CHAPITRE TROISIEME
duc de Nevers, devant la place que Vieilleville et Bourdillon, commençant les opérations, avaient investie. Il pressa le siège avec vigueur, et s'acharna pendant deux semaines entières contre la tour principale défendue par une artillerie formidable et dont la prise devait lui assurer celle de la place. Le 20 juin, après avoir passé une partie de la matinée à la tranchée et dirigé, sous le feu de la tour, une batterie de vingt-quatre canons, il revint après son dîner avec le maréchal Strozzi, cousin de Catherine de Médicis, son ami particulier et l'un des plus grands ingénieurs du siècle. Bon général, quoique souvent défait, habile administrateur, fin diplomate, Strozzi excellait singulièrement dans l'art des sièges. C'était en tout un vrai génie florentin, amateur de musique et de peinture, très adonné aux lettres et pourvu de livres sous sa tente autant que d'armes.
On travaillait à dresser une nouvelle batterie de quatre couleuvrines afin de faciliter l'assaut de la grande tour, selon le conseil de Strozzi, qui en avait marqué l'emplacement. Le duc s'appuyait sur l'épaule du maréchal, qui, l'épée à la main, lui désignait le pan de mur où devaient porter les couleuvrines. Tout à coup Strozzi, frappé d'une arquebusade au-dessus du cœur, fléchit et s'affaissa sur lui-même. Le duc de Guise n'eut que le temps de le recevoir dans ses bras où il le soutint en ployant un genou en terre. Calme à ce
moment suprême : <{ Ah ! Monsieur, dit le maréchal en langue italienne, le roi perd aujourd'hui un bon serviteur et vous aussi. » Le duc, tout attendri, s'écria : « Mon amy, pensez au Sauveur Jésus.» — Le maréchal reprit : « Je renie Dieu, ma fête est finie. » Mais le duc, dans toute l'ardeur d'une piété fervente et d'une affection vive, lui répétait : « Strozzi, mon fidèle ami et frère d'armes, intercédez Dieu, car vous serez bientôt devant sa face ! — Eh ! mort de mon âme, répliqua le maréchal, je seray où sont tous les autres, depuis six mille ans. » Et il expira.
Le duc de Guise, ému, resta quelque temps immobile au milieu des balles, avant de se relever, insensible à son propre péril et priant pour celui qui n'avait pas prié.
Le lendemain de la mort de Strozzi, le duc retourna aux batteries. Les quatre couleuvrines avaient tiré, dès le matin, et avaient fait une ouverture au bas de la tour. Pendant que Vieilleville attaquait la place d'un autre côté, Montluc s'était approché de la tour de plus en plus, animant tous ses officiers. Il y eut un combat opinâtre, des rangs entiers emportés et rétablis, des blessures, des clameurs, du sang. La voix de Montluc gourmandait l'un, louait l'autre, électrisait tout le monde. Il joignait vaillamment l'exemple à la parole et payait de sa personne avec éclat. Soudain apercevant le trou percé par les boulets de la batterie de Strozzi, il s'écrie, fait signe à l'artillerie de se taire,