CHAPITRE CINQUIÈME
que des pierres pour se défendre, et faisaient l'admiration des protestants, en se retirant lentement, toujours en bon ordre, vers un petit taillis où les chevaux ne pouvaient pénétrer.
Condé restait maître du champ de bataille, les réformés se proclamaient vainqueurs. Mais l'amiral de Coligny, montrant dans le lointain le petit corps d'armée du duc de Guise, s'écria, sans cesser de mâchonner le cure-dents qu'il avait sans cesse entre les lèvres :
— Nous nous trompons, car bientôt nous verrons cette grosse nuée fondre sur nous.
Jusqu'à cette heure, en effet, le duc de Guise avait assisté à l'action, sans y prendre part, comme l'avait fait huit ans plus tôt le connétable à la bataille de Renty. Il semblait indifférent : il n'avait pas reçu d'ordres.
Par une modération qui ne pouvait préjudicier à son influence réelle, ou par un sentiment de fierté bien calculée, il n'avait voulu prendre dans cette journée d'autre commandement que celui de sa compagnie d'hommes d'armes et de quelques volontaires, parmi lesquels Poltrot de Méré, qui s'étaient joints à lui.
Ainsi que la Brosse, il se trouvait modestement placé à la réserve et dissimulé aux yeux de l'ennemi par des positions, derrière le village de Blainville, et par une masse d'arbres qui couvraient sa petite troupe; il jugeait avec raison que l'éclat de son rang, de ses
talents, de sa renommée, le faisait paraître plus grand en combattant comme un simple volontaire que comme un lieutenant du connétable, et qu'en dépit des ombres sous lesquelles il s'effaçait en apparence, chacun ne reconnaîtrait pas moins en lui le véritable général de l'armée catholique.
Du reste les huguenots ne s'y trompaient nullement. Coligny voyait bien que la bataille allait commencer, et qu'aux troupes fraîches du duc de Guise il ne pouvait plus opposer que des soldats dont l'ardeur s'était usée contre la résistance héroïque des Suisses.
Lorsque François de Lorraine eut connu la témérité avec laquelle les huguenots, poursuivant les conséquences d'une victoire dont ils ne doutaient plus, s'exposaient à un retour de fortune, il saisit le moment opportun, détacha sur sa droite deux cents chevaux avec quelques arquebusiers, sous lesordres de la Brosse, pour entamer la charge, et lui-même attentif à recueillir le fruit de sa patience et de sa sagacité, s'avança d'abord au pas, afin d'arrêter et de railler les fuyards.
— Allons, compagnons, dit-il à ses soldats, tout est à nous ; la bataille est gagnée !
Entraînant alors l'avant-garde entière, rejoint par le maréchal de Saint-André et par Danville, formant une sorte de croissant avec les Espagnols et les Gascons, qui s'appuyèrent sur ses deux ailes, Guise se découvre tout à fait à l'ennemi ; il marche fièrement contre les