CHAPITRE SIXIEME
pression immédiate et lugubre. Pendant trois jours que le corps du duc demeura publiquement exposé aux regards avides de l'armée et des populations voisines, on n'entendit que plaintes et que gémissements. Les simples soldats même, qui considéraient Guise comme un père, versaient d'abondantes larmes de désespoir. On se représentait les grandes actions d'une vie si importante, on en rappelait divers traits particuliers, on admirait le calme, la résignation toute chrétienne qui en avaient marqué les derniers instants. On redisait que le prince tombé sous les coups d'un assassin s'était empressé de réprimer un jour l'irréflexion coupable de quelques officiers, qui remarquaient que la France serait paisible et prospère si Gaspard de Coligny recevait une blessure mortelle.
« Si je n'eusse craint Dieu, avait dit avec autorité « Guise en les interrompant, ce seroit déjà arrivé ; « mais je ne sais pas tendre de pièges, je ne désire « pas le savoir et je ne fais pas faire par d'autres ce « que je ne voudrois pas faire moi-même (1). »
On regrettait cette intrépidité à laquelle répugnait toute précaution. Déjà précédemment on avait signalé à M. de Guise un certain capitaine Bonnegarde, qui s'était plusieurs fois vanté de nourrir le projet de le tuer pour venger la mort de Castelnau, son oncle, à Amboise. Le duc se fait montrer Bonnegarde, afin
i. Vita Francisa Gtdsiï, Papyrio Massone auctore.
de le bien reconnaître ; il le regarde fixement entre les deux yeux, et dit :
« Cet homme ne me tuera jamais ; ce n'est pas « la peine de l'arrester ('). »
A quelque temps de là, Guise, seul avec le jeune la Brosse, rencontre le même officier qu'accompagne un de ses amis ; il s'avance sur eux d'un air assuré' menaçant. Bonnegarde ainsi que son camarade se rangent pour lui donner passage et le saluent profondément. Revenant alors vers la Brosse :
« Il est plus respectueux, bon et courtois qu'on « n'avoit rapporté, dit le duc. Mais je vous jure, s'il « ne m'eust salué, je l'eusse tué tout roide pendant « qu'eussiez tué le vostre... Ils n'emportent rien du « nostre et ne nous tueront jamais. »
Le prince de Condé, prétend-on, sut ce trait et adressa des excuses à Guise en l'assurant qu'on avait calomnié Bonnegarde, officier de sa suite.
« Quand ce mauvais voudra, il me trouvera tous « jours, » répondit simplement le prince lorrain (2).
Dans ce concert d'affliction et de louanges, on n'omettait pas qu'en une occasion où la fortune embarrassée du duc de Guise réclamait un allégement de charges, son intendant lui proposant de réformer quelques-uns de ses serviteurs dont il n'avait pas besoin :
i. Vie du duc de Guise, par Valincourt.