CHAPITRE DEUXIEME
nouvel aiguillon qui piquait son amour-propre. Il était sûr d'avance que, devant la postérité, il aurait seul la gloire d'avoir arrêté l'armée de Charles-Quint, n'ayant à attendre de ressources que de son propre génie.
François de Lorraine était présent partout, voyait tout par lui-même, dirigeait les travailleurs, mangeait avec eux et leur donnait bon exemple en portant la hotte chaque jour, pendant quelques heures. Ses serviteurs, ses secrétaires même, étaient obligés de mettre sérieusement la main à l'œuvre, et l'un d'eux, Basdoulx, avait, pour sa part, « usé une douzaine de hottes, bretelles et tout ».
En même temps que Guise fait abattre plusieurs églises des faubourgs et étayer les autres, en enlevant leurs colonnes et leurs voûtes, afin d'avoir la faculté de les rétablir ou de les renverser, suivant l'occurrence, il s'approvisionne d'un grand nombre de gabions, de madriers, de sacs à terre pour se trouver toujours en état de défendre les brèches. Il ne néglige non plus aucun moyen d'amasser des vivres, du blé surtout, et n'épargne, pour cet objet, ni son propre argent, ni les produits de l'abbaye de Gorze et des autres bénéfices voisins de son frère le cardinal. Il fait une avance de cinq mille livres pour payer quelques marchands de grains et de vins, une autre de trois mille neuf cent quatre-vingts livres pour achats de
bœufs et son traitement de lieutenant-général se trouve engagé pour deux mois à divers fournisseurs.
Aussi par <l l'ordre qu'il donnoit et le langaige qu'il « tenoit, pourveoyant à toutes choses et parlant aux « personnes aux termes et ainsi qu'il sçavoit faire », eut-il bientôt réussi à rassembler dans la ville des munitions suffisantes pour soutenir le siège pendant plus d'une année (l). Il fit ensuite sortir toutes les bouches inutiles, commettant les sieurs de Piépape et de Saint- Belin pour dresser des inventaires exacts de ce que ne pouvaient emporter les habitants qui se retiraient dans le voisinage, en France ou en Lorraine, afin qu'à leur retour ils retrouvassent ces objets. Il garda néanmoins soixante-dix prêtres et douze cents artisans dont il fit faire un rôle, régla le nombre de valets et de chevaux que chaque seigneur devait conserver, répartit la surveillance des travaux et distribua le commandement des différents quartiers entre les principaux officiers.
La belle et célèbre abbaye de Saint-Arnoul dominait tout un quartier de Metz ; et, malgré son ancienneté, en dépit des tombes illustres qu'elle renferme, sa destruction a été résolue, comme jadis, au temps d'Attila. Le duc de Guise, tête nue, une torche à la main, s'y rend, à la suite d'une procession générale,
i. Ces détails sur le siège de Metz nous sont fournis par le savant ouvrage du comte René de Bouille. Hist. des ducs de Guise.