CHAPITRE PREMIER
l'entourent, le pressent, l'accablent sous leur nombre, et le forcent à se défendre avec la rage du désespoir. Le capitaine anglais qui commandait le renfort fond tout à coup sur lui et lui porte, au-dessus de l'œil droit, un rude coup de lance qui, déclinant vers le nez, passe entre l'oreille et la nuque avec une si grande violence qu'elle se brise dans la tête, où elle avait pénétré de plus d'un demi-pied. Le fer de la lance reste tout entier dans la plaie ainsi que la douille et deux doigts de la longueur du bois. Ambroise Paré dit que « ledit « seigneur allait toujours guerroyer à face découverte, « voilà pourquoi la lance passa outre de l'autre part ».
Chose incroyable, d'Aumale ne fut point désarçonné sous ce rude coup ! Il continua de se battre et joua même si bien de l'épée, qu'avec l'aide seulement de son jeune frère Claude et de son ami Vieilleville, qui ne l'avaient point abandonné, il se dégagea des mains des ennemis et rentra à cheval dans son camp.
La blessure était horrible. Avec cette plaie béante d'où s'échappaient des flots de sang, le visage du jeune prince n'avait plus rien d'humain. Quand il apparut au milieu des siens, les chirurgiens furent si stupéfaits et si convaincus de l'inutilité des efforts qu'ils pourraient tenter pour sa guérison, qu'ils se refusèrent à faire subir au blessé un surcroît d'inutiles souffrances. Le roi envoya immédiatement au jeune prince son meilleur chirurgien, le célèbre Ambroise Paré.
Celui-ci, avec cette sûreté de coup d'œil de l'homme de génie et cette adresse remarquable qui a fait sa réputation de grand praticien, résolut de tenter une opération qui aurait suffi à sa renommée.
En présence d'une foule considérable de gentilshommes et d'officiers, et assisté de maître Nicole Lavernan, il fit coucher le prince lorrain par terre et lui demanda s'il ne trouverait point malséant qu'il lui posât le pied sur le visage. « Je consens à tout, travaillez », dit le prince, qui se souvenait des stoïques recommandations de son père. Le grand chirurgien prit alors des tenailles de maréchal-ferrant, saisit avec cet instrument primitif le bois de la lance qui sortait de la plaie, et l'arracha de la blessure, « ce qui se fit « non sans fracture d'os, de nerfs, de veines et d'ar- « tères ». Le prince soutint cette opération comme si on lui eût tiré un cheveu, dit Martin du Bellay. « Ah! mon Dieu ! » exclama-t-il ; et ce fut tout le signe de douleur qu'il laissa échapper. Transporté à Pecquigny, d'Aumale fut trois jours en danger de mort. Mais la nature fit de si puissants efforts et le prince était si robuste, qu'il fut bientôt en complète guérison, ne conservant plus de cette blessure qu'une glorieuse cicatrice qui l'aurait fait surnommer le Balafré, comme son fils, si l'histoire ne lui eût décerné le titre de Grand. Ambroise Paré avait coutume de dire, en parlant de cette cure merveilleuse : <( Je le pansay, Dieu le guarit. »