‹ François de Lorraine, duc de GuiseChapitre 53 sur 142 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

promet vingt écus à un arquebusier, s'il entre par là. L'arquebusier hésite, Montluc le saisit et le lance à travers l'ouverture. Deux autres arquebusiers, le fils aîné de Montluc, plusieurs gentilshommes et soldats font irruption ou grimpent aux murs. Les ennemis s'étonnent, reculent, puis reparaissent, et fuient enfin, laissant les casemates et la tour aux Français.

Préoccupé des batteries et des moyens de les rendre plus foudroyantes, le duc de Guise combinait à quelque distance une évolution plus meurtrière, lorsqu'il aperçoit sur la tour les capitaines Anglures et Tatenville, le colonel allemand baron de Lumebourg et quelques autres braves. Le duc n'en croit pas d'abord ses yeux, mais il regarde encore et il ne peut plus douter : « La tour est aux nôtres, » dit-il, et enjambant son genêt, il rencontre en route un gentilhomme qui veut lui raconter l'assaut de la part de Montluc. «J'ai tout vu, » répond le duc de Guise, et il galope plus vite jusqu'au pied de la tour. Là, il descend, pousse à Montluc qui lui dit en riant : « Ah ! Monsieur, cette fois vous aurez la ville. » Le duc embrasse le colonel général et réplique affectueusement : « Monseigne, c'était le nom familier dont François de Guise appelait Montluc, Monseigne, je reconnais maintenant la vérité du proverbe : Jamais bon cheval de race ne dégénéra.» Puis il se précipite dans la tour, y loge des arquebusiers, des pionniers, des mineurs, des gentilshommes,

les confie à Montluc auquel il donne ses ordres pour la continuation des travaux et dit en le quittant : « Monseigne, tout va bien. Demain Thionville est à nous. Je m'en vais courant à ma maison pour annoncer au roi la prise de la ville. Je ne cèleray pas à Sa Majesté le devoir que vous lui avez fait ainsi qua moi. » Et le duc se remet en selle, pique des deux afin d'expédier plus promptement un courrier à Henri. « Car, ajoute Montluc, il tarde aux grands que les nouvelles ne volent. » Ici et ailleurs, au milieu de son admiration profonde, Montluc blâme un peu le duc de Cuise de son empressement et de son assiduité à écrire. « C'est dommage, disait-il, à Bourdillon, qu'il n'est greffier du parlement de Paris. » Le duc entendit le mot et en badina spirituellement avec Montluc, dont la confusion n'était pas moindre que la gaîté du prince Lorrain. Montluc avait tort. Il n'était agité que d'une pensée: la guerre; mais le duc de Guise, indépendamment de la guerre, s'inquiétait des intrigues du palais et des combinaisons de la politique. Voilà pourquoi son rôle militaire se compliquait légitimement de ses habiletés de courtisan et d'homme d'État (T).

Thionville se rendit le 22 juin. Tandis que le duc de Nevers, Bourdillon et Montluc déjeunaient à la française, la nappe mise sur trois caisses de tambour, Jean

1. C'est à Dargaud que nous avons emprunté ce récit pittoresque de la prise de Thionville.

deCauderibbe, «un grand brave», après une vigoureuse défense de sept semaines, fit sonner la chamade. En sa qualité de gouverneur, il envoyait les clefs de la place au duc de Guise qui, en présence de ses lieutenants, les reçut d'un visage grave presque triste. Le souvenir d'un deuil récent, d'un ami perdu, peut-être pour l'éternité, se mêlait en lui à l'ivresse du triomphe. « Cette conquête, dit-il, est achetée trop cher au prix de la mort de Strozzi ». Henri II s'honora en partageant ce sentiment du duc de Guise et en prononçant à peu près les mêmes paroles.

Le duc de Guise s'avança ensuite dans les Pays- Bas, prit Arlon et manœuvra contre Luxembourg. Mais la victoire de Gravelines (13 juillet 1558), remportée par le comte d'Egmont sur le maréchal de Thermes, le ramena à Pierrepont et à La Fère.

A Pierrepont, il y eut une charmante scène militaire qui égaya toute l'armée. Le fils du duc de Guise, le prince de Joinville, et le fils du duc d'Aumale, tous deux encore enfants, étaient venus au camp. Montluc étant à la tête de l'infanterie, les aperçut avec leurs gouverneurs et quatre gentilshommes d'escorte. Ils montaient des haquenées dont la taille était proportionnée à leur âge. Charmé de cette rencontre, Montluc qui avait été page de leur bisaïeul René II, leur dit : « Çà, çà, mes petits princes, j'ai été nourri dans la maison d'où vous êtes, et c'est moi qui veux vous

mettre les armes sur le cou ». Les gouverneurs, les gentilshommes et les princes ayant obtempéré à cette invitation de Montluc, il prit deux piques et les mit sur le cou des petits princes. — Tenez bien ces armes que je vous donne le premier et qui jusqu'ici m'ont été favorables. Elles vous porteront bonheur. Puisse Dieu vous rendre aussi braves que vous êtes beaux et que vos pères sont vaillants ! » Et Montluc enjoignit aux jeunes princes de marcher côte à côte avec lui et l'infanterie, les piques sur l'épaule ; ce qui amusa fort les gouverneurs, les gentilshommes et les vieilles bandes françaises. Le duc de Guise ne fut pas le moins réjoui. Il parla le soir, à son souper, de cette cérémonie guerrière et s'adressant à Montluc, il dit : « Monsieur de Montluc, je vous remercie d'avoir armé ces enfants. Ils ne peuvent être que de bons soldats, puisqu'ils le sont de votre main, et qu'ils ont un parrain tel que vous ». Ainsi ce grand homme savait ce qu'il y avait à dire, aussi bien que ce qu'il y avait à faire. Il ne manquait jamais l'occasion de montrer ses enfants à l'armée. Il soignait leur popularité et il la fondait. Lorsque ces petits princes traversaient les camps sur leurs demi-poneys, accompagnés d'une suite brillante, ils ravissaient de leur bonne mine les soldats, les généraux et leur propre père. Leur attitude était fière, leur grâce martiale, ainsi qu'il convenait à cette grande race équestre. Ils passaient comme des enfants de roi,

Page 1