Lud. Vives Dialogi; Regia
iU FRANÇOIS 1"
étaient tous habiles à la paume, aux dés, aux échecs et aux cartes ; quelques-uns faisaient des vers et entretenaient des poètes, lisaient des romans, jouaient du hautbois et, dans leurs loisirs, devisaient avec les dames sur les matières les plus frivoles. Ils n'avaient conservé des anciens que celte inaltérable qualité du gentilhomme français, le courage. Celui d'entre eux qui se conforma le moins aux mœurs nouvelles, ce fut Anne de Montmorency, premier baron chrétien. Brave miUtaire, aimant les grands coups d'épée , il se lit redouter par les Espagnols comme un autre Roland. Quand il arrivait devant l'ennemi, il piquait son cheval, criait à ses gens : Gare! gare! et seul, ou, du moins, avant tout le monde, il commençait la mêlée, frappant de tous côtés , et terrifiant par son audace les plus hardis compagnons. C'est en récompense de ses hauts faits que François le nomma connétable, en février 1537. Ce fut une brillante cérémonie dont les chroniqueurs nous ont laissé la plus ample description *. Mais elle offre moins d'intérêt que d'étendue. L'intrépide guerrier était, du reste, un homme dur, altier, qui ne supportait pas la contradiction, encore moins les remontrances. S'il entrait dans une ville française, au son du tambour, des trompettes et des clairons, il n'était
1. Chronique du roi François I«»", Mss. de Gaignières, n» 288, p. 238.
pas sage d'aller, au nom des bourgeois, lui demander de contenir sa troupe et d'épargner le pauvre monde. Il accueillait toujours fort mal cette requête. Ce fut surtout vers la fin de sa vie, dans les guerres religieuses, qu'il donna carrière à son humeur brutale. Les protestants ne connurent pas un plus farouche persécuteur.
C'était un des hommes de France qui 'prenaient le plus au sérieux les intérêts de la religion. Il en respectait les pratiques, et le vendredi, quand toute la cour était à souper, il jeûnait. C'était fort bien à lui, et, s'il avait respecté chez les autres l'indépendance dont il aimait à jouir, on se serait moins inquiété des patenôtres de M. le connétable. Mais il voulait façonner tout le monde à sa guise , et il ne faisait que médire des gens qui ne vivaient pas comme lui. François affectant de ne pas avoir l'intolérance d'une sorbonniste, Montmorency lui dénonçait toujours quelqu'un à faire pendre. Un jour, il osa lui dire que, s'il voulait extirper d'un seul coup tous les hérétiques du royaume, il fallait aller droit à leur damnée protectrice , la rflne de Navarre. « Oh! pour celle-là, répondit François, n'en parlons point: elle m'aime trop. Elle ne croira jamais que ce que je voudrai, et ne prendra jamais de religion qui préjudicie à mon État. »
Le connétable avait un grand vice, l'amour des écus; et, dans un temps où les mœurs adminis-
tratives n'étaient pas généralement irréprochables , il se signala par le cynisme de ses déprédations. Quand on sollicitait un emploi , quand on avait un procès à gagner, on s'adressait au connétable, et, par de petits ou de gros cadeaux, suivant T importance de l'affaire, on obtenait sa protection. Il recevait de toutes mains, et des objets de toute valeur. Cbàteaubriant , voulant être chevalier de l'ordre, se vit contraint d'abandcmner au connétable, pour l'avoir favorable, une partie de ses domaines. Mais il se contentait de beaucoup moins en d'autres occasions. Ainsi le duc de Guise , réclamant ix)ur son fils l'archevêché de Reims, lui faisait de moindres présents : « Monseigneur, lui écrivait-il, je suis très^aise qu'avez trouvé votre tiercelet bon : aussi mon secrétaire m'a appris comme il vous plaît prendre à cœur mes affeires..,. Monseigneur, afin qu€ votre tiercelet ne faille à trouver la perdrix, je vous envoie un jeune braque pour l'y aider. » Un autre scdliciteur, le prévôt de Paris, Delabarre, n'estimait pas qu'il eût le c€eur trd^ fier pour accepter en don une paire de brodequins tout neufs ^ achetés à Madrid. En d'autres affaires , où* il ne recevait pas , il prenait. Ce n'était pas un tuteur honnête : Charlotte de Laval, sa nièce, l'apprit à ses dépens.
Eh bien! malgré tous les vilains côtés de son caractère, le roi l'aima longtemps, et, (juand il
ne l'aima plus, il se résigna difficilement à Téloigner. Ils avaient été nourris ensemble; ils s'étaient ensemble exercés , dans les cours du château d'Aniboise , à tous les jeux nouvellement importés d'Italie; plus tard, ils avaient ensemble couru les aventures nocturnes et s'étaient alors querellés plus d'une fois sans jamais se brouiller. Si d'ailleurs Montmorency avait le ton d'un gendarme, il ne manquait pas d'esprit, et, quand il rudoyait quelqu'un, il avait un entrain d'insolence qui faisait sourire ceux qui voyaient porter les coups et ne les recevaient pas. François lui communiqua plusieurs de ses goûts, mais non pas, toutefois, le goût des lettres. 11 ne put jamais comprendre qu'à la cour d'un roi de si bonne race des pédants hérissés de grec, gueux et de méchante mine, eussent le pas sur des gentilshommes. Si grande que fût sa fortune , il ne consacra jamais un écu d'argent à doter un lettré : il aimait bien mieux entretenir à grands fi'ais , dans ses belles terres de Montmorency, S'Écouen, de Chantilly, de Flsle- Adam, des daims, des cerfs, des chevaux et des chiens turcs , des gerfauts , des sacres , des faucons tunisiens, présents de l'empereur Soliman.
Sa femme , Mme la connétable , fille de messire René, bâtard de Savoie, frère de la reine mcre, semblait avoir été faite pom- vivre avec lui. C'était une austère matione , qui voulait rester fidèle aux
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■fonfinorency , Chabot de Brion, Montchenu et i^iliaume du Bellay étaient déjà les courtisans, où, P^'^^ mieux parler, les camarades de François ju vivant de Louis XII. C'étaient alors de gais compagnons, un peu bruyants après boire, un peu moins réservés qu'ils n'auraient dû l'être dans le choix de leurs plaisirs ; mais ils se faisaient excuser par leur belle humeur.
La fortune de Brion ne fut pas moins inconstante que celle de Montmorency. Il avait désiré la charge d'amiral; le roi lui donna ce titre, et, durant les premières guerres, il montra qu'il en était digne. Après le cardinal de Lorraine, c'était lui qui avait le plus d'influence sur l'esprit du roi. « Il lui parle, lisons -nous dans une narration contemporaine, avec une familiarité, une franchise, à laquelle nul
aulre n'oserait se risquer. S'il voulait prendre part aux affaires, ce serait lui qui les manierait toutes ; mais il n'en a pas la force , et aime mieux se maintenir sans se charger de leur fardeau. Ainsi , l'on ne peut pas juger son talent. En attendant, il juge celui des autres. Il est très-riche en argent, en biens meubles et en terres. Il s'est fait un revenu d'à peu près quinze mille écus, et le roi le laisse jouir, en outre, d'une infinité de revenus de l'État *. » Mais il abusa de tout, et du trésor public et de son crédit sur l'esprit de François , car il avait tous les caprices de l'ostentation. On ne comptait pas moins de cinquante chevaux dans son écurie, et, pour les entretenir, il avait, comme un prince, une légion de pages. Tout cela ne fit que rendre sa chute plus rapide et plus éclatante.
Tandis qu'il battait les Impériaux dans le Piémont, le roi, n'ayant pas de ses nouvelles, pensa que ses affaires étaient en mauvais état et lui fit dire de suspendre les hostilités. Il les suspendît. Plus tard , le roi sut qu'il faisait merveilles au moment où il le croyait perdu , et il né lui pardonna pas , lui qui ne pardonnait rien , d'avoir si mal à propos exécuté ses ordres. Il fut disgracié, quitta la cour et se retira dans sa province de Bourgogne , dont il avait le gouvernement.