CHAPITRE VIL
PRÉPARATIFS DU ROI POUR LA GUERRE D'ITALIE. DÉFEC- TION DU CONNÉTABLE DE BOURBON.
La cour de Moulins. — Richesse et fortune du connétable. — Son faste. — Sa puissance. — Ses mécontentements. — Visite de François I»' à Moulins. — Cour plénière. — La duchesse d*Angouléme. — Sa rivalité avec le connétable. — Procès au parlement. — Le chancelier Duprat. — Négociations de Tempereur et du roi d'Angleterre. — Desseins delà coalition. — Conjuration du connétable. — Gentilshommes complices. — Reconstruction de , la féodalité. — Fuite et aventures du duc de Bourbon. — ^ Suspension du départ du roi. — Procès des complices du connétable. — Inflexible sévérité. — Confiscations. — Peine de mort. — Organisation du gouvernement avant le départ de François l*'. — Seconde régence de la reine mère.
iS22-1524.
La féodalité avait divisé la nationalité française
en plusieurs grands fiefs ^ qui tous appartenaient à
des princes sous Thommage envers la couronne de
France. Ce système , origine et source de tout le n. 16
pouvoir militaire pendant le moyen âge , plaçait de magnifiques terres et d'opulentes cités aux mains de vassaux presque indépendants^ que la politique de Louis XI avait rattachés un moment à la couronne. Dans tout son jeune âge^ François P' avait eu pour ami Charles sire et duc de Bourbon; et^ parvenu au trône ^ il l'avait fait connétable^ à peine âgé de vingt-six ans.
Nul n'avait plus de h^dieaae, plus de puissance de caractère , et une vaillance plus incontestable; possesseur de grands fiefs delà couronne et issu d'une illustre maison , il était digne d'occuper la plus haute fonction de la couronne. Le connétable avait épousé Suxanne de Bourbon Beaujeu , sa cousine^ petite-fille de Louis XI ^ et fille d'Anne de France, duchesse de Bourbon Beaujeu , qui avait gouverné le royaume sous Charles YIII , riche héritière en fiefs ^ car elle possédait l'Auvergne , la Marche; le Bourbonnais, le Forez ^ le Beaujolais, et même la principauté de Dombes. L'admirable aspect du beau pays de Gien jusqu'à Lyon , plaines fertiles» riantes montagnes et vertes vallées, peut donner seul une juste idée de la richesse du connén» table de Bourbon , seigneur de ces plantureuse» terres. Moulins était sa capitale, séjour de ses fêtes,
d'une riche et noble chevalerie ; lé lignage de Bourbon était nombreux , la parenté du connétable immense ; et autour de lui se groupaient chanceliers, chambellans , sénéchaux, écuyers^ comme à la cour de Fontaiuebleau , de Paris ou d'Àmboise, avec pages f yarlets , tournois et fêtes resplendissantes* Ce faste pouvait justement donner un peu de jalousie au roi de France, gêné d'argent et forcé de faire mille emprunts aux Génois , aux Vénitiens , aux usuriers de France et d'Angleterre ^
Cependant les cors et trompettes avaient retenti; le sire de Bourbon annonçait une fête suzeraine en sa cour plénière , où le roi de France lui-même devait assister, car un fils lui était né de cette
* En voici une preuve : iMre Swi hcmqmier de Milan au rot, — Mss. de Béthune, vol. coté 8875, fol. 84 .
a Sire, tant et si très humblement que faire puis, me recommande à votre bonne grâce. Sire , j'ay receu vos lettres du xxiii* jour, et yeu les trois lignes qu'il vous a pieu m'escripre de votre nmin» moy mandant que oultre ce que j'ay fourny pour vos affaires de par de ça depuis la capitulation de Bompins, que je veuille trouver argent pour le payement de 40 mille Souysses moyennant Tayde de mes parants et amys. Sire, il est vray que Thonneur qu'il vous a pieu moy faire à m'escripre de votre main je Testime grand, mais il ne me sçauroit eschaufer davantage le bon vouloir que j'ay de vous faire service de toute ma puissance ; et sans actendre vos lettres, j'avois pourveu au payement de vi miUe homes de pied de ce pays pour ung mois et demy et pour vi mille Souysses , oon*
duchesse de Bourbon toute contrefaite. Le connétable le désirait vivement ce filS| parce qu'il lui assurait le plus beau domaine du monde ; et voilà pourquoi fêtes et joutes devaient distraire la chevalerie. Le roi de France y accourut accompagné de madan^e sa mère pour tenir le fils du connétable sur lé baptistère de la cathédrale : Moulins fut le pompeux séjour du plus merveilleux luxe de chevalerie ; dans les tournois tous les échafauds étaient de bois rare , recouverts de velours bleu ou cramoisi y garni de pierreries , émeraudes , escarboucles: écuyers, pages, varlets, étaient également vêtus de velours, encore plus resplendissants. Quand les lices s'ouvrirent , les banderoles de mille
gnoissant la descente d'eulx estre nécessaire pour la conservation de votre Estât de par de ça^ en manière que de mes amys que du mien depuis ung mois en ça j'ay fourny environ six vingt mil L. et verray avec l'aide de Mgr de Lautrec de trouver l'entier payement des X mille Souysses pour ung moys, en actendant estre secouru du cousté de par délia, ainsi que me mandez, car de passer plus oultre sans les d. secours de par délia je ne le sçaurois faire, et si votre bon plaisir sera de moy faire rambourser pour tout le prouchain moys d'aoust de ce que j'ay desboursé , vous pouvés estre asseuré que faulte d'argent vos affaires de par de ça ne se porteront point mal , vous suppliant très humblement qu'il vous plaise 4noy faire advertir du dit remboursement. Sire je prie notre Seigneur vous donner très bonne vie et longue. De Millau le xxix* jour de
juillet. JOFFROT FrÉGOS. »
couleurs voltigèrent au vent; il y eut des lances toutes d'or, des armures travaillées d'acier; au festin, les vases et plats étaient d'argent; le noble seigneur du Bourbonnais voulut que ce qui portait blason et armoirie fût nourri à ses frais pendant toute la fête. Ces dépenses aventureuses, excessives, firent penser que son trésor était plus riche que celui du roi; chasses aux flambeaux ^ magnifiques tournois durèrent pendant une semaine de joie et de festoiement dont on parla en toute la France * . Bien que le connétable eût soin de dire : « qu'il ne faisoit tant d'honneur que par considération pour le roi, » plusieurs jugèrent qu'il y avait dans cette orgueilleuse prodigalité, une ambition de constater la puissance et la splendeur des Bourbons, n^aison aussi haute que celle du comte d' Angoulème élevé par la fortune à la couronne de France. Le roi n'aima*plus dès lors son beau cousin au caractère taciturne et fier; sa conduite héroïque, dans la campagne d'Italie, ses formidables coups de lances à Marignane
* ff Le baptême et le festin furent si somptueux, qu'un roi de France eut été bien empêché d'en faire un pareil , tant pour la grande abondance des vivres , que pour les tournois , mascarades , danse et assemblées de gentilshommes : car il s'y en trouva fort grand nombre. Il y en avoit dnq cents habillés tous de velours,
ne l'excusaient pas dans la pensée jalouse du roi , fortement excité par sa mère contre le duc de Bour« bon. On narrait sur ce point mille histoires : M*"** d'Angoulème , disait-on , longtemps éprise du connétable, n'avait pas trouvé en lui une douce réciprocité; jeune homme à la noble figure^ le connétable n'avait pas écouté la mère de François V% un peu vieillie. Ces petites chroniques du xvi' siècle ont servi de texte à des dissertations curieuses, parce que les érudits lourds et pesants aimaient alors à s'arrêter sur les petites intrigues pour expliquer les grands événements. On doit croire surtout que cet éclat de la puissance des Bourbons excitait dans l'âme du roi de France, la volonté d'affaiblir et d'abattre un feudataire trop haut ; peut-être aussi, lorsqu'une guerre considérable appauvrissait les domaines de la couronne, le Trésor voulait s'indemniser par un système de confiscation sur les grands vassaux.
L'occasion d'une lutte avec le connétable devait bientôt se présenter. Suzanne de Beaujeu, du-
que tout le monde ne porloit pas en ce temps là, et chacun une chaîne d'or au col, faisant trois tours, qui étoit pour lors une grande parade et signe de noblesse et richesse. » (Brantôme, Vies des hommes ittustres,)
chesse de Bourbon^ avait épuisé sa vie à la naissance de cet enfant qui ne vécut pas * ; alors la question de réversibilité d'héritage fut soulevée par la du^ chesse d' Angouléme , mère de François V\ Un moment, disent encore les chroniques^ elle eut le désir d'épouser le duo de Bourbon j elle se proposa et fut refusée ; de dépit elle entama Un procès devant le parlement de Paris, sur une question ardue et difficile; il s'agissait de savoir si, par l'acte de mariage^ Suzanne de Beaujeu avait donné la réversibilité de tous ses biens au connétable ; ou bien , si la duchesse d' Angouléme, la plus proche héritière dans le lignage^ pouvait les revendiquer. Cette question ne paraissait pas douteuse : le duc de Bourbon au-^ raii-il épousé une princesse difforme , si , par les termes de son contrat, il n'en eût tiré de grands avantages? Si, de son côté, la duchesse d'Ângoulême poursuivait l'instance , c'est qu'elle y était poussée par un sentiment d'animosité amère , et le roi par un peu d'orgueil et beaucoup de cupidité. D'ailleurs on était sûr du parlement de Paris formé avec soin par le roi. La reine mère avait grandi la
' Cet enfant mourut au commencement de \ 521 , et sa mère le 28 avril de la même année à Châtellerault.
fortune du chancelier Duprat, le chef et le maître de la magistrature, qui prononçait en dernier ressort. Une fois parfaitement assuré du terrain , un acte du conseil ordonna que les terres et fiefs de Suzanne de Bourbon, duchesse de Beaujeu , seraient réunis à ceux de M"'' d'Angoulême, si riche déjà *; faute considérable au milieu des périls de Finvasion, car on pousserait nécessairement l'âme altière du connétable à quelques résolutions désespérées. Noble chevalier, déjà il avait été blessé dans son orgueil; quand la guerre commençait au nord, lui qui avait si bien mené la gendarmerie à Marignano, ne devait-il pas avoir le commandement le plus avancé des hommes d'armes, et cependant il n'en était rien; le connétable avait été méprisé; le duc d'Alençon commandait l'avant-garde, et ces choseslà, un noble cœur ne les oublie pas.
C'était au moment où les préparatifs militaires retentissaient pour le passage de l'armée en Italie.
* Madame de Savoie met la plus grande importance à ce procès contre le connétable. Voici sur ce point une pièce décisive.
Lettre de madame d'Angouléme a M, de Semblançay, — Bibl. des Célest., collect. de M. Menant, auditeur et doyen de la chambre des compt., tom. VIII, fol. 85.
« Monsieur de Samblançay, considérant de quelle importance m'est Taffaire que j'ay de présent à la maison de Bourbon et que
Déjà le duc de Suffolk, au service de Fraûce, sous le nom de Rose-Blanche, traversait les Alpes avec les lansquenets et deux mille Picards levés en toute hâte ; l'amiral de Bonnivet plaçait six mille hommes de bonne infanterie, dans le Pas-de^Suse, et le maréchal de Montmorency, avec plusieurs compagnies de gendarmes, s'était hâté de marcher sur Turin pour renforcer l'armée d'Italie, si malheureusement en déroute depuis la falale journée de la Bicoque. Plus que jamais on avait besoin du connétable de Bourbon, et on le rendait mécontent, irrité, furieux; on faisait retentir son procès au parlement avec scandale , aux yeux de toute l'Europe. Tête active et toujours préoccupée de négociations, l'empereur Charles-Quint voulut profiter de ce mécontentement d'un haut féodal, et il forma un vaste projet pour détacher le connétable de la cause française. Une pensée paraissait alors dominer la confédération de l'empereur et du roi d'Angleterre contre Fran-
Tenjournement sera le principal de la matière, j'ay délibéré de faire faire le voyage de Paris à M. de Senlis pour se trouver à la première assignation et faire par delà ce que par luy entendrés et pour ce je vous prie adviser par ensemble de quels gens je me pourrai servir auxd. affairre et de Tordre et provisions qu'il y faudra donner tant de la despence qui se y fera que autres choses nécessaires , car lad. matière vaut bien que je ne m*y espargne rien»
çois P'; il n'y a pas de guerre un peu considérable en Europe dans laquelle il ne soit question d'un dé-* membrement de la France, noble pays envié de ses voisins. C'était par les efforts les plus soutenus que Louis XI avait attaché à la tour du Louvre, siège de son autorité puissante^ les terres de ses grands vas-aaux. Le but de la confédération fut surtout de briser cette unité de pouvoir, de manière à rétablir les grands fiefs , les morcellements qui avaient enlacé laroyauté; au moyen âge. L'Angleterre n'avait point renoncé à ressaisir le Poitou et la Guyenne f Char-* les-Quint^ l'enfant de la maison de Bourgogne, con^ voitfiut cette belle province. Eh bien ! si l'on gagnait le connétable de Bourbon, on lui assurerait une su** zeraineté indépendante, avec Moulins pour capitale. Ainsi, quand le connétable était poursuivi par le parlement et qu'il voyait ses propriétés confisquées par un arrêt, Charles^Quint et Henri YIII s'enga-* geaient, sur l'honneur, à le reconnaître souverain
et que la poursuitte se face honnorablement et discrettement, tant pour l'acquit de ma conscience et que je n'entrepreigne chose qui ne soit soutenable que aussy pour la conservation de mes droits et remettant le surplus à Mons. de Senlis; autre n'aurez pour ceste heure vous disant adieu lequel^ je prie vous avoir en sa garde. Escript de Cremieu le vu* jour de juing. Lotsb. »
indépendant. Ce plan ^ on le lui ferait proposer par un homme sûr; et oomme on lui savait un caractère indomptable, il ne serait pas difficile de l'entraîner à une démarche qu'on pourrait même sanctionner et glorifier par une alliance de famille avec le noble lignage de Charles-Quint.
L'intermédiaire de cette négociation secrète fut un des seigneurs de la maison de Croy si dévouée à la race de Bourgogne ^ le fils du comte de Rœux , qui portait le titre de seigneur de Beaurein. Sous l'ombre du tournoi de chevalerie récemment donné à Moulins > Adrien de Croy communiqua dans de entretiens secrets les desseins de l'empereur au connétable de Bourbon, et il le fit en paroles entraînantes : u N'y avoit-il pas naguère une race puissante aux brillantes traces de chevalerie > une maison illustre dont on se souvenoit dans les cours plénières et les châteaux^ la famille de Bourgogne ? Charles-Quint en étoit l'héritier naturel; mais sa position si élevée, son titre de roi d'Espagne et d'empereur ne lui permettoit plus de porter sur son front la simple couronne ducale ; la place de ce grand féodal étoit donc vacante : pourquoi le connétable de Bourbon, avec ses terres immenses, ses fiefs si plantureux , ne prendfoit-il pas l'épée
des ducs Jean ou de Charles le Téméraire ? N'en avoit-il pas toutes les conditions de courage et de grandeur? Moulins valoit bien Dijon, et le palais des ducs de Bourbon pouvoit s'égaler à celui des ducs de Bourgogne * . » Ceci devait flatter la vanité du connétable , car Téclat de la maison de Bourgogne restait à la mémoire de tous les vassaux comme un magnifique souvenir. Adrien de Croy inspira une pleine confiance au connétable, en lui parlant surtout de François T" comme d'un prince haineux , jaloux de toute supériorité sous la prépondérance de sa mère qui portait une haine implacable au connétable. Dans Tesprit de cette chevalerie , les droits de François P"" à la couronne n'étaient pas en dehors de contestations souveraines ; collatéral éloigné de la maison de Valois , il n'inspirait pas ce respect d'antique lignée que le sang royal commandait à tous; et tant il y avait affaiblissement dans la majesté royale^ que les motifs qui déterminèrent Henri VIII à entrer complètement dans la ligue contre François P% c'était que lui, le successeur des Edouard et des Henri V, il pourrait encore revendiquer son titre de roi de France, et
* Procès Mss., Bibliotb* dq Roi , vol, coi. L., 647.
planter son gonfanon au léopard sur les tours de Notre-Dame de Paris.
Le dessein d'un morcellement féodal avait été mis en avant par Charles -Quint, afin d'armer le bras des vieux barons contre François r% et c'est ce qui jetait de l'odieux sur la conjuration du connétable : que le duc de Bourbon se fût ligué avec l'empereur et Henri VIII pour recouvrer son héritage; ceci n'eût été que le sentiment d'une vengeance naturellement inspirée par les implacables poursuites de la duchesse d'AngouIême; mais le connétable , en prêtant la main aux Anglais ^ préparait le retour de ce gouvernement étranger , et pourtant applaudi par les halles et les bourgeois de Paris ; car, il faut bien le dire, un roi trè&-populaire avait été Henri V, le pupille du duc de Bedfort. Depuis, un esprit plus national s'était manifesté, et les prétentions de Henri YIII étaient combattues avec indignation par tout gentilhomme. Dans la campagne qui va s'ouvrir, le roi des Anglais loin de traiter ce dessein de chimère , s'inquiétait même déjà de l'influence que, dans une telle révolution, le connétable devait naturellement prendre : cette reconstruction de la maison de Bour* gogne sous un capitaine aussi haf di, aussi puissant
Kk FRANÇOIS P'
que le connétable^ le tourmente^ lui qui espère la royauté en France, titre qu'il porte encore dans ses chartes; il lui semble revoir ce prince de la chevalerie^ intrépide aux tournois^ ce Charles le Téméraire^ bien plus puissant que le monarque, en sa cour de Dijon, et que Louis XI avait dompté avec tant de peine I
Le messager de Charles-Quint, Adrien de Croy, avait éloigné de la pensée du connétable, avec beaucoup d'adresse, tout soupçon sur la sincérité des offres de son maître ; il portait à son doigt l'anneau impérial, avec ordre de sceller tout blanc seing, et cet anneau il le donna au duc. Aussi habile que brave, celui-ci ne voulut rien écrire, parce qu'il ne voulait compromettre ni lui ni les siens; seulement il prit parole de chevalerie d'Adrien ^e Croy, et cette convention ainsi jurée se résuma dans les points suivants : reconstruction d'un grand fief pour le connétable avec Tépée de lieutenant général dans la guerre d'Italie ; quelques cent mille écus d'or pour les frais de campagne ; enfin le mariage du duc de Bourbon avec la propre sœur de Charles- Quint, la reine de Portugal, veuve depuis quelques mois seulement * . Ces stipulations furent con- * Procès manuscrit du connétable de Bourbon, vol eot* L., 617,
venues après les tournois de Moulins, quand les trompettes retentissaient encore au milieu de la foule émue. Lorsque Adrien de Croy prit congé , il y eut échange d'une cordiale amitié^ et d'une foi réciproque avec le duc de Bourbon.
Ce projet, pour s'exécuter, avait besoin de quelques amis; le connétable jeta les yeux autour de lui, et le premier complice fut un sien parent, brave et digne homme , certes , le comte de Poitiers, sire de Saint-Yallier, capitaine de cent hommes d'armes, et jusque-là un des plus fidèles au roi. Saint-Yallier était cousin du connétable ; profondément haineux contre la comtesse d'Ângoulème qui l'avait blessé, lui pourtant si noble , si désintéressé , car il avait engagé tous ses biens pour la guerre du roi; che* valier- de l'ordre , il s'était toujours montré tellement intrépide^ qu'on le plaçait à l'avant-garde ; sa position était ambitionnée : c'était le père de Diane de Poitiers, depuis dix ans déjà la femme du grand sénéchal de Normandie, M^ulévrier-Brézé *. Ce fut donc au comte de Saint-Yallier, son beau cousin, que le connétable de Bourbon confia les
* Diane de Poitiers, née le 3 septembre 4499, épousa à Tâge de treize ans Louis de Brézé , comte de Maulévrier , dont la mère était fille naturelle de Charles Vil et d'Agnès Sorel.
propositionB de Tempereur. Il ne lui dit pas tout; seulement il lui révéla son dessein de voyager en Italie à la suite des offres pompeuses de Charles- Quint, D'après son dire, loin d'encourager le duc de Bourbon^ le comte de Saint-Yallier l'en détourna par tous les moyens , en lui présentant le déshonneur de sa race et le malheur de sa patrie; mais le connétable qui lui faisait ces confidences était son cousin charnel : le soir , à la face d'un autel tout illuminé, le duc avait tiré de son reliquaire d'or un petit coffret byzantin dans lequel se trouvait le bois de la vraie croix, et, avant toute révélation, il lui avait dit : « Beau cousin, voici la vraye épine et bois de \et Passion; jurez sur icelles que jamais ne révélerez ce que vous allez entendre de moi * . » Ce serment, le comte de Saint-Vallier l'avait fait; or, pour un chevalier, son cœur était la tombe , et nul ne pourrait lui arracher un secret. Le connétable se confia ensuite à quelques-uns de ses serviteurs, hommes de loyauté dont il était sûr, écuyers fidèles, nobles vassaux, qui gardèrent le plus profond silence.
Toutefois des bruits parvinrent déjà aux oreilles
• Interrogatoire de St-Vallier du 42 octobre 4523.
de la duchesse d'Angoulème et de François I". Un projet aussi vaste^ concerté dans de si larges proportions de révolte , ne pouvait être longtemps ignoré, et quelques-uns de ceux que le connétable avait fait pressentir, sans violer le serment sacré de loyauté , prévinrent le roi : « qu'il se tramoit une grande conjuration dont un puissant prince seroit le chef * . » L'instinct du mal ou une révélation de conscience vient à ceux qui se détestent profondément; et ce grand prince qui pouvait-il être si ce n'est le connétable de Bourbon , dépouillé de ses biens par un arrêt du parlement, et l'ennemi de la reine mère? On l'eût donc fait immédiatement arrêter si ces soupçons avaient été fondés sur des pièces écrites , sur des actes scellés, et il n'en existait aucun; cette tête du connétable était trop haute, sa puissance trop grande parmi les gens d'armes pour qu'on osât l'atteindre sans avoir de preuves authentiques; l'on attendit. De tous côtés arrivaient des indices
* Ce fut le comte de Brézé-Maulévrier qui en donna connaissance au roi : sa lettre datée du 40 août 4523 portait : a Qu'un prêtre étoit venu le trouver pour lui déclarer que deux hommes de qualité de la province lui avoient appris en confession qu'un des gros personnages du royaume et de sang royal, qu'ils ne lui avoient pas nommé, conspiroit contre l'État avec l'empereur et le roi d'Angleterre. » (Mss., Bibl. du Roi, vol. cot. L, 647.)