait prétendu que les Lorrains attendirent la mort du duc de Bouillon pour faire la guerre à ses sujets, si la Noue avait avancé que sa charge lui fut déférée « devant que le duc de Lorraine assaillist les terres du duc de Bouillon », ils auraient l'un et l'autre gravement altéré la vérité.
11 est, en effet, bien certain que, par suite de leur
(1) Cornejo, ibid. « Xo obstante que el sobre escrito Buillon havia muerto retirandose en su casa despues de la rota recebida en Francia, determinô de tomarle sus tierras . »
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position, les places du duc do Bouillon étaient depuis longtemps impliquées dans les querelles des deux partis. La guerre y sévissait dès 1585 ; elle s'était engagée avec les sujets du Roi, les habitants de Verdun, puis elle s'était continuée avec les Lorrains (1). Le passage de l'armée étrangère, commandée par le duc de Bouillon, avait encore accru l'animosité de Charles III, qui résolut de se venger sur Sedan et Jametz des déprédations que les reîtres avaient commises sur son territoire (2). L'invasion du duché fut décidée le 17 octobre 1587 : à cette date, le duc de Bouillon vivait encore, et il est parfaitement exact que le duc de Lorraine ne pouvait prévoir que la Noue serait son exécuteur testamentaire. Mais . pendant les trois mois qui suivirent, il n'y eut que des escarmouches. C'est seulement le 10 janvier (3) que commencèrent les opérations du blocus de Jametz, et c'est le 19 que furent exécutées les premières attaques contre la ville.
Or à cette date le duc de Bouillon était mort, et les assiégeants ne l'ignoraient pas. Le 5 février, les défenseurs de Jametz apprirent cette nouvelle, «. de
(1) Voy. Mém. delà Ligue, III, p. 565, la guerre et siège de Jamett, par d'Esc'offier, l'un des assiégés. — Voy. Tosc. IV, p. G92.
(2) LaHuguerye, et Cornejo, l. c,
(3) Dansua récit daté du 5 oct. 1588 {Mém. de La Lig., II, p. 287) : « led. Jamets, assiégé et bloqué depuis dix mois » ; l'Instruction du 25 mars dit : a après cette mort publiée... » Ces dates, extraites de documents protestants, sont toutes des dates vieux style. On peut noter que le duc meurt à Genève le l'^'', que Jametz, située à un peu moins de 400 kil. à vol d oiseau, est attaquée ueuf jours plus tard, c'est-à-dire presque aussitôt après l'arrivée de la nouvelle. — Voy. Hist. de Lorr., V, p. 806 : « Le baron d'Haussonville, voulant profiter de la eonslernction où la mort du duc de Bouillon aroit jette les assiégés... ». D. Calmet suit d'ailleurs les Mém. de la Lig.