NOUVELLE CAMPAGNE DU-MILANAIS; BATAILLE DE PAVIE
Retour du roi au camp de Lyon. — Résolution de passer les Alpes. — Nouvelles dltalie. — Pourparlers avec Clément VII et les Vénitiens. — Messages des Milanais, des Génois et des Napolitains. — Situation des confédérés depuis la mort de Prosper Colonne. — Division des forces du roi. — Passage des Alpes. — Prise de Milan. — Projets sur Naples et Gênes. — Siège de Pavie. — Forces de Tarmée du roi, de celle des alliés. — Plan de la bataille de Pavie par les confédérés. — Ils forcent le roi à sortir de ses retranchements. — Attaque des Suisses et des lansquenets. — Coup de main des gendarmes et de la chevalerie de France. — Glorieuses actions du roi. — Il rend son épée. — Aspect des deux tentes. — Causes et résultat de la bataille de Pavie.
DECEMBRE 1524 — FEVRIER f525.
La nécessité de délivrer la Provence envahie avait entraîné François P' jusqu'à Grasse ^ avec quelques-unes de ses meilleures bandes de lances et de chevalerie. Quand les confédérés eurent re^
passé le Var pour regagner le littoral de Gènes et le Milanais , le roi reprit la route des petites Alpes par Gap , afin de replacer encore le centre de son armée à Lyon. Il n'y avait plus d'ennemis sur le territoire de la monarchie^ et François P' aurait pu accepter des conditions de paix justes et raisonnables ; mais un désir instinctif de porter la gloire à ses plus grandes limites lui en fit repousser la pensée. Quand un esprit est habitué à la guerre^ au retentissement des trompettes, au bruit desmousquetades, la paix l'importune! Les levées étaient faites y les gendarmes partout aux champs : pourquoi n'emploierait-on pas à la conquête ces milliers de lances qui né demandaient que gloire et profit? A Lyon, entouré de ses plus braves capitaines, François V"^ dut réfléchir sur les divers projets qui se révélaient à lui dans une barrière d'honneur et de victoire : se bornerait-il à défendre et protéger ses frontières contre l'invasion , en se portant vers la Champagne, ou l'Artois, pour battre les Anglais, les Allemands ou les Flamands?
Ge plah tout défensif convenait mal au caractère dé François I"^ et â ce bouillant esprit national dont il était l'expression. Pouir la chevalerie de France , iniëui Valait aller en kVànt , se prëfeipitèr
dâtiB les périlft ; c'était sa tiature. Puis les doudes dampagnès d'Italie venaient toujours à la mémoire comme une irrésistible puissance; oii avait là des défaites à venger. Serait-ce en vètin que l6 roi de France aurait gardé parmi ses titres celui ûe duc de Milan et de (ièneâ ? Là correspondance secrète du roi avec Tltalie l'appelait dahs le Milanais: les VéUitieUs, on se le rappelle, avaient fait défection à TântiqUe àlliatitie française; et, en cela^ ils avaient suivi l'impulsioh de là nationalité italienbe , intoquée par lé pape. Mieux instruits depuis^ ils avaient appris que Gharles-Quint conservait toutes ses tendances ambitieuses, pour assurer la suzeraineté tudesque sur l'Italie^ et la sérénissime république eti avait conclu qu'elle devait rattacher les vieux liens de l'alliance française. t)es propositions nouvelles étaient faites au roi pour le seconder dans ses projets sur le Milatiais * : le pape Clément Yll lui-même, de là branche de Médicis) priUtie itàlieti par eïcëilence, avait petlsé un moment^ comme les Vénitiens, (JUe l'empereur Charled-Quint voulait siûCërement la liberté de
• Voyea Inslrnetions éé François /•' à ses nmbassadeur^ à Venise, s août 4 533. — M88. dtiBéOiOiie, 4 vol. odt. §569, fol. dl.
ritalie. Depuis ; pénétrant dans les plus secrètes pensées de l'empereur , il vit qu'héritier de la maison de Souabe ^ ce prince voulait arriver au même but de suzeraineté; il ne put douter désormais de l'ambition insatiable de Charles-Quint, lorsque^ malgré ses conseils ^ l'empereur fit envahir la Provence et assiéger Marseille. Le dernier vœu de l'empereur était-il donc la domination universelle, ce dominium imperatoris ^ placé sur son blason qu'abritait l'aigle de sa magnifique envergure.
De telles communications venues sous la tente de François l" ne durent plus laisser de doute à cet esprit si puissamment entraîné lui-même vers la belle Italie. A tous les plans de guerre défensive il opposa un système de diversion qui, en constatant la vigueur du pays, porterait le poids de la guerre sur une terre lointaine : l'ennemi serait attiré dans les plaines de Lombardie , qui tant de fois avaient vu les étendards se heurter et les grands chocs de chevalerie. Les rêves d'ambition vinrent à toils : Milan, Gènes, Naples s'offrirent encore comme les trophées de cette nouvelle campagne; à la monarchie universelle de Charles-Quint , François P*" voulut" opposer un système plus aventureux. La défense de la monarchie française , il la laissait
d'ailleurs à des capitaines de grande renommée : la Champagne et la Lorraine au duc de Guise; était-il un bras plus fort et une plus noble épée ? Le duc de Vendôme , qui naguère avait si bien combattu ^ dut protéger le Nord. La Normandie y dont la noblesse devait appuyer les gentilshommes d« Picardie, fut confiée au sire de Brézé , fidèle et dévoué au roi. Les Laval prirent le gouvernement de la Bretagne , qui leur appartenait comme à une des anciennes races, avec mission de repousser les expéditions des Anglais sur les côtes. <Juaiit à la guerre de Guyenne , elle devait être dirigée par Lautrec , intrépide capitaine, en qui le roi avait une entière confiance.
Cette pensée d'une guerre en Italie devint si fixe, si complètement absorbante dans Tespril de François P'que, malgré les instances de sa mère, madanae d' Angoulême , et la nouvelle de la mort de la reine Claude sa femme S il y persista d'une manière inflexible. La duchesse d'Ângoulème vint jusqu'à Lyon pour le détourner de ses aventureuses batailles. Toutes ses instances furent vaines , sa résolution était arrêtée , et le roi , fier de sa force ,
* La reine Claude mourut au château de Blois, le 20 juillet 4524, âgée de vingt-cinq ans ; sa devise était une lune en plein avec ces mots : Candida candidis.
passa la revue des gens d'armes qui devaient Tao* compagner. Noble spectacle que ces compagnies de lances entremêlées d'archers^ d'arquebusiers > de varlets et de capitaines ! D'abord Henri, roi de Nbtvarrci menait seul plus de cent lanceb dans sà compagnie; et avec lui François de Bourbon^ ddtnte de SainIrPaul; Louis de NeverS; la Trémoillci les maréchaux de Foix , de Montmorency^ le bâtard de Savoie^ Antoine de la Rochefoucauld ^ Chabot, comte de Brion, la Meilleraye , Boisjr^ Montluc^ fleur de noblesse et de chevalerie , tous capitaines de cent hommes d'armes.
Avant de pénétrer en Italie^ François V confia de nouveau la régence à sa mère avec les plus amples pouvoirs * , acte de haute confiaUce qui fut reçu par la dame de Savoie avec un sentiment mélan* colique^ présage des fatales destinées de son noble fils« Quelle tristesse pouvait demeurer en Tàme d'un brave chevalier ? gloire, richesse, péril , for* tune , doux souvenirs de la Lombardie, pensées r6veuses, brodées d'or et de soie éclataient en joyeux propos sous la tente. Lorsque l'armée passa les
' Ëdit datéde Pignerol, 47 octobre 4 524, enregistré le 29 novembre au parlement de Paris. — Vol. cot. L, f^ 47.
Âlpee pour descendre dans le Milanais, elle compta au lac de Côme douze mille chevaux et vingt mille hommes de pied avec les lansquenets du duc de Suffolk (Rose blanche) et les gendarmes de la Palice* On reprochait à Tatniral Bonnivet de ne point avoir marché droit sur Milan. Pour éviter le même reproche^ François 1*"* ordonna de s'avancer par masses sur la belle cité : quels obstacles pouvaient ici s'o^{)oser à sa marche rapide et victorieuse !
L'armée des alliés se trouvait composée de plusietirs éléments qui tous n'avaient pas la métne énergie. Les débris de l'armée qui naguère avait envahi la Provence et assiégé Marseille^ démoralisés par une retraite rapide, fatigante^ s'étaieht ralliés avec peine dans les environs de Géûes et de Sa-^ vone^ et de là ils avaient gagné le Milanais. Les troupes italiennes napolitaines, plus fraîchement rassemblées avaient groupé leurs étendards sous Pavie. Là étaient venus les joindre quelques régiments espagnols, de braves arquebusiers, seize cents Banques agiles sauteurs et tireurs d'arquebuses ; avec eux bon nombre de lansquenets , troupes allemandes. Les chaleurs de l'été, les maladies et la peste de Milan avaient éclairci leurs rangs pressés^ et Ton pouvait à peine compter Bur
leur action au jour d'une bataille décisive. Les chefs qui commandaient les troupes confédérées étaient tous des hommes d'une valeur incontestable et d'un mérite supérieur ; en tête le connétable de Bourbon; aussi intrépide que François P', avec un sang-froid, une réflexion^ une tactique que dédaignait trop le roi de France. Depuis la mort de Prosper Colonne , ce vieillard si habile , si valeureux , expression du patriciat romain , Charles- Quint avait confié la conduite supérieure de l'armée au marquis de Lannoy *, vice-roi de Naples, gentilhomme de la Flandre ; dévoué à la maison de Bourgogne, tête réfléchie , bien digne de comprendre les hautes pensées de son puissant empereur; puis, toujours avec lui, le marquis de Peschiere, rival de gloire du duc de Bourbon; enfin le marquis de Guast^, qui commandait les troupes italiennes , avec cette intelligence calme et froide,
* Charles de Lannoy, né vers 4 470, fort aimé de l'empereur Maximilien, reçut en 4 54 6 le collier de la Toison d'or, puis le gouvernement deTournay en 4524 ; Tannée suivante Charles-Quint l'envoya à Naples avec le titre de vice-roi.
' Alphonse d'Avalos, marquis de Guasto, né à Naples le 25 mai 4502, Gt ses premières armes sous le marquis de Peschiere, son oncle. On le verra dans la suite jouer un rôle important.
bien nécessaire dans une campagne où il fallait avant tout arrêter la furia francese.
Dans Tétat de démoralisation où se trouvait cette armée des confédérés^ elle pouvait difficilement résister à ces intrépides compagnies de gendar* mes ) à ces bandes noires de reîtres et de lansquenets^ que le roi de France conduisait sous son gonfanon fleurdelisé. Le connétable de Bourbon qui connaissait parfaitement le personnel et la valeur de la chevalerie de François I", insista pour prendre à solde au moins quinze à vingt mille Allemands ou Suisses, seuls capables^ à coups d'arquebusades , de résister aux bandes, noires de François V% et il s'offrit d'aller lui-même recruter en Allemagne ces troupes d'aventuriers ; son esprit éminemment hardi ^ sa renommée de brave capitaine^ sa taille, son énergie^ et jusqu'à la puissance même de son langajge, tout était propre à séduire les reîtres pillards et hardis comme lui : n'était-il pas le jouet de cette fortune capricieuse qui l'avait jeté dans la rébellion ? Ces chefs de soudards allemands, luthériens pour la plupart, cherchaient fortune partout. Le connétable de Bourbon , un peu mécréant, leur promettait le pillage de l'Italie, le ravage des vases d'or, la dispersion des hos-
su FRANÇOIS V
tiesy et, (( par-«deB8us tout, disait-il, ne paurroitrr on pas étrangler le pape ? » ce qui faisait grossie-* rement sourire toutes ces bandes de huguenûts. Les confédérés italiens espéraient donc tout du connétable de Bourbon, seul capable d'amener au delà des Alpes les Allemands de la Souabe^ du Wurtemberg ou du pays de Constance , origine d« Seekinghen et des chefs de guerre qui avaient pris une si grande part aux combats depuis la r^ forme. Pour attendre ce renfort^ il ne fallait à Tarmée oonfédérée que gagner du temps et la guerre dut être essentiellement défensive. On devait ep?poser à François V' cette inertie résignée ^ forop toujours si puissante à la face du gonfanon de Franee^ qui scintille^ brille et souvent s'abaisse devant la patiente et habile tactique.
Elle descendait des montagnes vers le \m àù C6me , déployant ses brillantes piile^ , h b^lld ar?* mée de François P ^ Milan était son but^ I^e roi désirait saluer ; m conquérant et en pi^ître, ee(4^ belle cité. Il voyait déjà sops le 40niQ, resplep^* dissant de marbre, rar^hevèque, la piitre en tât^, l'accueillir comma légitime duc des Milanais, Cette armée marchait donc la lance haute; et les comtes , les barons sur leurs chevaux de bataille , avec leups
casques ornés de plumer , serpentaiei^t à travers les montagne^ comme un fleuve de fer et d'acier. Ils marchaiept joyeux sur ce Milan, vaste eimetiàre que la pe^te ravageait; l'église de San Ambrosio, les ca^ tacombesy les caveaux du dôme^ comme les places publiques, étaient encombrés d^ cadavres; et la bourgeoisie n'avait plus cette noble pensée de patrie et de liberté que le sentiment de bien-i^tre dpnqe seul aux populations. Les fantômes s'inquiètent peu du chef qui les guidera dans leurs dapses fantastifquesr Milan ouvrit donc ses portes i^ux Friançais ; spectacle lamentable pour le roi et ses braves cbe^' valiers ^ de voir ce silence de mort dans les rues , ^ur les places publiques de la cité , naguère si resrplendissante. C'était en hiver, et les neiges de \f^ montagne semblaient couvrir comme d'un linceul les décombres des maisons et les tombes encore béantes.
La possession de Milan ne décidait rien; ce n'était qu'une grande ville qu'il fallait contenir par une garnison» Four rendre la position sûre et tenable, on devait s'emparer de quelque place forte , afin d'assurer le passage des vivres et de faciles communications. Les uns opinaient pour Lodi sur TAdda, poste militaire d'importance, rapproché d'ailleurs des Vénitiens qui avaient pro*
mis secours. Un coup de main suffirait pour s'em^ parer de Lodi presque sans défense ; et la position de Milan serait ainsi assurée. Les plus hardis capitaines voulaient assiéger Pavie , ville plus consi-* dérable , plus opulente : une telle conquête aurait éclat et retentissement. Pavie , la seconde ville après Milan, offrait des souvenirs romanesques, à une époque où la lecture des épopées de chevalerie avait tourné les tètes. Charlemagne en personne avait assiégé Pavie sur le roi Didier; et quelle gloire pour François P'* d'imiter le grand empereur! Pavie serait-elle aussi facilement conquise que Lodi? l'importance de cette place n'engagerait-^Ile pas les confédérés à des efforts inouïs pour la sauver des périls d'un siège? Comme ils voulaient attendre, pour agir, que le connétable de Bourbon eût amené sous les tentes les lansquenets et aventuriers d'Allemagne, c'était une véritable bonne fortune que la résolution prise par François V" d'assiéger Pavie. Les auxiliaires auraient le loisir d'arriver pour engager bataille avec les conditions de succès. Le marquis de Lannoy confia la conduite d'une défense aussi importante que celle de Pavie, à Antonio de Leva * , un des plus intrépides capitaines des
* Antonio, duc de Leva, né en Navarre, d'une famille obscur^,
ET LA RENAISSANCE. 32l
troupes espagnoles, avec ordre de résister vigoureusement contre toutes les tentatives , lui assurant que bientôt il serait secondé par l'armée des confédérés^ le connétable de Bourbon en tète.
Après avoir visité Milan alors si sombre , si fatalement éprouvé, François P' se rendit sous Pavie pour presser les opérations du siège mémorable. Quand on se rend de Gènes à Milan par la belle voie d'Alexandrie, de Tortone et de Voghera, après avoir passé le Pô, on trouve Pavie, sur la droite de la route , se déployant au milieu de la plaine comme une corbeille de pierre sculptée au milieu des fleurs. Ses vieilles tours se mirent dans les canaux ; et sa cathédrale , comme un géant des âges écoulés, domine les édifices à quelques lieues. L'armée française, conduite par François P' en personne, se groupait devant Pavie % défendue par ses murailles , mélange de pierre et de ciment romain, comme la plupart des enceintes au moyen
vers 4480 , s'enrôla dans les milices qui partaient pour le royaume de Naples ; son habileté et son courage dans les guerres incessantes de l'Italie le firent remarquer, et franchissant tous les grades inférieurs, il s'éleva au commandement général.
« « ...A ce, fut conclud, après plusieurs dires et controverses d*un cousté et d'autre, que le roi devoit aller mectre son camp devant Pavye et l'assiéger, et en peu de jours, sans faire autre che^ II. 21
âge. François V essaya d'abord une surprise ra^ pide y imprévue. Ou fut arrêté par la résistance ferme d'Antonio de Leva; le roi se vit donc forcé d'assiéger régulièrement contre son habitude. Les ingénieurs italiens tracèrent les lignes; et l'artillerie i conduite par le sire de Genouillac^ si célèbre à Marignane par ses feux croisés contre les Suisses, commença son jeu terrible* Les meilleurs capitaines virent bien que^ dans ce siège qui serait long^ il fallait se parer de deux dangers : des meurtrières sorties des assiégés et de tout mouvement offensif des confédérés sous le sire de Lannoy. A cet effet, ils construisirent de vastes retranchements, un camp de tous côtés entouré par des fossés et de petites murailles, de manière à pouvoir résister à la fois aux assiégés et aux confédérés, s'i}s essayaient une attaque simultanée et réfléchie.
Le siège de Pavie se déployait ainsi dans toutes les conditions de la prudence et de la force militaires; mais tel était le caractère de François I" que, rêvant toujours des plans gigantesques pour ritalie,
myn, 6inon aller tout droict audit Pavye, devant laquelle il et son ost arriva le jour de... dudit an mil cinq cens vingt-quatre, devant lequel il demeura troys moys et plus..,. » (La prinse et délivrance du Boy, Bibl. Roy., Mss. n*» 9902. )
il étendait démesurément ses forces éparpillées; son alliance récente avec les Vénitiens, ses rap-> ports intimes avec Clément VU * et la famille dea Médicis^ lui donnait Tespoir de réaliser les projets de Charles YIII et de Louis XII sur Naples ; sans re^ marquer que Tltalie^ comme une courtisane eé« duisante, enlaçait les rois de France dans ses hru; ensuite, coquette et infidèle , elle les trahissait pour garder son indépendance ou passer à de nou^ veaux amants. François V^ ne craignit pas de divl* ser sa propre armée ; on lui avait écrit que le maiv quis de Lannoy , pour fortifier les troupes du Miiar nais, avait dégarni le royaume de Naples de ses meilleurs soldats. Le roi résolut dès lors de tenter une nouvelle diversion; une compagnie de quelques centaines de gendarmes, avec six mille hom* mes de pied, dut se porter sur Naples danfi un
* François I" venait de conclure un traité avec le pape, par i*Gntremise du comte de Carpy, son ambassadeur à la cour de Rome ; le pape promettait, tant pour lui, qu'au nom des Florentins, de ne donner aucun secours direct ni indirect aux ennemis de la France ; et le roi prit sous sa protection TËtat ecclésiastique et la république de Florence. Par une clause particulière, François I*' s'engageait à maintenir Tautorité de la maison de Médicis, à Florence : ce traité devait rester secret tant qu'il plairait an pape. (Guicciard., lib. XY.)
but de conquête^ . Une telle expédition n'imposeraitelle pas au marquis de Lannoy la nécessité de se détacher de l'armée principale pour se porter à la défense de Naples menacée? Enfin , et pour compléter cet éparpillement étrange de son armée, François P"" ordonna qu'une autre bande de gendarmes et d'arquebusiers marcherait sur Savone et Gènes , la belle ville , afin de réveiller le parti français déplorablement déchu depuis la ruine du doge Frégose. Que de fautes simultanées ! La supériorité numérique qui pouvait assurer de si puissants succès au drapeau de François V' était par cela seul détruite, et' les confédérés pouvaient désormais prendre l'offensive.
Dans le camp du marquis de Peschiere venait d'arriver le connétable de Bourbon , joyeux d'un plein succès pour ses négociations d'Allemagne. Insinuant et adroit, avec son escarcelle pleine d'écus d'or, de sequins de Venise, de ducats de
* Le roi avant de prendre la résolution de conquérir le royaume de Naples avait rassemblé ses principaux capitaines pour connaître leur avis ; le maréchal de Ghabannes s'éleva contre cette expédition qui diminuerait les forces de l'armée : la Trémoille et plusieurs autres au contraire en démontrèrent toute la gloire. (Bibl. Roy., Mss. n°9902.)
ET Li RENAISSANCE. fmL325
Florence, le duc de Bourbon avait facilement mené à sa suite les aventuriers deSouabe et de Lorraine. L'attitude martiale de ces reîtres donna du cœur aux confédérés, alors eux-mêmes fortifiés en Italie par de nouvelles levées. C'était au moment où François P', opérant sa double et imprudente diversion sur Naples et sur Gênes, affaiblissait ainsi les rangs de ses meilleurs chevaliers * . Le marquis de Lannoy penchait pour qu'une partie de l'armée confédérée courût à la défense de Naples ; responsable aux yeux de Cbarles-Quint, son maître , du gouvernement et de la défense de ce royaume , Lannoy voulait protéger le drapeau espagnol. Le connétable de Bourbon s'y opposa avec ténacité. Selon lui : « cette expédition des François sur Naples n'avoit rien d'inquiétant; tout tenoit à une première victoire dans le Milanais même; un succès obtenu sur François V' détruiroit toutes les illusions; on devoit, au contraire^ profiter de
' « Le d. Bourbon se commença à rejouir plus que il n'avoit fait^ disant à soy mesme que ce seroit la grant perte et dommage du roy de se esire dépouillé et amoindry son camp et armée , d'autant parce que de jour à autre il actendoit son secours, dix ou douze mille lansquenetz àpyé et à cheval, chevauix ligiers et autres gens d'Italie, lesquels avoit fait lever et porter or et argent pour ce faire. » (Bibl. Roy., M3S. n"" 9903. )
réparpillement des gendarmes du roi pour tomber sur le camp, et il promettoit de tenir François V' prisonnier sous sa tente comme une bète fauve dans sa tanière. » Le connétable fut soutenu par le marquis de Peschiere, qui, jugeant la position avec une rare sagacité, déclara que « toute expédition qui n'auroit pas pour but le Milanais, seroit fausse et sans résultat. » Les confédérés résolurent donc de resserrer leurs troupes, alors que François r^ les disséminait * . Le connétable connaissait assez bien ce caractère aventureux, pour savoir que le roi sortirait de son camp afin d'offrir bataille , trouvant indigne d'un chevalier d'attendre l'ennemi derrière des murailles. Or, cette intrépidité serait précisément la cause des périls et des malheurs de l'armée française.
A peu de distance de Pavie se déployait la villa Mirabelli, ainsi nommée parce que la vue était magnifique sur la campagne. La position de ce castel entouré de murailles le rendait favorable à un camp retranché protégé par de l'artillerie ; avec Mci de particulièrement avantageux que, placé entre Pavie et les ouvrages du siége^ ce camp empé-
* Belcar, lib. XVIU, n« 47;Gaicciard.,!ib. XV.
chait r ennemi de ravitailler la place. L*habile 6enouillac avait mis tout son génie à croiser les tenx, à rendre inexpugnable le pas de Mirabelli qui devait abriter contre tous les coups de fortune l'armée de François l^, alors dans les camps autour de Pavie. Malgré les diversions sur Naples et sur Gènes , cette armée comptait encore onze cents lances^ ce qui faisait quatre mille cinq cents cavaliers, arquebusiers ou archers, et, de plus, vingt et un mille fantassins^ bandes suisses^ lansque* nets allemands^ forces suffisantes pour repousser les confédérés , si la bataille était bien conduite , et si surtout l'impatience française savait attendre les alliés dans les retranchements; il fallait montrer que, dans une bataille défensive^ l'armée de France savait admirablement se conduire avec sang-froid et ténacité. Le seul danger de la position était d'être pris entre deux feux par une attaque simultanée de la garnison espagnole de Parvie , et des troupes commandées par le connétabla de Bourbon et le marquis de Peschiere. Cette garnison bien affaiblie était presque sans ressources * , et si l'impatience ne prenait pas à la
' Bibl. Roy., Mss. a* 9902, Prirm ei délivrance dt François h.
chevalerie de France , si elle savait combattre avec résignation dans les retranchements , elle aurait infailliblement la victoire. Cependant pour quelques-uns^ et spécialement pour le maréchal de Chabannes, cette position paraissait tellement délicate , tellement exposée , qu'il proposait de lever le siège de»Pavie , pour se retirer sur Milan , proposition qui blessa singulièrement François P' : fuir devant Tennemi n'était pas dans son caractère; et de quelque nom qu'on l'eût déguisée , cette retraite aurait fait un déplorable effet dans l'armée : ne combattait-on pas un contre cent dans les romans de chevalerie? et ces légendes François T*^ les savait par cœur comme le bréviaire de sa conduite.
Sous la tente des confédérés la résolution fut prise alors de pénétrer jusque dans Pavie en passant sur le camp de Mirabelli ; leur armée était au moins égale à celle du roi de France , leur arlillerie bien conduite ; les bandes que menait le connétable de Bourbon se composaient d'Allemands intrépides, et nul n'aurait pu les arrêter. Dans un conseil recueilli entre trois tètes aussi capables que celles du connétable de Bourbon , du marquis de Peschiere et du marquis de Lannoy, des résolutions importantes furent prises; tous connaissaient
le caractère des Français^ et le plan de bataille fut combiné d'après cette idée : à la pointe du jour on menacerait le camp de Mirabelli , et nécessairement Tarmée du roi quitterait le siège pour se porter au secours de la position; forcés de se déployer ainsi dans la plaine , les Français perdraient tout l'avantage de leurs retranchements.
La nuit du 23 au 24 février*, si dure en France par le frimas, et souvent si belle en Italie, le connétable de Bourbon, génie militaire du premier ordre , prescrivit que , par de fausses attaques , on attirât l'attention du roi de France derrière les retranchements ; en même temps le marquis de Guast, jeune, homme plein de feu, le neveu du marquis de Peschiere, dut attaquer à force ouverte le parc de Mirabelli ; toute la nuit la sape avait été menée silencieusement et couverte par le bruit de l'artillerie ; les mineurs avaient atteint les murailles du parc , si bien qu'au matin une brèche immense fut faite , et les Espagnols y pénétrèrent en masse la
• « Ung vendredy, 24* jour de février 4624 (4525) jour de
la sainct Mathias, auquel jour le soleil se leva de bon matin, beau à merveilles, qui donna réverbération au matutinal clerc et plus sain, les gens de Bourbon commencèrent à donner Talarme au camp du roy; trompectes, clerons, tabourins, commencèrent à
piquehaute^ le mousquet sur l'épaule^ et, malgré une héroïque défense , le parc tomba en leur pouvoir^ et de là ils purent toucher aux portes de Pavie. Alors Oenouillac conçut une de ces grandes inspirations qui avait tant servi la victoire à Marignano : comment arrêter cette attaque impétueuse des Espagnols marchant droit vers Pavie pour donner la main aux assiégés ? Genouillac fait élever une batterie de dix coulevrines chargées jusqu'à la gueule, qui prend les arquebusiers espagnols en écharpe , et les brise comme un troupeau de taureaux généreux que dis-perse la foudre. Le moment est venu de presser ces valeureux ennemis entre le parc et le camp de marnière à leur faire mettre bas les armes.
Tout était décisif dans cet instant suprême, et les chefs alliés avaient bien prévu que des fautes seraient commises par la gendarmerie de France , impétueuse et fière. A peine avait-elle vu les Espagnols en confusion que, la lance baissée, elle sortit des retranchements; le roi la conduit au son des
sonner que chascun se rendiet à £on enseigne.... L'artillerye du roy feist si très grant abondance de couptz qu'eUe niait et tirait que Ton veoit voler en Tair les harnoys des ennemyt, testes et bras des gens de chevai et de pyé, que on eust dist que e'estoit la fou* dre qui east passé, » (Bibl. Roy., Ifss. n* 990S.)
trompettes; tous se précipitent dans la plaine et la couvrent de la plus noble poussière. Beau spectacle que ces mille lances aux banderoles flottantes^ avec les armoiries et les blasons, conduites par François P' en personne. Le roi est couvert d'une cuirasse d'argent éclatante avec les trois fleurs de lis sur la poitrine ; tous caracolaient sur leurs forts chevaux de bataille et la plaine en est remplie au loin. Cette brillante charge faisait perdre l'avantage d'un camp retranché et la protection des batteries; elle changeait la direction du combat. Le connétable aperçut cette imprudence , et un mouvement combiné enveloppa cette magnifique troupe de gendarmes, ou comme le disent les chroniques du temps, cette forêt de lances si épaisse qu'on eût dit les Ardennes fécondes en aventures. Aussitôt les Allemands, lansquenets intrépides sous le connétable, s'avancent comme une masse d'acier; les arquebusiers espagnols que conduit Peschiere les soutiennent par des mousquetades répétées. Lé marquis de Lannoy paraît avec ses cavaliers napolitains et les Italiens, tandis que, du côté de la ville, un mouvement s'opère sous le marquis de Guast et Antonio de Leva. Voilà donc les nobles chevaliers de' France entourés de tous côtés par la
rer
tète, par la queue, par les flancs. Qu il est beau ce combat ! que de vaillance va se déployer ! Les souvenirs de Roland, de Ferragus, de Rodomont, célèbres dans les chants de gestes du moyen âge, sont présents à ces imaginations qui vous rêvent tous, nobles paladins! Ces dignes chevaliers ont lu vos histoires merveilleuses; ils savent comment vous avez résisté seuls à des milliers d'ennemis; et ce bel exemple ils veulent l'imiter, même lorsque le temps n'est plus semblable et que les mobiles de la victoire ont changé !
Cette intrépide chevalerie, prise entre tant de feux , ne forme que le centre de la bataille : la laissera-t-on écharper? Le maréchal de Chabannes et le duc d'Alençon conduisent, l'un l'avanfr-garde , l'autre l'arrière -garde; Chabannes se précipite confusément au secours du roi, et forme comme une aile à ce noble corps, qui se meut au milieu de tant d'attaques diverses. Le duc de Suffolk ( la Rose blanche) est à la tète des bandes noires si célèbres à Marignano, et celles-ci font des merveilles. Dès ce moment la bataille devient générale, la mêlée épaisse, et la plaine tremble à quelques lieues. Un épisode curieux de rivalité et de haine vint comme suspendre Içs coups de la noble ohe^
ET LA RENAISSiNCE. 3â3
Valérie. A la face Tune de l'autre se trouvent les aventuriers que vient d'acheter le duc de Bourbon, luthériens à la forte structure et au nombre de près de dix mille , et les bandes noires du duc de Suffolk, aussi allemandes , bonnes catholiques, et malheureusement réduites à quatre mille hommes : quels grincements de dents se font entendre?
Quelles injures atroces se jettent, dans la langue tudesque, les hommes du Rhin, du Mein ou du lac de Constance? Ensuite ils se prennent avec un tel acharnement, avec une rage qui tient de l'ivresse, de manière que la terre en est secouée à plusieurs lieues» Les bandes noires, à peine la moitié en nombre, se déploient en vain contre les aventuriers luthériens qui les pressent comme deux grandes tenailles d'acier, et il n'en resta pas trois cents hommes; Suffolk et le comte de Vegmont, Lorrain d'origine, périrent écrasés sous le poids des cadavres. Entendez-vous ces joies stupides, ces cris féroces? Les aventuriers sous le connétable , vainqueurs des bandes noires , attaquent maintenant par le flanc le corps du comte de Chabannes, presque séparé de la bataille. Ce fut partout le même carnage, et bientôt les gens d'armes du comte ne forment plus qu'une multitude éparse ,
comme les hirondelles poursuivies par les éperviers et le faucon éperonné.
Maintenant suivez dans la plaine cette noble che^ Valérie que le roi conduit en personne : quel prodige n a-t-elle pas accompli ! Pour elle il n'est pas de merveilles assez héroïques. Dans Quinte-Gurce, le roi Alexandre combattit seul contre toute Farmée des Perses ; savez-vous bien que Rodomont , seul aussi sur un pont^ se protégea contre un millier d'ennemis? Et ces légendes le roi de France les porte au cœur; il les a lues, enfant^ jeune varlet et digne chevalier. Son armure d'argent est toute tachée de sang noir et de poussière : qui ose s'attaquer à lui? C'est d'abord Fernand Castrio^ marquis de Saint-Ange; et le roi , la lance en arrèt^ lui fait rejoindre la race dont il sort. Et toi, jeune d' Andelot , gentilhomme franc -« comtois , tu veux aussi essayer les coups du roi de France; tu porteras longtemps une large balafre sur la joue , glorieux signe de ton royal combat. Cette ardeur , cette impatience , cette gloire du roi , se reflète sur tous comme un vrai rayon. La gendarmerie autour de lui fait des prodiges : on ne voit que des lances brisées, des épées d'acier éclatant en mille morceaux. Les ennemis s'en étonnent et s'arrêtent,
lorsque le marquis de Peschiere fait avancer quinze cents Basques , petits , trapus , agiles , maniant l'arquebuse comme les Tyroliens^ sautant les pics comme des chamois , de droite et de gauche. Ces petits hommes se glissent à plat ventre au milieu des gendarmes , tirant au cœur et au front les chefs, puis disparaissant avec une agilité désespérante, pour reparaître ensuite aux flancs, à la queue des chevaux, et jetant un tel désordre parmi les chevaliers qu'ils se débandent avec terreur; ce qui était bien rarement arrivé à ce corps éminemment d'élite.
Autour du roi cependant s'était pressée une troupe de fidèles gentilshommes qui formaient comme l'escadron sacré pour la défense du monarque. Nul n'osait pénétrer jusque-là, lorsqu'on vit arriver le connétable avec la troupe de ses mécréants d'Allemagne , qui marchaient comme gens ivres pour donner le coup de grâce à notre malheureuse chevalerie. Rien n était beau comme François V^ en ce moment, entouré d'un monceau de cadavres , tout haletant de colère et de désespoir, et ne voulant rendre à nul son épée ! Les soldats espagnols , italiens ou allemands qui Tentouraient , ne le con-^ naissaient pas; et l'on tirait sur lui comme sur un
simple chef de bandes. Blessé à la main , balafré au visage, couvert de sang et de poussière, il ne cessait de combattre sur son grand cheval de bataille, lorsqu'un Basque léger visant son coursier, l'abattit , et le roi tomba alors dans un fossé profond, et se blessa de nouveau. Dans cette situation désespérée, les soldats Tauraieiit achevé, si Pompérant , écuyer d'honneur du connétable , n'avait crié à voix haute : « C'est le roi, le noble roi, respect! épargnez-le! » Ces paroles firent impression sur les soldats qui baissèrent la pointe de leur pique.
Couché sur la terre, immobile comme un cadavre , François P' restait là sous ses armes pesantes, lorsque Pompérant s'approchant de lui, agenouillé, lui dit : « Sire, le connétable mon maître sera heu* reux si Votre Majesté veut l'admettre en sa présence. » Et le roi répondit avec un peu de rougeur : « Non, non, qu'on aille chercher le marquis de Lannoy, à lui seul je rendrai mon épée. » Et le marquis prévenu vint sur-le-champ , et mettant un genou en terre , il attendit les ordres et la parole du roi. Alors François V^ qui savait parfaitement l'italien lui dit : « Signor don Carlo; ecco qui la spada d'un ré che mérita Iode, perche prima di
perderla ha sparso il sangue di molti di vostri. Onde non è prigionero per yiltà, ma per mancanza di fortuna \ » A ces paroles un peu fanfaronnes ^ le marquis de Lannoy répondit avec convenance en donnant sa propre épée au roi : t< Celle-là, sire, a épargné le sang de plusieurs . de vos sujets. Je ne crois pas , au reste , convenable qu'un officier de l'empereur puisse tenir un roi désarmé^ quoique prisonnier. » Par là, le marquis de Lannoy indiquait au roi qu'il le considérait comme captif. En même temps il ordonna que les plus grands honneurs lui fussent rendus; conduit à Tadmirable Charteuse près de Pavie , le roi y fît sa prière, et il ne put s'empêcher de remarquer une inscription tirée d'un psaume : « Il est bien que l'humiliation t'arrive, afin que tu reconnaisses l'insigne grandeur de Dieu. »
De cette Chartreuse isolée, le roi écrivit sur sa défaite à Pavie une lettre à la duchesse d'Ângoulème sa mère ; cette lettre ne contient pas ce trait d'esprit arrangé à la façon de l'histoire du xvnf siè-
* Voici la traduction : « Seigneur don Charles, voilà l'épée d*un roi qui mérite de la louange, puisque avant que de la perdre, il a répandu avec elle le sang de plusieurs des vôtres. Il n'est pas prisonnier par lâcheté, mais par manque de bonne fortune. »