CHAPITRE TROISIÈME
Un fait considérable en lui-même s'était passé, fait dont l'importance pour l'avenir n'avait pu échapper à la perspicacité et à la sagacité de la reine-mère. L'ambassadeur Michieli lui donne place dans les nouvelles qu'il adresse à la seigneurie de Venise à la date du 30 août :
« Dans l'assemblée des princes, le premier jour qu'ils se réunirent, il se passa un fait regardé par tout le monde comme d'une grande audace (di molto ardire) et accompli par monseigneur l'amiral. Avant même que le roi et les seigneurs de la cour eussent pris place, l'amiral présenta de sa propre main au roi deux suppliques ou requêtes, comme on dit en France. Après la lecture faite, on sut qu'elles se résumaient à dire que le royaume suppliait Sa Majesté, en matière de religion, à vouloir concéder deux églises dans deux parties de la France, afin que ceux de la religion puissent exercer plus commodément leurs rites, sans que personne les puisse inquiéter. Bien que le roi ait demandé plusieurs fois à l'amiral, de qui il tenait ces requêtes, celui-ci nia énergiquement de le savoir, et comme ensuite il prêta même serment de l'ignorer, le roi en parut fort troublé, et ordonna à l'amiral, en lui faisant fort mauvaise figure, qu'il allât à sa place et qu'on procédât par s'entretenir des choses pour lesquelles ils étaient appelés. »
Le dessein du parti protestant, élever église contre église, avait donc été posé dans cette circonstance d'une manière aussi ferme qu'inattendue ; aucune démarche d'une signification aussi claire n'avait encore été faite. N'était-ce pour ainsi dire pas arborer un drapeau que de remettre cette supplique aussi solennellement ? Dans les événements, dans les choses, on ne saurait jamais trop regarder aux origines : souvent elles sont la clef très sûre de bien des chiffres qu'autrement il serait malaisé de comprendre. De ce jour surtout, l'amiral se désigna au parti, de ce jour Catherine dut se dire : voilà l'ennemi ! Et comme elle était judicieuse et de grande pénétration, elle dut comprendre que cet ennemi était un homme de valeur peu commune, et que les armes dont il faudrait user devraient être en raison de la force du camp dont il prenait si hautement le commandement. Catherine avait d'autant mieux dû se rendre compte de l'audace de Coligny que le fait s'était passé sous ses yeux, dans sa chambre même, au palais de Fontainebleau. C'était dans l'après-midi : le roi avait voulu se rendre dans l'appartement de la reine-mère, où étaient aussi la jeune reine et les princesses. Les cardinaux de Lorraine et de Bourbon, les ducs de Guise et d'Aumale, le connétable, le chancelier, les maréchaux de Saint-André et de Brissac étaient présents : l'évêque d'Orléans, l'archevêque de Vienne, l'évêque de Va-