‹ François de Lorraine, duc de GuiseChapitre 57 sur 142 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

royaume avec la tutelle de ses jeunes enfants, tesmoignant n'avoir aucun plus grand désir que de se faire cognoistre pour mère du roy, et croire le conseil establi par le feu roy son seigneur, s'appuyant du duc de Guyse, qu'elle fit pourvoir de lestât de grandmaistre ; ce qui dépleut fort au connestable Anne de Montmorency, qui auparavant avoit cette charge, la première de la maison du roy, bien que pour récompense le sieur de Montmorency, son fils aisné, fust fait mareschal de France. Cet estât de grand-maistre fut cause en partie des inimitiés couvertes et plus grandes qu'auparavant ces maisons avoient, jalouses l'une de l'autre. Mais ce qui donna accroissement encores à l'envie fut quand les députés du parlement de Paris vindrent gratifier le roy de son heureux advènement à la couronne, suivant la coustume ancienne, luy demandant à qui il luy plaisoit que dès lors en avant l'on s'adressast pour sçavoir sa volonté, et recevoir ses commendemens ; lors Sa Majesté fit response qu'elle avoit donné la charge entière de toutes choses au cardinal de Lorraine et au duc de Guyse, ses oncles. »

L'hérésie s'efforçait d'envahir la France. Or la conservation de la foi était plus chère à nos pères que ne l'est à nos contemporains la conservation de leurs biens. Ce brigandage intellectuel, cet attentat sur

la conscience leur était odieux, comme à nous, le vol par effraction.

Depuis que la société est devenue chrétienne, c'està-dire depuis Constantin, il y eut toujours sous une forme quelconque répression de l'hérésie, par des mesures plus ou moins sévères, selon les circonstances, la procédure, en usage et les pénalités en vigueur dans les divers pays et aux diverses époques. Mais toujours prises spontanément, ces mesures sont sorties, pour ainsi dire, du cœur des peuples, jaloux avant tout de l'intégrité de leurs croyances, et décidés à transmettre intact à leurs enfants le plus précieux des héritages. C'est ce qui expliquera, plus encore que la raison d'Etat et la nécessité politique, le rôle que joueront les Guises dans les guerres dites de religion.

Le protestantisme, qui bouleversait l'Ecosse, menaçait la France d'un sort semblable. Une vaste conspiration, non encore découverte, couvait au fond des âmes : le pays entier était livré à une vague inquiétude, signe précurseur de grands changements. Les partisans des idées nouvelles levaient le front et osaient défier le pouvoir. La répression fut sévère. Quelques protestants bravèrent la mort avec fierté ; d'autres abandonnèrent leurs biens et leur patrie, et allèrent demander asile à l'étranger. La cour cependant ne paraissait rien soupçonner ; les Guises la laissaient dans l'ignorance de ce qui se passait.

La santé du jeune roi s étant affaiblie, les médecins jugèrent à propos de le faire changer d'air, et il fut résolu que la cour irait passer quelque temps à Blois. On répandit, sur ces entrefaites, le bruit que le roi était atteint de la lèpre et qu'on lui avait ordonné de se baigner dans le sang de petits enfants. Cette rumeur ne tarda pas à se répandre parmi les populations, toujours portées en temps de troubles à croire les bruits les plus absurdes ; et sur tout le parcours du cortège royal, au lieu du concours ordinaire des peuples, on ne vit que solitude ; les rares figures qui osaient encore apparaître exprimaient l'appréhension plutôt que la joie et l'empressement. Les jeunes souverains en furent effrayés : « Qu'ai-je donc fait pour être ainsi haï et détesté ? » s'écriait le roi ; « on me fuit ; mon peuple me regarde avec horreur ; ce n'est pas ainsi que les Français ont coutume de recevoir leur roi. »

Le séjour au château de Blois fut rempli d'alarmes; la joie et la gaîté habituelles en étaient parties, cédant leur place aux noirs soucis. Les nouvelles qui venaient du dehors n'étaient rien moins que rassurantes ; on eut enfin la conviction que les réformés cherchaient à s'assurer de la personne du roi, à renverser les Guises et à nommer le prince de Condé, protestant, lieutenant-général du royaume.

Giovanni Michieli, ambassadeur de Venise, écrivait

dans ses dépêches : « Mais ce qu'il importe surtout, c'est de s'occuper des choses de la religion. Ainsi que je l'ai souvent écrit, il y règne le plus grand désordre; il y faut un remède plus qu'ordinaire ; de toutes parts on entend parler de troubles et de séditions; bien qu'à Paris et dans d'autres villes il ne se passe pas de semaine qu'on ne brûle vifs nombre de ceux' de la religion et qu'on n'en incarcère plus encore, la contagion, loin de cesser pour cela, progresse et s'étend chaque jour aussi. »

Et cette contagion (le parti catholique l'appelait ainsi, comparant l'hérésie à une maladie aussi terrible que la peste) avait tellement grandi, que peu de mois après cette notification de l'ambassadeur, la conjuration d'Amboise apparaissait comme son œuvre et son fruit.

De là les irritations, les colères, les sourdes rumeurs, les complots ; de là la lutte où le prestige de la couronne avait perdu son éclat : il y avait des partis à la cour, des inimitiés terribles, avides de vengeances ; le parti de l'amiral ne voulait pas d'égal, le parti des Guises ne voulait pas de supérieurs: la main du premier tenait la bannière des croyances nouvelles, la main du second soutenait le drapeau de l'intégrité de la foi. Sur cette mer, l'habileté de Catherine de Médicis était appelée à conduire le vaisseau de la France : si ce fut sans naufrage, ce ne fut pas du moins sans tempêtes.

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